MILORD ELDON , SOUTENU PAR LES TORTS
Ainsi que vous l’avez pense , dans un pays aussi riche en connaissances que l’est maintenant l’Angleterre, la conduite de milord Eldon ne pouvait manquer d’avoir été souvent un sujet de discussion dans les deux chambres. Mais il ne faut pas s’étonner si aucun changement ne s’en est suivi , lorsqu on se retrace le tableau que nous a laissé Voltaire des sentimens du peuple à l’égard «les ministres ; tableau qui est aussi fidèle à présent qu’à l'époque où il a été écrit. Les mêmes factions divisent les esprits , les journaux travaillent en faveur de l’un ou de l’autre parti , suivant l’arrangement fait avec le rédacteur. Mais les forces ne sont point égales. Il est facile de concevoir qu’une administration qui a duré depuis la révolution française presque sans intervalle , et qui a subi très-peu de eliangemens , a plus d’influence sur l’opinion publique , et entretient à ses frais un plus grand nombre d écrivains. 11 en résulte que les vérités exprimées dans les feuilles de l’opposition , ou
dans les chambres, perdent la moitié de leur effet , étant contredites par les organes des ministres.
Chaque jour nous voyons combien il est difficile , même pour les hommes éclairés , de distinguer le vrai d’avec le faux , et surtout lorsqu il est question d’un sujet que les initiés seuls peuvent approfondir. Milord Eldon, à ce qu'on prétend , a obtenu et conserve depuis plusieurs années la faveur fie son souverain : il était déjà chancelier du feu roi, et comme il parait que Sa Majesté actuelle s’est fait un devoir de maintenir en place tous les anciens ministres , milord Eldon y est resté comme les autres. Le roi juge seulement milord chancelier d’après sa conduite politique , et non d’après scs actions judiciaires. Souvent les rois ne portent pas assez d’activité à remédier aux vices qui existent dans leur gouvernement, surtout lorsqu’il s’agit de détruire d’anciens usages , quoique leur conservation produise de grands maux à leur peuple. Mais avec cette louable humanité qui augmente encore le nombre des vertus de Georges IV, il n’est pas douteux que, s il eût connu les désastres causés à la cour de la chancellerie par les négligences de milord Eldon , il v eût depuis long-temps
porte son attention : et lors même que la pitié n’eùt pas trouvé accès auprès de lui , son amour seul pour la gloire aurait obtenu les réformes nécessaires : car mieux qu’un autre il sait qu’il n’y a pas de gloire plus solide et plus admirable pour un souverain que celle de perfectionner les institutions judiciaires de ses Etats.
On peut dire avec raison que maintenant les ministres eux-mêmes sont divisés en deux partis, dont l’un est invariablement attaché aux anciennes maximes du gouvernement longtemps éprouvées , tandis que l’autre est toujours disposé à faire l’expérience des nouveautés spéculatives. On nomme le dernier le parti libéral, et l’autre les anciens 'J'ory's, et il est presque inutile de vous dire que milord Eldon est le plus zélé défenseur des principes des anciens Torys. Lequel des deux a raison? le temps seul le prouvera. Je ne veux me mêler d'aucune de ces questions d’Etat, et je ne prétends point décider ici s’il est mieux de s’en tenir aux anciens principes do gouvernement, ou bien d’adopter les nouveaux. Je ne m’occupe que de la manière de rendre la justice à la cour de la chancellerie , et tout le monde s'accorde à dire, milord Eddon lui-même, qu’il
y existe des abus qui demandent à être rectifiés.
Mais pour en revenir au sujet de ma lettre, le parti libéral ne se fait point illusion sur le caractère de milord Eldon , et souhaite beaucoup que la cour soit délivrée de lui. Cependant la chose n’est point aisée, attendu que milord chancelier est très-bien avec les anciens Tory s, et que sans leur adhésion il ne serait peutêtre pas possible de lui enlever les sceaux. Ensuite si la tentative venait à manquer , les ministres libéraux perdraient probablement leurs places, ce qui a fait qu’ils ont jugé prudent de tolérer jusqu’à ce moment , et de regarder milord Eldon comme un vieux meuble fixé au bâtiment de l’administration , aimant mieux servir avec lui que de courir la chance d’être déplacés. D’après cela, il est à craindre qu’il ne faille attendre la mort de ce magistrat pour espérer de voir introduire dans la cour où il a siégé si longues années , les réformes qui se sont opérées dans presque toutes les autres branches de la judicature.
C’est donc par suite des considérations que je viens de présenter, que lorsqu’il a été question à la chambre des communes du peu d’activité que milord Eldon porte dans ses déci->
sions , tous les autres ministres, ainsi <|ue leurs partisans, se sont crus obliges de le défendre. Une attaque dirigée contre le chancelier a toujours été considérée comme si elle eût été lancée sur le corps entier des ministres. Il est vrai que dernièrement la voix des malheureux plaideurs de la cour de la chancellerie s’est élevée jusqu’au trône , et qu’il en est résulté une enquête. Mais comme presque personne, à l’exception de milord et des sujets soumis à son, influence , n’y a assisté, vous devinerez aisément quel en a été le résultat (i).
Les adversaires de milord chancelier à la chambre des communes sont ordinairement bien armés pour l’attaquer, mais ce sont comme des guerriers errant sur un terrain inconnu , couvert d’embùches , où ils tombent sans que leurs efforts aient obtenu le moindre succès sur leur ennemi.
En 181 1 ,1a chambre des communes nomma une commission pour faire des recherches sur les causes qui retardaient l’expédition des pro-
(») C’est évidemment à la Chanccry Commission que l’auteur fait allusion. « Ab iis cùm ab initio multa utili— ter essent excogitata , ut jus æquabile diceretur, tamen qui sperabatur eventus non est consecutus. » Buchanan , Rerum Scoticarum Historia, lib. 1 4- — C. P. Cooper.
ccs pendans en la cour de la chancellerie ; et il est certain que, si cet examen eût été fait de bonne foi, on aurait bien facilement découvert la véritable source des calamités dont je vous ai fait la description. Mais les membres de la commission, la plupart amis de milord Eldon, furent plus nombreux ou plus fins que ses adversaires. Ils eurent l’adresse d’amuser leurs collègues par des recherches inutiles, et, au bout d’un an , ils firent un rapport qui annonçait qu’il ne leur était pas possible de consommer leur mission , faute de découvertes concluantes (i).
(i) C’était le second rapport. Le premier, fait en 181 1, ne récapitulait que le nombre des procès arriérés , etc. La tactique dont milord Eldon s’est servi dans cette occasion , ainsi que dans plusieurs autres qui semblaient devoir amener sa cbùtc , pourrait être un bel exemple pour tous les ministres à venir, s’il m’était permis de la développer. La commission termina son second et dernier rapport en ccs termes très-peu propres à consoler les justiciables , qui se flattaient qu’elle aurait trouvé quelque moyen d’accélérer les jugemens de leurs causes : — « The papers laid before the Committee , and the évidence of the oflicers of the Court laken by them, not appearing to be suflicjcnt lo enable the Committee to collect wliat are the causes which retard the decision of suits , it was proposed in the Committee, that gentlemen
L’antagoniste (1) qui dernièrement a etc le plus redoute' par milord Eldon n’est plus membre de la chambre; et pour vous donner une idc'e de l’influence qu’exerce milord Eldon, je vous dirai qu'aussitôt après la decision du comité qui a déclaré nulle l’élection de ce député , plus de trente membres se sont empressés d’aller trouver le chancelier dans son cabinet pour le féliciter, et lui porter cette heureuse nouvelle.
practisingin the Court, shoulil beexamined as to tlic causes to which the delays were to be imputed ; but your Comniittee did not think that it would bc proper to pursue that course. The llousc of Gommons bas since concurred with them in that opinion. Your Committee, therefore, find themselves not competent to State what are the causes of such delays.» — Voyez Second Report J rom the Cotti milice appointrd to inquire into the causes that retard the decision of suits in the High Court of Chunccry. — C. P. Conper.
(i) M. Williams , qui avait été nommé membre de ia chambre des communes pour la ville de Lincoln.
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