LETTRE V
Vous ayant fait connoître dans une lettre précédente la façon de penser de messieurs les avocats sur le compte du Chevalier Copley, je vais maintenant changer de sujet, et vous entretenir du Vice-Chancelier le Chevalier Leach.
Ce juge, troisième dignitaire de la Cour de la Chancellerie, y a longtemps plaidé, il connoît parfaitement et par expérience les principes et les règles qui y sont en vigueur; et quoique dans sa jeunesse son éducation ait été négligée, il y supplée par ses talents naturels, sa pénétration, sa subtilité, et plus d'éloquence qu'on n'en trouve ordinairement parmi les avocats de sa cour. Personne plus vite que lui ne saisit les faits et les circonstances d'un procès, personne encore mieux que lui ne possède l'art de les éclaircir et de les narrer, lors même qu'ils sont des plus confus et des plus obscurs. Il a aussi une promptitude de décider, qui contraste d'une
manière frappante avec la lenteur de Milord Eldon. Aucunes causes plaidées dans sa cour qui ne soient décidées. Il sait très bien que différer la justice c'est souvent la refuser. Il est le seul vrai juge dans les cours d'équité de ce pays. C'est lui qui depuis plusieurs années a jugé à la Chancellerie presque toutes les causes qui y ont été effectivement décidées ; car les procédures arrêtées et terminées dans les autres sections de la Cour ne sont, en les comparant à celles qui en dépendent et qui n'ont pas été plaidées, que comme un grain de sable sur la surface du globe. Sans lui, (pour ne pas parler des pauvres plaideurs,) messieurs les avocats auroient fait de tristes récoltes.
Qui croiroit pourtant, qu'en dépit de toutes ces belles qualités il n'est point aimé du barreau! Son caractère est des plus emportés. Il oublie fort souvent ce qu'il doit aux avocats ainsi qu'à lui-même. La patience, vertu si indispensable à un juge, (et surtout à un juge qui est doué de plus de talents que la plupart des personnes qui plaident devant lui,) est uiï don de nature qui lui est entièrement inconnu. Il est loin de penser avec le grand Haie, qu'il vaut mieux ■ qu'un magistrat perde le temps que la patience.*
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• " But nothing was more admirable in him than his patience. Ue dtd not affect tlie réputation of quickness and dispatcli by a hasty and captions liearing of itie councell. He
Il interrompt les avocats, et au lieu de les écouter eu digne magistrat il argumente avec eux en avocat. Il ne songe pas que les choses les plus indifférentes en apparence, se rattachent souvent au fond de la cause, et qu'il n'est point possible de prévoir à l'avance, où conduira un raisonnement qui semble s'écarter du but: de même qu'il est difficile de s'assurer qu'un discours interrompu ne l'est pas quelquefois, au moment où il alloit devenir intéressant.* Il en résulte que les jeunes avocats désespèrent de faire rendre justice à leurs clients ; ils peuvent, disent-ils, raisonner avec leurs adversaires, mais non avec un juge courroucé. Par suite, non seulement le Vice-Chancelier se fait des enne-
would bear with the meanest, and gave every man his full scope, tliinking il much better to lose time tlian patience," "Voyez Burnett's Life of Sir Matlhcrv Jlalc, p. \QQi.—Note de TEditeur.
• Certainement, ainsi que l'oUscrve M. Meyer, dans son excellent ouvrajje intitulé Esprit, Origine, et Progrès des Institutions Judiciaires des princijmux pays de V Europe, vol. v. les plaidoyers lâches, diffiis, remplis de longueurs et divagations fatiguantes ou étrangères à la question, et auxquels le juge ne peut opposer que la patience, sont un des plus grands désagréments qu'il rencontre dans l'exercice de ses fonctions. — " Mais autoriser un magistrat à abréger les discours, ou mettre un terme à des discussions oiseuses et inutiles, à retirer la parole mûme à celui qui en abuse, c'est le rendre maître d'imposer à chaque partie comme à chaque orateur les restrictions qu'il voudra. " — Note de l'Editeur,
mis, mais ce qui est pis encore, les procès ne sont pas jugés à la satisfaction des parties.
C'est principalement ;\ cette cause que Ton doit attribuer le plus grand nombre des appels qui sojit interjetés de ses décisions. Car on ne doit pas oublier, qu'il ne suffit pas que les arrêta soient bons, il faut encore que les parties en soient convaincues ; ce qui ne peut arriver si leurs arguments et leurs raisonnements n'ont d'abord été écoutés et discutés. Rabelais dit quelque part dans son style plaisant et satirique, qu'il est impossible que les deux parties soient également contentes d'un arrêt définitif.* Mais il faut cependant observer qu'avec un peu plus de modération et de patience les plaideurs mécontents eussent peut-être été assez convaincus de la foiblesse de leurs moyens pour ne point se pourvoir i\ un autre tribunal. C'est un bon proverbe que celui qui dit " qu'il faut attendre un peu pour finir plutôt."
" Qui tost juge, el qui n'entend.
Faire no peut bon jugement. "f
• " Car advenu n'cstoit depuys les grandes pluyes, et n'ad* viendra de Ireze jubilez, que deux parties contendentes en jugement contradictoire soyent également contentes d'un arrest deflfinitif." — Rabelais — Pantagruel — Dans le chapitre intitulé Comment Pantagruel équilablement jugea une controverse merveilleusement obscure et difficile, si justement que son jugement feut diclfori admirable." — A'ole de l'Editeur.
t Dans un fragment d'une autre Lettre l'auteur observe
Il y a encore une autre cause qui sans doute contribue à multiplier les appels des jugements du Vice-Chancelier. Il n'est point nommé par Milord Eldon qui n'aime que ses propres créatures, et qui ne peut voir d'un bon œil le contraste de sa conduite oisive avec Tactivité du Vice-Chancelier; d'où il suit que Milord, d'ailleurs très porté par caractère à contredire les sentences de tous les autres juges, se fait un malin plaisir de surprendre quelques défauts dans ses arrêts; par une conséquence
qu'une faute très grave reprochée au Vice-Chancelier Leach lors du commencenieiit de l'exercice de ses fonctions judiciaires, c'est d'avoir compté les progrès qu'il faisoit en jugeant ses causes d'après le nombre rayé du rôle, et sans examiner du reste si ces causes étoient effectivement jugées. Au lieu de prononcer lui-mÈme sur les faits qui attendoicnt sa décision, il avoit pour habitude de s'épargner cette peine, en les confiant à l'examen des maîtres en chancellerie, ou des juges des cours ordinaires. De cette manière, un procès qui auroit occupé plusieurs heures êtoit terminé en autant de minute.*. Mais aussi au bout de quelques années on a trouvé que le Vice- Chancelier avoit un peu trop précipité les affaires, qu'elles avoient été trop accélérées, et qu'après beaucoup de dépenses et de temps perdu on étoit obligé de recommencer. L'auteur termine son observation en recommandant à l'attention du Chevalier Leach ces mots, adressés aux magistrats par le Chancelier Olivier dans un discours prononcé en un lit de justice tenu par Henry II. " que votre justice soit si briève que le travail et la dépense des parties ne montent pas plus que la cause ; gardez que d'un arrêt ne naissent plus de procès qu'auparavant." — Note de VEdilevr,
n^fcessaire les avoués et les avocats sont plus disposés à en appeler devant Milord. Cependant pour i^tre juste, il faut convenir que les appels des décisions du Vice-Chancelier ne sont pas nombreux, en les comparant à la multiplicité des causes qu'il a jugées ; que très fréquemment les arrêts cassés ou modifiés, l'ont été pour quelque omission de formalité, et nou pas pour le fond ; et l'on doit aussi savoir, que quand un des parties est résolue d'appeler, on fait tout son possible pour que l'arrêt prononcé pèche contre quelques formes, ce qui n'est pas de la faute du juge.
Le Vice-Chancelier ainsi que le Chevalier Copley est très répandu dans le grand monde, et quoiqu'il soit si brusque, et l'on peut même ajouter malhonnête dans sa cour, il apporte un tout autre caractère dans la société. Il y est fort poli, et très affable.
Je me rappelle à son sujet, que me trouvant dernièrement dans une réunion, une femme de distinction me fit remarquer, que quoique le Vice-Chancelier eut déjà un certain âge, il pouvoit compter parmi les hommes les plus galants et les plus aimables. Qu'il joignoit à ses talents d'agrément celui de parler parfaitement le François, &c. " Madame," ai-je répondu " il est dommage, (à ce qu'on prétend,} que sa courtoisie et politesse ne l'accompagnent pas
dans sa cour!" " Ah!" dit-elle, " soyez persuadé qu'il reprendroit bien vite ses manières agréables et prévenantes, si de jeunes et jolies femmes, venoient devant lui déployer leurs grâces et leur esprit pour plaider une cause en style bref et léger, à la place de ces vieux avocats qui avec les têtes enfoncées dans d'effroyables perruques parlent sans cesse à côté du sujet, et deux fois plus longuement qu'il ne le faut."
Mais pour laisser le ton de la plaisanterie, j'ajouterai qu'avec tous ses défauts c'est un juge essentiellement utile, et qu'il ne seroit point facile de le remplacer. Quand on songe à ses infirmités, à sa mauvaise santé, et qu'ensuite l'on considère la constance et le zèle avec lesquels il s'acquitte des devoirs de son état, chaque personne impartiale devroit l'admirer et avouer qu'il mérite bien les éloges et la reconnoissance de sa patrie.