LES AVOCATS DD ROI , ENNEMIS DES RÉFORMES
Tl y a peu d’hommes qui oublient leurs propres inteirts pour ne songer qu'à ceux du publie, et qui désirent l’abolition des anciennes institutions, au risque de diminuer leurs revenus. C’est meme une des faiblesses attachées à l’espèce humaine, que tel qui regardait comme vicieuses des institutions auxquelles il était demeuré étranger, change aussitôt que son intérêt se trouve lié h ces institutions, en devient lui-même le défenseur, et y découvre mille avantages qui lui avaientété cachés jusqu’alors.
Les avocats du roi, avec toutes leurs lumières et leur amour pour la patrie, ne sont point exempts de cette fragilité humaine. Ils ne trouvent point de défauts dans le système qui place entre leurs mains plus de causes qu’ils n’en peuvent plaider. Us se persuadent facilement que la voie qui les enrichit est celle qui doit convenir au public. Ils oublient que c’est l'intérêt général, et non le leur, qui doit être écouté, et servir de base à tous les réglemcns faits pour l'administration delà justice. Ilspen-
sent apparemment que les procès sont faits pour eux, et non pas eux pour les procès. C’est cet égoïsme dans le caractère qui porte les avocats qui étaient autrefois les plus acharnés contre ce système d’exclusion à en être les plus ardens défenseurs lorsqu’ils sont devenus membres de ce corps privilégié, et qui fait qu’ils ne pensent pas que la libre concurrence et la rivalité des talens qui, en toute autre chose , tournent au profit du public , doivent avoir la meme utilité dans la profession d’avocat.
C’est encore cette faiblesse qui cause les oppositions qu’apportent les avocats du roi à tous les plans de réforme , dont le but tendrait à diminuer la valeur de leur monopole. Ils s’opposent à la création de nouvelles cours, quoiqu’ils sachent parfaitement bien que les tribunaux actuels sont insuffisans pour juger toutes les causes qui y sont portées •, un d’entre eux disait même publiquement que trois anges ne parviendraient pas à juger les procès inscrits sur les rôles de la cour de la chancellerie : non Angli, sed nngdi ! Ils s’opposent également à ce que les tribunaux siègent en même temps et le malin. Us ont même suggéré au vice - chancelier de tenir
scs audiences à Westminster les mêmes jours «jue milord chancelier jugerait les appels à la chambre des pairs, en soutenant que cet arrangement serait avantageux pour le public, tandis qu’il y a mille inconvéniens dont je vous ai déjà entretenu, dans celte coutume prise par la cour «le si :ger une grande partie de l’année à \A estmiuster , si loin de scs bureaux et du quartier des avocats.
Personne mieux que milord bidon ne sait saisir le côté faible de l'homme, cl sa politique a très-bien su s'en servir comme «l'un moyen pour affermit son pouvoir, en partageant les faveursde sa cour entreun petit nombre d’avocats du roi ; ceux-ci, quoique formant un corps trèslimité, exercent par leur rang et par leur expérience une plus grande influence sur l'opinion publique «pie tous les simples avocats réunis. Il peut du moins compter que s'ils ne sont pas les plus zélés défenseurs de son administration judiciaire , ils seront toujours les derniers à en indiquer les imperfections. Maintenant tout tombe dans leurs fdets, et ils ne pensent pas qu’unchangemcnt desystèmepuisse accroître leurs recettes. I.a récolte du prirent est certaine pour eux , au lieu que si quelque altération survenait dans les affaires, ils auraient
peut-être moins de certitude. Mais , au reste , il est vrai que si le nombre de ces messieurs était considérablement augmenté, sans que la cour fût complètement réorganisée et rendue capablede juger les causes avec plus de vitesse, il estvrai, dis-je, que leurs bénéfices en seraient tellement diminués, qu'ils ne tarderaient pas à ouvrir les yeux sur les vices d’un système qui leur serait devenu aussi nuisible à eux-mèmes qu’il l’est actuellement aux justiciables ; et milord Eldon , au lieu de trouver des amis dans les avocats du roi , qui sont ses créatures , aurait en eux scs adversaires les plus prononcés.
Mon opinion a toujours été que, lorsqu’il est question de quelque mesure pour le bien général, on doit faire taire ses intérêts particuliers, et oublier les inconvéniens qu’on peut avoir à craindre soi-même , pour n’écouter que l’avantage de la chose. Certainement personne ne sera assez dénué de bon sens pour ne pas dire qu’il serait absurde de rejeter les mesures nécessaires h l’amélioration de l’administration de la justice, dans la seule crainte de diminuer les revenus de ceux dont le premier devoir est de faire tous leurs efforts pour perfectionner les lois et leur application , et qui ,
heureux d cire recompensés par les honneurs dont ils jouissent, n’oseraient pas avouer qu’ils regardent l’argent comme le prix qu’ils ambitionnent.
Je ne puis néanmoins m’empêcher d’observer qu il me semble presque certain que si trois ou quatre véritables cours siégeaient en même temps, et que le nombre des avocats du roi fût augmenté, ces messieurs n’en retireraient pas moins de bénéfice que dans l’ordre actuel.
Malgré la multiplicité des affaires qui depuis trente ans ont encombré la cour de la chancellerie, il n’y a pas de doute que cette augmentation n’est rien , en comparaison de celle qui aurait lieu, si les causes pouvaient être expédiées à peu de frais, et avec l’exactitude que demande une bonne administration de la justice. Les lenteurs et les dépenses où entraînent aujourd’hui les cours d’équité sont des dénis de justice au peuple. Tout homme qui tient à son bonheur et à sa tranquillité , aimera mieux sacrifier une partie de sa fortune que de s’engager dans une contestation en chancellerie.
Un avocat m’a assuré qu’il ne se passe pas une semaine sans qu’il donne aux parties qui
le consultent le conseil de renoncer à leurs droits, plutôt que de s’embarquer dans la mer illimitée de la cour de la chancellerie , où l’heureux mortel qui, contre toute espérance, atteint le port, n’y rapporte que les débris d’un navire , dont la cargaison a été jetée pour éviter le naufrage. La cour est tellement convaincue de cette vérité , que lorsqu’elle parle de la partie qui a réussi , elle se borne à dire modestement qu’elle a gagné tabulant in naufragio.
Le trait que je viens de citer n’est qu’un exemple sur mille, de la conduite de tous les avocats qui se piquent d’avoir un point d honneur , et d’exercer leur état avec indépendance. Ainsi , vous voyez que les préceptes de notre Camus sont suivis , sans peut-être avoir été lus par ceux qui les pratiquent ; tant il est vrai que le parfait honneur et la véritable intégrité produisent partout les memes résultats. « Hésitez, » dit Camus, « chaque fois qu’il s’agira de conseiller d’entreprendre un procès ; n’hésitez jamais à répondre pour l’affirmative, lorsqu’on vous demandera s’il faut le terminer par une transaction (i).» Il me semble qu’il
(i) Voyez les Lettres du fameux Camus sur la prof es ^ sion d'avocat.
revient plus de mérite et d'honneur au jurisconsulte qui , par son avis , prévient lintroduction d’un procès , qu’à l’avocat qui gagne une cause par son éloquence.
Mais , pour revenir de cette petite digression, et en meme temps finir cette lettre, je dirai que je ne mets pas en doute que si l’on augmentait le nombre des tribunaux d’équité, en donnant aux parties le moyen de voir leurs procès jugés en moins de temps et à moins de frais , cl en ne les obligeant pas, comme on le fait maintenant , à sacrifier leurs droits et prétentions , on doublerait et multiplierait les causes, au point que les avocats privilégiés, quoique augmentés en nombre, auraient des émolumens aussi forts que dans l’état de choses actuel.