LETTRE VII
Ce que l'on vous a dit, du revenu colossal que rapporte ;\ Milord Eldon sa charge de Chancelier, loin d'avoir été exagéré, n'approche pas encore de la réalité. Il est le seul juge dont les appointements ne soient pas fixés, aussi a t-il grand soin de ne pas laisser connoître ce qu'il gagne par au. C'est pourquoi malgré toutes mes informations je ne pourrai vous parler avec certitude sur ce point. Il paroît cependant positif, que son revenu vaut trois ou quatre fois celui du Chancelier de France. Tout récemment encore il prétendoit qu'il ne recevoit pas par an plus de 20,000 livres sterling, mais lors qu'en 1825* on augmenta les appointements des
* Dans le Comité assemblé pour discuter sur le bill qui devoit augmenter le salaire des juges, on a proposé de faire monter les appointements du Chancelier à la somme de 20,000 livres sterling. M. Rey qui pour un étranger a déployé une connoissance remarquable de notre système judiciaire a dit que le salaire du Lord Chancelier d'Angleterre n'est que
autres juges, et qu'on lui proposa cette somme fixe en remplacement de ses profits éventuels, il n'adhéra point à cet échange, et préféra laisser les choses dans leur état primitif. Cependant il me semble qu'un tel salaire auroit dû le contenter, quand on consid^re que les premiers juges dans les cours ordinaires ne reçoivent que 240,000 francs par an, et les inférieurs beaucoup moins.
Une très grande partie des recettes énormes du Chancelier est prise sur les effets des faillis, ce qui est onéreux non seulement pour euxmêmes, mais en outre et bien plus encore pour leurs malheureux créanciers; et il me semble qu'il n'en devroit pas être ainsi, dans un pays où généralement les lois sont bonnes, et où elles sont bien administrées partout ailleurs que dans la Cour de la Chancellerie. Un employé du bureau des faillites m'a dit confidentiellement que le public n'avoit pas la moindre idée des
10,000 livres sterling, (environ deux cens cinquante mille francs,) et il assure " qu'on aura tîe la peine à croire en France, qu'un salaire aussi considérable ne puisse suffire à l'avidité des juges:" — " à chaque acte de procédure," ajoute t-il, " les plaideurs sont obligés de payer une certaine somme avi juge ou à ses employés subalternes : c'est que l'on appelle en Angleterre ybes, et ce que nous connoissions jadis en France sous le nom d'épiccs," — Voyez Rey, Des Inslituliuiis Jutik'iahcs de l'Angleterre comparées avec celles de la France, tora. i. p. 120. — Nute de l'Editeur.
produits exorbitants que Milord Eldon sait retirer de la direction des biens des faillis, car, ajoutoit-il, quoique l'on soit obligé de rendre de temps en temps les comptes à la Chambre des Communes, il est très facile de s'acquitter de cette obligation, sans pourtant découvrir le fond de la vérité.
Une autre partie considérable des revenus du Chancelier provient du droit qui lui est attribué sur les bills ou projets de lois présentés à la Chambre des Lords dans l'intérêt des particuliers. Milord Eldon reçoit 250 francs pour chacun de ces bills, et l'on prétend que les personnes qui le connoissent bien peuvent de suite lire sur sa phy.sionoraie quel est le genre de bills qu'on lui présente, s'ils intéressent les particuliers ou la nation ; car dans le premier cas les traits du Chancelier prennent une teinte de gaieté à laquelle on ne sauroit se méprendre.
J'ai demandé à Monsieur D y, dont je
vous ai parlé dans ma précédente,* (et qui .quoique simple avoué, est un des amis les plus intimes du Chancelier,) quelle pouvoit être la somme totale de ses appointements. Il m'a répondu que Milord lui avoit montré un jour le relevé de son revenu d'une année lorsqu'il n'étoit encore que procureur général du Roi, et que
* Cette Lettre est perdue. — Note ilc l'Editeur, d2
l'ayant comparé avec celui que lui rapporte sa place de Chancelier, il se trouvoit que celle-ci étoit moindre que la première, noa compris les appointements de président de la Chambre de Pairs, qui est un objet à part.
J'avoue que de semblables calculs sont bien au dessous du caractère que l'on doit supposer dans un homme élevé ;\ un tel rang, et qui devroit mettre de côté ses propres intérêts pour ne songer qu'au bonheur de sa patrie, et au perfectionnement de ses institutions.
Il est donc évident que Milord Eldon trompe ses amis comme le public ; car il est trop habile économe pour faire erreur d'une obole. Il a, dit-on, amassé une fortune de 30 millions, dont une très petite partie est placée en biens fonds. En cela il a très bien imité la prudence d'un de ses prédécesseurs, qui fut Chancelier pendant vingt ans, et dont l'avarice pouvoit rivaliser avec la sienne.* En achetant de grandes terres Milord Eldon eût trop hautement proclamé ses immenses richesses, et il eût peut-être inspiré de la jalousie aux anciens pairs, grands propriétaires eux-mêmes. Mais si ceux-ci possèdent des fortunes plus colossales, les biens de Milord Eldon sont exempts des charges et des hypo-
• Ici l'auteur fait allusion à une anecdote bien connue de la vie de MiloTd Hardwicke. — Noie dr l'Editeur.
thèques, qui grèvent presque toujours les domaines des autres seigneurs. Ensuite, comme Milord Ëldon ne dispense rien, il est certain que sur le produit de sa fortune et de ses appointements il met de côté tous les ans au moins deux millions.
Outre cela Milord Chancelier peut disposer d'un si grand nombre de places et d'emplois, dans toutes les branches de l'administration, que sa puissance égale presque celle du Souverain, ce qui est intolérable dans un sujet. Ce n'étoit pas assez pour lui de réunir dans ses mains tant de faveurs, il s'est encore servi de son crédit pour donner à son fils (qui n'a jamais rendu de service à la nation, et qui n'en rendra jamais,) des charges, qui ne lui imposent d'autres obligations que de signer tous les trois mois la quittance des sommes qu'il en tire, et dont le montant est de 240,000 francs par an.* Il est vrai qu'il ne jouit pas dès à présent de toutes ces places, et que plusieurs d'entr'elles ne lui appartiendront qu'après la mort de leurs possesseurs actuels.
Les amis du Chancelier se plaisent à faire l'éloge de son intégrité, mais c'est vouloir faire tort au sens commun que de vanter l'intégrité
* Le montant du revenu de ces sinécures est très incertain ; il varie tous les ans. — Note de l'Editeur.
d'un homme qui ne se fait aucun scrupule de recevoir durant vingt-sept ans un revenu aussi considérable, pour des fonctions qu'il avoue luimême ne pouvoir bien remplir; d'un homme dont la négligence cause de si déplorables désordres et de si grandes misères, que les étrangers ont peine à croire que de telles calamités existent en Angleterre. En France, même avant la Révolution on ne connoîssoit pas de plus graves abus, et si aujourd'hui il y avoit un pareil fonctionnaire, la voix du peuple retentiroit bientôt jusqu'au trône pour demander sa révocation. Mais dans cette Angleterre tant vantée,^ la voix des malheureux plaideurs ne sort pas de la Cour de la Chancellerie, elle est étouffée par l'ambition des ecclésiastiques qui cherchent de riches bénéfices, et par les avocats et avoués qui courent après les nombreux emplois dont Milord Eldon peut disposer.