LETTRE XXX VU
1NCONVÉNIKNS RÉSULTANT DE CE QUE PLUSIEURS AVOCAT* SK CHARGENT D*UN TROP GRAND NOMBRE DE CAUSES» ET DE CE QUE PLUSIEURS AMBITIONNENT L*lfONNKUR D’ETRE DÉPUTÉS A LA CHAMBRE DES COMMUNES.
Ck jeune avocat dont je vous ai déjà parle , et dont je vous ai transmis (i) les observations au sujet du système d’exclusion qui réunit un si grand nombre de causes entre les mains d’une demi - douzaine d’avocats , m’a assuré que cette fureur d’entreprendre trop de besogne ne se borne point aux avocats du roi ; il parait qu’elle a gagné tous les autres, qui ne se font pas scrupule d’accaparer toutes les affaires du ressort des cours d’équité, et de courir la chance, aussi bien que leurs supérieurs, de ne pouvoir assister aux audiences indiquées pour leurs plaidoiries. Il est vrai que ces messieurs , à ce que l’on prétend , ont pour excuser
(i) La lettre qui contenait ces observations a été tellement endommagée qu’elle est indéchiffrable, A l’exception de la remarque suivante, faite en marge par un ancien avocat qui avait lu cette lettre : « Les oisons veulent mener paître les oies. »
une telle manière d’agir, des raisons que n’ont pas les avocats du roi. Mais ne voulant point examiner cette question , je dirai simplement que mes observations s’appliquant à toute espèce de système qui cumule trop de procès entre les mains de quelques avocats , ne s’adressent par conse'quent pas seulement aux avocats du roi , s’il existe d’autres individus sur lesquels elles peuvent avoir prise.
Un des plus grands inconve'niens de ce système pour le public, outre ceux que j’ai signale's dans mes préce'dentes lettres, c’est que, si l’on propose de faire les changcmens désirables dans les lois, les avocats distingues sont les derniers à vouloir prêter à la législature le secours de leur travail. Us sont tellement occupés qu'ils ne trouvent de loisir que pour contredire toutes les propositions avancées par les autres , employant un langage . mystérieux pour donner à entendre beaucoup , et parlant fort peu. C’est vainement qu’on leur rappelle que chaque homme doit quelque chose à son état , et qu’ils n’ont point encore payé leur tribut. Cette avidité de vouloir tout faire, sans pouvoir rien conduire à une bonne lin , les retient, pour ainsi dire, dans limpossibilité de s’acquitter de cette dette.
Les avocats français (i) ont donné à ce sujet, dans beaucoup de circonstances, d’utiles exemples à l’égard des sacrifices que doivent faire les avocats à leur patrie et à leur état : et comme un ancien poète (2) nous apprend que les gens de loi de ce pays ont, dans les temps les plus reculés , profité des instructions qui leur sont venues de France , il est à espérer que , par la même raison , ils ne dédaigneront pas de suivre l’exemple que leur ont donné les jurisconsultes de nos jours. Les Anglais ne sont pas assez exclusifs sur ce qui a rapport à leurs usages , pour ne pas savoir quelquefois adopter ce qui existe de bien dans un autre pays , et quoiqu’il soit dans leur caractère de médire sur les coutumes de
(1) Il serait bien facile de trouver dans le barreau français, ancien et moderne, difterens exemples d’avocats distingués qui ont refusé, pendant plusieurs années, de plaider les causes qui leur étaient offertes, pour mieux se livrer au travail de quelques plans qu’ils avaient tracés dans l’intérêt de la science du droit. L’esprit du corps des avocats d’Angleterre n’a pas moins de tendance au bien public, mais on n’a pas su en diriger les raouvemens. — C. P. Cvojter.
(a) « Gallia causidicos durait facunda Britannos. » — Juvenal.
leurs voisins, ils ne laissent pas lie les imiter.
Il me semble aussi que cette affluence îles causes de tout le royaume , réunies entre les mains d’un si petit nombre d’avocats , n'est pas moins nuisible aux avocats eux-mêmes qu’elle ne Test, ainsi que je l’ai de'montré, aux justiciables et au public. Je sais fort bien que les avocats soutiennent le contraire , et qu’ils prétendent que le nombre et la diversité des procès , en augmentant leur expérience , les disposent mieux à devenir par la suite de bons juges; mais je ne suis pas d’accord avec eux sur ce point, et je pense que cet le manie d’entreprendre plus de travail qu’ils n’en peuvent achever , leur fait contracter 1 habitude de considérer les affaires beaucoup trop superficiellement, et de se presser de faire, au lieu de bien faire; habitude qu’il n’est point facile de perdre, lors même qu’ils deviennent juges, et qui est plus dangereuse que l’excès opposé.
II en est dans la profession d’avocat , comme dans les arts et les sciences , plus on entreprend à la fois, moins il est possible de réussir ; pour perfectionner il faut se partager le travail ; il faut que des personnes , douces d’ailleurs de connaissances générales , s’adon-
nent néanmoins tout entières à quelques points particuliers, si elles veulent se distinguer et se rendre vraiment utiles.
Les avocats , au lieu d’errer constamment dans le vaste domaine des lois, après l’avoir parcouru , devraient plutôt s'arrêter sur quelque point , et s’appliquer exclusivement à le cultiver et l’améliorer.
Cette méthode a été suivie par les avocats les plus distingués , qui ont acquis leur renommée , non par leurs connaissances profondes dans toutes les lois , mais par l’étude spéciale de quelques parties. Aussi , dis-je , faut-il que le sol qu’on veut défricher ne soit pas d’une trop grande étendue , car il y aurait des places qui échapperaient à la surveillance du cultivateur. Ainsi , lorsqu’un champ se trouve trop spacieux pour qu’un homme y apporte des soins convenables , il doit s'attacher principalement à quelques coins de ce champ. Si donc les tribunaux du ressort de la chancellerie sont trop nombreux pour que les avocats y partagent leur temps à l’avantage de leurs clicns , ils devraient se fixer à quelque cour particulière. I.cs meilleurs juges n’ont pas toujours été ceux qui étaient les plus employés comme avocats , et certainement ces
kyrielles de procès qu’un avocat entreprend sans jamais venir à bout de les bien comprendre , ne peuvent l’aider à devenir un juge plus parfait.
Cette ambition d’ètre surchargé de causes entraîne encore une autre conséquence , qui devrait offenser la délicatesse du barreau. C’est que les personnes desquelles les avocats ont reçu des honoraires sans avoir plaidé leur procès, ne peuvent se persuader qu’ils soient dirigés par un autre mobile que la cupidité. Ils protestent en vain que leur seul guide est l’honneur ; leurs clicns abusés pensent le contraire, et se plaisent à répandre dans le public une impression peuflatteusesurleurdésintéressement.
Mais ce qu’il y a de plus fâcheux pour les avocats dans cette accumulation de besogne , c’est que , dans un siècle où tout le monde augmente chaque jour ses richesses intellectuelles , les avocats sont les seuls à qui l’emploi de leur temps ne permette pas de se mettre au niveau des autres hommes. On est généralement porté à croire que la pratique continuelle des avocats contribue beaucoup à leur rétrécir l’esprit. S’il en est ainsi , il leur est plus indispensable encore de chercher à remédier à cet inconvénient en entretenant
quelque commerce avec les sciences et la littérature; car, quoique la plupart de ces avocats aient été élevés aux universités d’Oxford ou de Cambridge , les connaissances qu'ils y ont prises servent seulement de base fondamentale ; mais ce fonds s’épuise , si pendant une longue suite d’années ils n’y ajoutent encore de nouvelles acquisitions. Ainsi, malgré toutes les notions que pendant leur jeunesse ils peuvent avoir acquises dans les meilleurs auteurs, s’ils ne font constamment des études générales , et qu’ils se bornent à la simple lecture des journaux et des plaidoiries, les avocats même doués des plus grands talons ne deviendront que des hommes de lois , et rien de plus.
Un des objets ordinaires de leur ambition , c’est de figurer à la chambre des communes ; et comme la plupart ont , sinon plus d’éloquence que les autres membres , du moins une plus grande facilité de paroles , il serait difficile d’expliquer pourquoi si peu ont réussi, si on ne devait en attribuer la cause à leur ignorance de tout ce qui est étranger à leur profession. Certainement il y a peu d’avocats maintenant à la chambre qui fassent mentir ce proverbe : « que plus on est avocat, moins
on est sénateur. » PI usicurs des avocats que l'on voit à la chambre n’ont pas, il est vrai , les lalens qui les y feraient distinguer ; et lors meme qu’ils seraient déchargés des devoirs de leur profession , de manière à pouvoir livrer tout leur esprit aux affaires du sénat , ils n’auraient pas davantage le moyen d’y briller. Il n’est pas facile de deviner le motif qui a pu porter ces messieurs à briguer les places de députés , si ce n’est qu ils ignorent ce que cependant chacun sait, que bien (pic pourvus de ce qui peut les rendre de fort bons jurisconsultes, ils manquent toutefois de tout ce qui est nécessaire pour être utiles à la chambre. Sans fortune, sans titres, sans lalens, et avec une trop haute idée d’euxmênies, ils sont parvenus, il est vrai , à l’honneur d’être admis parmi les membres de la chambre, mais ils n'y ont gagné que la risée de tous les partis; semblables à « des guenons qui vont grimpant contremont un arbre , de branche en branche , et ne cessent d’aller jusqu a ce qu’elles soient arrivées à la plus haute branche, pour y montrer le cul quand elles y sont. (1). »
(i) Voyez Essais tic Montaigne , liv. It,chap. 17, de
Je terminerai cette partie de mon sujet en conseillant aux avocats dont l’éloquence et les talens paraissent les rendre susceptibles de se distinguer au sénat, de renoncer à cet usage d’entreprendre plus de causes qu’ils n’en peuvent réellement bien plaider, et de consacrer plus de temps à l’acquisition du genre d instruction qui est indispensable à la chambre des communes ; s’ils en retirent moins d’argent, ils en obtiendraient plus de gloire. Quant aux avocats qui n’ont pas reçu de la nature ce qu’il faut pour se faire une réputation au s nat, je leur donne pour avis d’apprendre à se connaître , élude la plus difficile du monde , selon un ancien philosophe, et de se renfermer dans les. limites de leurs salles d’audiences. Rien n’est moins désirable pour les jurisconsultes que l’éloquence (l) de la tribune, et ceux qui
la Presumptinn. Montaigne nous apprend que c’était un mot du chancelier Olivier, mais on l’a attribué aussi quelquefois au chancelier de L’Hôpital. Voyez Baria , Dictionnaire historique et critiqua , art. Hospital. — C. P. Cooper.
(i) « Disons enfin à la gloire de votre ordre, que l’éloquenreméme, qui paraît son plus riche ornement, ne vous est pas toujours nécessaire pour arriver à la plus grande élévation ; et le public, juste estimateur du mérite, a fait
ne la possèdent pas, doivent se consoler en pensant combien peu elle est le partage de l’avocat qui a toujours été le plus estimé à la chancellerie.
Vous connaissez maintenant les raisons qui me font penser qucla trop grande accumulation de causes entre les mains de certains avocats n’est pas moins préjudiciable à eux-mêmes qu’au public. Ces avocats sont principalement , sinon exclusivement, les avocats du roi ; et les inconvéniens que j’ai signalés disparaîtraient,
voir, par d’illustres exemples, qu’il savait accorder la réputation des plus grands avocats à ceux qui n’avaient jamais aspiré à la gloire des orateurs.
« La science a ses couronnes aussi bien que l’éloquence. Si elles sont moins brillantes, elles ne sont pas moins solides. Le temps, qui diminue l’éclat des unes, augmente le prix des autres. Ces talens, stériles pendant les premières années, rendent avec usure, dans un dge plus avancé, ce qu’ils refusent dans la jeunesse; et votre ordre ne se vante pas moins des grands hommes qui l'ont enrichi par leur érudition , que de ceux qui l’ont orné par leur éloquence. » — Voyez OEuvrcs du chancelier d’ Aguesseau , F Indépendance de F Avocat; Discours prononcé pour F ouverture des audiences du Parlement, en i6g3. — Voyez aussi Feuerbach , Betrachtungcn ueber die Ocffenlichkcit und Mundlichkcit der Gcrcchtigkeitsp/lege , erster Bond, p. a6i . — C. P. Cooprr.
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si l’on reformait le système en vertu duquel ces avocats ont en leur possession tous les procès du royaume. Il est à espérer que lorsqu’un heureux coup de fortune amènera un nouveau chancelier, son premier acte d’autorité sera d’abolir cet odieux monopole , soit en détruisant le système, soit en accordant sans distinction la dignité d’avocat du roi à tous ceux qui la sollicitent, et dont la conduite n’offre rien qui les en rende indignes. On ne doit plus établir une telle ligne de démarcation (i)dans un corps où les talens et la capacité individuelle ont seuls le droit de primer. On peut encore ajouter qu’un avocat qui sollicite et obtient la dignité d’avocat du roi , s’il est capable d’en bien remplir les fonctions, n’en recueille pas à lui tout seul l’avantage, mais le fait partager aux plaideurs. Si au contraire il sollicite cet emploi et en est revêtu sans avoir les qualités requises, il ne nuit qua ses propres intérêts, et non au public ; car les avoués l’abandonne-
(i) « Und ich denke nicht, dass man zu einer Zeit, worin man aile geschlossenen Zünfte aufzuheben wünscht, om jeden Genie die vôüigc Freyheit zu verschaflen, seine Faehigkeiten auszuüben , das edle Recht seines Naechsten Rath und Beistand zu sevn , auf eine gewisse Zabi einschraenken, und dieser eine Bannrecht mittheilen
font bien vite, pour donner la préférence à un sujet plus habile.
■werde. <> — Moser. Also ist die anzahl der adi’okaten nicht to schlechtcrdings cinzuschracnken. Patriotischc PharUasicn. Drittcr T/ieil , p. 190. — C. P. Cooper.