LETTRE VI
CF. QUI ARRIVERAIT DANS LE CAS OU SIR JOHN COPLET DEVIENDRAIT CHANCELIER .
Comme vous le pensez, Je grand âge de milord Eldon ne permet pas de croire qu’il puisse encore long-temps conserver les sceaux, et il est même assez probable que sir John Coplcy n’a accepté la place de garde des rôles que pour s’acheminer plus facilement à celle de chancelier, après la retraite ou la mort de milord Eldon. On parle déjà des changemcns qui auront lieu aussitôt que sir John Copley sera maître des sceaux : lui-même , en causant avec scs amis, ne se fait pas scrupule de blâmer la conduite de milord Eldon , et, qui plus est, d’exagérer tous ses défauts. Il se fait encore un plaisir de proclamer certains vices tolérés dans la cour de la chancellerie, se flattant d’y remédier dès que le pouvoir sera entre ses mains. Enfin, il fait tant, que plusieurs personnes sont persuadées que, si, par quelque bonne fortune, il était possible de se débarrasser de milord Eldon, et ensuite d’installer en remplacement sir John Copley, il n’existe-
rail plus d’abus ni de lenteurs dans ce grand tribunal d’équité.
Je vous avoue que, d’après ce que l’on m’a dit , je ne partage pas cet heureux préjugé , et que , malgré les graves reproches qui peuvent être adressés à milord Eldon , je doute que l’on gagne au change par l’élévation de M. Copley : selon moi , ce serait peut-être tomber de Carybde en Scylla. Premièrement, pour qui connaît l’état de fortune de sir John Copley, il est difficile de le concilier avec sa manière de vivre, qui est des plus dispendieuses; et l’on ne peut guères se flatter qu’il sera disposé à faire dans sa cour des réformes dontle résultat pourrait diminuer son revenu. En outre, sa conduite n’a été ni assez conséquente ni assez indépendante, pour que l’on puisse penser qu’il veuille sacrifier son propre intérêt au bien général. D’un autre côté, il est trèspositif qu’une réforme incomplète dans la cour y ferait plus de mal que de bien ; car souvent l’abolition de petits abus est un moyen dont on se sert pour jeter de la poudre aux yeux du public, et qui recule indéfiniment l’époque d'une refonte générale. Une autre circonstance qui vraisemblablement ferait que sir John Copley apporterait moins d’at-
tcntion aux affaires de la cour que milord Eldon , c’est que le chancelier n’est pas inamovible comme les autres juges , et un chancelier et pair tout à la fois , mais sans fortune , craindrait plus de perdre sa place qu’un chancelier déjà aussi riche que d’autres membres de la noblesse. Il s’ensuit donc que sir John Copley , naturellement plus porté aux affaires politiques qu’aux affaires judiciaires, s’occuperait infailliblement plus des mouvemens politiques qui pourraient mettre en danger son emploi , qu’il ne penserait aux procès des malheureux justiciables de sa cour.
J’ai dîné hier chez l'avocat dont je vous ai parlé, et, la conversation ayant roulé sur sir John Copley et le chancelier, on comparait la lenteur de ce dernier avec la célérité que sir John pourrait apporter dans les affaires, s’il devenait chancelier ; tout le inonde était d’accord qu’il n’était point probable qu’il rendit autant d’arrêts dans le même laps de temps que milord Eldon (i). D’abord le garde
(i) Que l’on consulte les rôles des procès et des requêtes pour cause de faillites , et que l’on prenne des informations auprès des anciens greffiers de la cour, et
«les rôles n’a ni l’espril ni l’amour de son état, d’où il suit qu'il ne regarderait ses travaux à la cour que comme un mal necessaire et attaché à sa place, sans lequel il ne pourrait jouir des honneurs et des dignités qui en tlépendent. 11 n’aurait pas non plus le moindre désir de se distinguer par la sagesse et l’exactitude de ses décisions, car il ne connaît absolument rien aux principes et aux autorités qui doivent leur servir de règle. En conséquence, il sait fort bien qu’il est impossible «jue la postérité lui accorde un rang parmi ces grands hommes dont les sentences et les arrêts (i) font les fondemens des cours d’équité de ce pays. Il sait bien encore que ses arrêts ne seraient bons que pour ceux qui seraient assez heureux pour les obtenir, et qu’ils ne serviraient point de précédons aux juges à venir. Son seul objet serait «le paraître faire beaucoup de besogne, et, dans ce but, il est à présumer qu’il ferait tous ses efforts pour
l’on trouvera que cette prédiction n’a été que trop parfaitement réalisée. — C. P. Cooper.
(i) Dans ces lettres, l’auteur se sert de plusieurs mots appartenant à la langue du barreau , tels que sentences , arrêts, etc. , etc. , à la signification desquels il n’a .
diminuer le nombre des appels portes aux rôles. Une vingtaine de jugemens rendus feraient pour lui un beau contraste avec les longueurs de milord Eldon, et il ne serait point difficile d’arriver à ce résultat ; car, ne connaissant pas les affaires discutées devant lui , il se contenterait probablement de confirmer les sentences des cours inférieures. Il en est bien autrement de milord Eldon ; sa longue habitude de la cour fait que tous les jours il décide sans effort, et presque sans s’en douter , un grand nombre de causes , qui vraisemblablement occuperaient bien long-temps un chancelier moins habile praticien que lui.
Pour conclure enfin , je vous dirai que , d’après ce qui m’a été rapporté, je suis moimeme très-disposé à penser que si jamais sir John Copley devenait chancelier, il ne se ferait point scrupule d’abolir la cour , pourvu qu’il put en meme temps conserver ses appointemens , et laisser à d’autres le soin de secourir
pas fait attention. En France, on appelle spécialement sentences les décisions des arbitres , jugemens celles des juges-de-paix , des tribunaux de première instance et de commerce, et arrêts celles des cours souveraines, comme les cours royales , la cour de cassation , la cour des comptes. — C. P. Cooper.
les pauvres justiciables, que cet événement plongerait dans l’embarras (i). Quelques personnes pensent qu’il ne sera jamais successeur de milord Eldon , et n’accordent pas à ses talons toute l’estime qu’ils méritent. J’ai entendu dire à M **** , dont la renommée comme membre de la chambre des communes est venue jusqu a nous, que l’avenir de sir John Copley est fixé depuis son malheureux discours sur les catholiques : « un homme qui a si peu • de fonds qu’il est forcé de puiser ses pensées « dans une brochure, pour faire à la chambre « des communes un discours qui doit néccs- « sairement fixer l’attention de tout le « royaume , un tel homme, disait-il , ne peut « aller plus loin. » l’avocat le plus cé-
lèbre de l’Angleterre, a tenu aussi à peu près le même langage dernièrement en plaidant une cause qui a fait beaucoup de bruit ici (2), et
(1) Je me flatte que cette prédiction est trompeuse.
Les yeux de la cour et du public sont fixés sur milord Lyndhurst , et il ne manque pas plus de talent que d’occasion pour faire la réforme si long-temps désirée. — C. P. Cooper.
(a) Ici l’auteur fait probablement allusion à ce qui
il a ajoute , qu’il regardait les talens du garde des rôles comme très-médiocres.
s’est passé à l’audience tenue à Lancaster, au sujet de l’infâme affaire de Wakcfield. — C. P. Cooper.