TÈRE PRIVÉ DE MILORD ELDON
Comme vous le savez , je puis dire avec un célèbre jurisconsulte anglais (i) que je ne nie permets de rien lire ni de rien penser au sujet de la politique qui divise les différcns partis de notre pays; et lors même que je voudrais chercher à décider lequel serait le plus propre à diriger la France, mon peu de connaissances dans la science du Gouvernement d’une grande nation me rendrait complètement incapable d’approfondir une pareille question.
Etant étranger, je suis encore mille fois plus ignorant sur les factions politiques des whigs et tory s , qui depuis si long-temps ont divisé les deux chambres de l’Angleterre. Les ministres actuels sont de ce dernier parti : ce sont eux qui étaient à la tête des affaires lors de la longue guerre entre la France et l'Angle*
(i) Voye* Butler’ s Réminiscences, tome I. — C. P. Cooper.
terre. Ils paraissent avoir la confiance du peuple, et si l’on peut en juger par les événemens, j’ose dire que je crois qu’ils la méritent. Si donc j’étais Anglais et membre de la chambre , d’après mes lumières acquises , je me rangerais sans balancer, pour toutes les mesures politiques , sous les bannières de milords Liverpool et Eldon.
Je suis parfaitement de votre avis lorsque vous convenez que la conduite de milord Eldon , comme ministre du roi , est digne de toutes les louanges qu’on lui donne ; et que les services qu’il a rendus à l’Etat en cette qualité pourraient certainement lui valoir les titres et les richesses dont il est revêtu. Mais, d’un autre côté, vous me permettrez d’ajouter que si ce sont seulement les talens et les actes ministériels de milord Eldon qui lui ont mérité ces belles récompenses ; si , d’un autre côté , sa conduite judiciaire, au lieu d’avoir été profitable au public , n’a occasionné au contraire que des calamités , il me semble que ce serait en qualité de ministre, et non en qualité de juge, que l’on devrait lui prodiguer les marques de la reconnaissance de ses concitoyens ; et que son revenu devrait être pris sur le trésor public , au lieu de grever les biens des pauvres
justiciables, auxquels il a fait tant de tort par sa mauvaise administration.
Etant donc porté d’inclination à louer la conduite politique de milord Eldon , je puis dire avec vérité que pas une des observations que j’ai faites à son sujet n’a été inspirée par cet esprit de parti qui nous porte fort souvent à attaquer l’individu plutôt que le système. Rien ne saurait plus influer sur les progrès de la science delà jurisprudence que le caractère des juges qui siègent dans les tribunaux. D’Aguesseau (i) a très-bien dit que leur conduite et leur réputation sont le bien du public , et qu’ils trahiraient leurs propres intérêts, s’ils négligeaient ses jugemens. Je ne me suis donc point fait scrupule de peindre les défauts aussi bien que les qualités des juges de la chancellerie; et si je me suis plus étendu au sujet de milord Eldon , c’est parce que depuis longues années, il a été à la tète de l’ordre judiciaire, et que son pouvoir pour l’amélioration des lois a été sans bornes. On ne se fait point une idée sur le continent de l’étendue dn pouvoir des chanceliers en Angleterre. Le premier prési-
(i) Voyez sa deuxième Mercuriale sur la censure publique, prononcée après Pâques. — C. P. Cooper.
dent du banc du roi est, quant à son influence, aussi loin du chancelier que l’est un jeune avocat du président. Je dirai seulement que s'il eût été possible au commencement de la carrière de milord Eldon de lui donner, avec ses talens, le désintéressement, le mépris des richesses , et cette ambition qui n’a pas pour but son propre avancement ou celui de sa famille, mais l’avantage de sa patrie; s’il eût eu enfin ces rares qualités qui ont immortalisé notre L’Hôpital, l’Angleterre posséderait maintenant le corps de législation le plus parfait que le monde ait vu , et l’on ne pourrait remarquer à son égard que le pays le plus libre du globe est celui néanmoins où la justice est la plus lente et la plus coûteuse mal à propos. «
En comparant ce que vous avez lu dans mes lettres, et ce que l’on vous a rapporté sur le caractère de milord Eldon, vous verrez que l’on a eu l’adresse de confondre les doubles fonctions du juge et du ministre. Les vices du premier sont perdus et noyés dans les qualités du dernier. Quand on l’a représenté comme juge, il a été dépeint non tel qu’il est, mais tel qu'il devrait être.
C’esf en vain que scs amis allèguent pour sa
justification qu’il n’est point de son devoir de chancelier de remédier aux vices évidens qui existent de leur aveu dans le système judiciaire. Depuis les temps les plus reculés (i), ici comme dans tous les autres pays de l'Europe , on a regardé comme le devoir particulier d’un chancelier de surveiller les lois et l'administration de la justice.
C’est aussi à tort que l’on répète que les défauts imputés à milord Eldon se trouvaient chez milord Nottingham et milord Hardwicke. Si milord Nottingham (2) raffinait et sublili-
(1) A une époque qui date du temps de Richard II, le Parlement, sur la requête des communes, ordonna que le chancelier et les autres officiers de la maison du roi surveilleraient les cours de la chancellerie, du banc du roi, des plaids communs et de l’échiquier, et en chasseraient les personnes incapables de remplir leurs fonctions, pour les remplacer par des sujets plus habiles. Voyez Ryliÿ s Placita parliamentaria , appeudix, p. 5qi ; Cotton’s Abridgcment of the records , p. 3a5. — C. P. Cooper.
(a) C’est Roger North qui attribue ces défauts à milord Nottingham. Mais les préventions de cet auteur étaient si fortes, que l’on ne devrait jamais ajouter foi à ce qu’il dit, sans y apporter la plus grande circonspection. Il avait le moyen de découvrir des imperfections chez tout le monde , excepté chez son frère , qu’il consi-
sait trop scs actes judiciaires ; s’il pesait chaque question dans une balance dor; s il essayait de diviser un cheveu , sans faire attention à la dépensé et aux tourmens qu’il causait aux justiciables; si les arrêts de milord Hardwicke (i) étaient peu nombreux en comparaison des causes que l’on plaidait devant lui ; si scs lenteurs forçaient les parties de recourir à des arbitrages, dans le désespoir d’obtenir une décision de la cour ; si enfin tous les défauts reprochés à milords INoltingham et Hardwicke sont vrais , ce n’est pas pour le
durait comme une divinité. Pour se convaincre de cette vérité , on n’a qu’à lire le portrait qu’il a fait du vertueux et savant llale. Voyez North’s Life of lord Kecpcr Guildford. — C. P. Cooper.
(i) On a de bonnes raisons de croire que le reproche de lenteur fait à milord Hardwicke n’est pas sans fondement ; mais il est impossible de comparer à présent l’étendue du mal que cette lenteur a occasionné, avec celui que l’on a éprouvé par suite de la mauvaise administration de milord Eldon. La seconde lettre sur le caractère de milord Hardwicke , publiée par M. Cooksey, devrait être lue avec la meme réserve que l’ouvrage de Roger North. Voyez Cooksey' s Life and charactcr of lord Somers ; and Sketches of the life and character of lord Hardwicke. — C. P. Cooper.
public une raison d’excuser milord Eldon. Mais ce qu'il y a de certain , c’est que les fautes dont on accuse ces deux chanceliers distingués n’ont jamais occasionné la millième partie des inconvéniens que l’on a éprouvés de nos jours. Il faut observer encore, que du temps de milords Nottingham et Hardwicke la science de l’équité était absolument dans son enfance. On jetait alors les fondemens, et il fallait marcher avec plus de circonspection. Telle conduite qui à cette époque pouvait passer pour très-judicieuse , ne manquerait pas aujourd’hui d'entraîner après elle les plus grands malheurs.
Mais pour en finir, je répéterai au sujet de milord Eldon ce que je vous ai déjà dit, qu’il est doué d’une affabilité de nature à lui gagner les cœurs, meme de scs ennemis; soit que celte affabilité appartienne à un vieux et fin courtisan, qui fait d’autant plus de caresses (i), qu’il garde au fond plus de rancune, soit qu’elle vienne de la bonté naturelle de son amc, que n’aurait pas même altéré l’air
(i) Voyez Mémoires île Sully, tome II, à propos du chancelier Philippe Uurault de Chivcmy. — C. P. Coojicr.
de la cour. Depuis que je suis en Angleterre, j’ai eu plus d’une occasion d’admirer sa complaisance, et bien que je ne fasse point de cas du juge, je ne puis me défendre d’aimer l’homme. Il n’est point probable que l’on voie ici de longtemps un chancelier possédant comnielui la connaissance des principes et des formalités de sa cour; et si les sceaux restent encore quelques années entre ses mains , il en oubliera probablement plus que son successeur n’en aura jamais appris (i). Au surplus, si je pouvais penser avec mon ami, le chevalier W**’*, que les seuls défauts de milord Eldon consistent dans sa lenteur et son indécision; s’il ne se trouvait pas de reproches plus graves à lui faire , j’oublierais volontiers tous les maux qu’il a causes aux justiciables de sa cour ; et je dirais avec Rabelais, « Geste unicque faulte doibt estre abolie, esteinte et absorbée en la mer immense déquitables sentences qu’il ha données par le jiassc (2). »
(1) Le lecteur se rappellera la réponse du sergent Maynard au féroce Jefferics. — C. P. Cooper.
(2) Voyez Rabelais , Pantagruel.
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