LETTRE IV
Le Garde des Rôles, Mr. le Chevalier Copley, a coramencé sa carrière judiciaire dans une cour dont toutes les règles et tous les principes diffèrent entièrement de ceux de la Chancellerie : il fait donc en ce moment son noviciat dans cette dernière cour ; et je vous avoue, que ce plan me semble bien peu rationnel.
Les règles et les formalités des cours ordinaires et celles des cours d'équité se ressemblent si peu, elles offrent d'ailleurs une si grande complication de diflBcultés, qu'elles obligent un juge à être formé dans une des deux, pour qu'il puisse par la suite y présider à la satisfaction du public. On n'auroit donc pas dû, selon moi, choisir un magistrat pour qui tout est nouveau, et qui malgré son talent, n'échappe pas au ridicule auquel l'expose son ignorance non seulement des formes (qui cependant ont souvent trop d'influence sur
Tadministration de la justice) mais encore de tous les principes d'équité, et des autorités sur lesquels reposent tous les arrêts de cette cour. Ajoutez à cela, que les appointements du Garde des Rôles montent à 200,000 francs par an, et qu'il se trouve à la Cour de la Chancellerie plusieurs avocats qui, sans être propres peut-être ;\ faire des juges distingués, sont néanmoins par leur pratique et par leur connoissance des formalités de la cour, plus capables de bien juger que le Chevalier Copley avec tous ses talents. Comment aussi concevoir qu'un peuple, disposé comme les Anglois à censurer la conduite des ministres, puisse souffrir en silence, que l'on élève A une telle dignité un homme qui ne peut espérer de réussir à devenir bon juge dans la cour où il préside, que dans le cours de plusieurs années de pratique et d'expérience ?
Quant à moi, je pense qu'une nation qui donne de semblables appointements a le droit d'exiger que ses juges sachent remplir leurs fonctions. On prétend qu'autrefois on a choisi pour la place de Garde des Rôles des magistrats qui n'avoieut point fait leurs études pour une cour d'équité; mais il faut se souvenir, qu'anciennement il y avoit moins d'affaires dans tous les tribunaux, que les autorités étoient moins multipliées, et les distinctions moins subtiles, que par conséquent il étoit beaucoup
plus facile qu'aujourd'hui de s'initier dans une nouvelle division de loi. Les livres que devoit étudier un avocat plaidant à la Cour de la Chancellerie se bornoient à un très petit nombre, au lieu qu'à présent il y en a (comme on a dit en parlant des livres des jurisconsultes Romains) de quoi charger plusieurs chameaux;* l'étude en outre en devient presqu'inutile, si comme avocat on n'a fait l'application des maximes et des règles qu'ils renferment. 11 est donc vraisemblable, que la plupart de ces grands hommes qui ont brillé aux temps passés à cette cour, sans pourtant y avoir toujours plaidé, n'obtiendraient pas de nos jours, avec tous leurs talents, les mêmes succès, et peutêtre ne donneroient pas la même satisfaction, A cette époque reculée dont je viens de parler, une très grande partie des maximes de l'équité,
♦ " De quoi charger plusieurs chameaux." — Cette phrase, qui se trouve dans Eunapius, est passée en proverbe parmi les partisans des codes ; et elle a toujours été citée comme ayant rapport aux livres nombreux des jurisconsultes, tandis que comme l'a démontré le savant Daniel Wyttenbach dans ses annotations sur cet auteur, on s'est constamment trompé sur la véritable signification de ce passage. Voyez Eunapius in vitd Œdesii, v. 1, p. 42, et Damclis Wyttenhachii Annotaûo iiiEunapium, v. ii. p. 140. Voyez entre autres auteurs qui ont cité ce passage, Heineccius, Recitationes in Elenienta Juris Civilis secundùin ordinem Inslilulionum, Prooeviium, p. 2. — Note de l'Editeur.
qui servent maintenant de base aux décisions, netoient point encore fixées. A présent les Nottinghams, les Hardwickes, et les ïiiurlows ont créé et établi les principes sur lesquels sont fondées toutes les opérations des cours d'équité. On n'a donc plus besoin de juges pour créer, mais simplement pour bien administrer l'ouvrage de leurs prédécesseurs.
Le Chevalier Copley est membre de la Chambre des Communes, où je lui ai entendu prononcer un très beau discours au sujet des Catholiques Irlandois, mais on m'a assuré depuis, que la meilleure partie de ce discours avoit été pillée dans une brochure d'un certain Docteur Phillpotts. Il paroît que c'est sou éloquence à la Chambre qui lui a valu sa nomination à la place de Garde des Rôles. Pour mon compte, je ne puis imaginer comment il est possible de concilier les devoirs imposés à un membre de la Chambre avec ceux de juge dans une cour où il y a tant de procès arriérés, surtout quand on pense que ces deux assemblées siègent en même temps : car vous apprendrez, avec étonnement sans doute, que la Cour des Rôles donne ses audiences le soir. Les juges des autres cours ne peuvent pas être membres de la Chambre des Communes, et j'approuve beaucoup cet usage, parceque j'ai toujours pensé que plus on se môle de politique,
moins on est propre à faire un bon juge. Ainsi le Vice-Chancelier ne peut pas èire membre de la Chambre des Commîmes, quoiqu'il ne donne audience que le matin.
J'ai rencontré le Garde des Rôles dans différentes réunions. Ses manières et sa façon de s'habiller n'indiquent aucunement le magistrat; et autant qu'on peut en juger, il est plus porté à ambitionner les succès de salon et ceux de la tribune politique qu'il n'a de goût pour siéger dans une cour judiciaire. Avant que d'être Garde des Rôles il étoit procureur général; place, qui lui valoit 350,000 francs. Il refusa à cette époque un autre emploi qui lui auroit rapporté le même revenu que celui de Garde des Rôles, en disant, qu'il ne pouvoit vivre de si peu. Le pauvre homme ! Je m'étonne qu'il puisse exister, surtout depuis que je sais qu'il a dédaigné (seulement parce que le quartier n'est plus à la mode) d'accepter un logement dans la belle maison occupée par tous ses illustres prédécesseurs, la célèbre domus co/iversormn donnée aux Gardes des Rôles il y a 500 ans par Edouard 111., et dont la donation a été confirmée par son successeur Richard IL*
• Dans Rylcy, Placita Parliamentaria, Appendix, p. 670, est insérue la Pétition faite par William de Burstal], alors Garde des Rûlcs, et d'après laquelle cotte donation a été confirmée. -William de Burstall, s'adressant nu Roi, se nomme
Il est à craindre, que comme Milord Eldon, il ne donne plus d'attention aux affaires politiques qu'aux affaires de sa cour. Déjà les plaideurs ont souffert; plusieurs de leurs causes ont été jugées depuis des mois entiers, sans être décidées: ses arrêts prononcés récemment ont très peu satisfait. Au commencement de son entrée dans ses nouvelles fonctions, il s'étoit donné la peine de bien approfondir quelques procès difficiles : aussi ses jugements étoient-ils plus soignés, comme s'il eût voulu prouver aux avocats que s'il avoit peu d'expérience il y suppléeroit par son talent et son esprit. Mais ce beau zélé n'a pas duré: il est facile de s'apercevoir que la cour n'est que l'objet secondaire de ses pensées. D'un autre côté, on peut ajouter à ce portrait que ses manières agréables et polies en font un homme bien vu dans le monde, et qu'à l'exception de quelques anciens avocats, jaloux de son élévation, il est généralement aimé par le barreau.
son " petit Clerc, Gardeyn des RoUes de la Chancellarie, et Gardien de la Meson des Converses de Loadres."—Nole de r Editeur.