LETTRE IX
Ainsi que vous l'avez pensé, dans un pays aussi riche en connoissances que l'est maintenant l'Angleterre, la conduite de Milord Eldon ne pouvoit manquer d'avoir été souvent un sujet de discussion dans les deux Chambres. Mais il ne faut pas s'étonner si aucun changement ne s'en est suivi, lorsqu'on se retrace le tableau que nous a laissé Voltaire des sentiments du peuple à l'égard des ministres ; tableau qui est aussi fidèle à présent qu'à l'époque oii il a été écrit. Les mêmes factions divisent les esprits, les journaux travaillent en faveur de l'un ou de l'autre parti, suivant l'arrangement fait avec le rédacteur. Mais les forces ne sont point égales. 11 est facile de concevoir qu'une administration qui a duré depuis la Révolution Française presque sans intervalle, et qui a subi très peu de changements, a plus d'influence sur l'opi-
nion publique, et entretient ;\ ses frais un plus grand nombre d'écrivains. Il en résulte que les vérités exprimées dans les feuilles de l'opposition, ou dans les Chambres, perdent la moitié de leur effet, étant contredites par les organes des ministres.
Chaque jour nous voyons combien il est difficile, même pour des hommes éclairés, de distinguer le vrai d'avec le faux, et surtout lorsqu'il est question d'un sujet que les initiés seuls peuvent approfondir. Milord Eldon, à ce qu'on prétend, a obtenu et conserve depuis plusieurs années la faveur de son souverain : il étoit déjà Chancelier du feu Roi, et comme il paroît que sa majesté actuelle s'est fait un devoir de maintenir en place tous les anciens ministres, Milord Eldon y est resté comme les autres. Le Roi juge seulement Milord Chancelier d'après sa conduite politique, et non d'après ses actions judiciaires. Souvent les rois ne portent pas assez d'activité à remédier aux vices qui existent dans leur gouvernement surtout lorsqu'il s'agit de détruire d'anciens usages, quoique leur conservation produise de grands maux à leur peuple. Mais avec cette louable humanité qui augmente encore le nombre des vertus de George IV, il n'est pas douteux que s'il eût eu la connoissance des misères causées à la Cour de la Chancellerie par les négligences de Milord
Eldon, il y eût depuis ioiig-temps porté son attention : et lors même que la pitié n'eût pas trouvé accès auprès de lui, son amour seul pour la gloire, auroit obtenu les réformes nécessaires : car mieux qu'un autre il sait qu'il n'y a pas de gloire plus solide et plus admirable pour un souverain que celle de perfectionner les institutions judiciaires de ses états.
On peut dire avec raison que maintenant les ministres eux-mêmes sont divisés en deux partis, dont Tun est invariablement attaché aux anciennes maximes du gouvernement long-temps éprouvées, tandis que l'autre est toujours disposé à faire l'expérience des nouveautés théo rétiques. On nomme le dernier le parti libéral, et l'autre les anciens Tories, et il est presqu'iuutile de vous dire que Milord Eldon est le plus zélé défenseur des principes des anciens Tories. Le quel des deux a raison, le temps seul le prouvera. Je ne veux me mêler d'aucune de ces questions d'état, et je ne prétend point décider ici, s'il est mieux de s'en tenir aux anciens principes de gouvernement, ou bien d'adopter les nouveaux. Je ne m'occupe que de la manière de rendre la justice à la Cour de la Chancellerie, et tout le monde s'accorde à dire (Milord Eldon lui-même) qu'il y existe des abus qui demandent à être rectifiés.
Mais pour en revenir au sujet de ma lettre.
le parti libéral ne se fait point illusion sur le caractère de Milord Eldon, et souhaite beaucoup que la Cour en soit délivrée. Cependant la chose n'est point aisée, attendu que Milord Chancelier est très bien avec les anciens Tofies, et que sans leur adhésion il ne seroit peut-f-tre pas possible de lui enlever les Sceaux. Ensuite, si la tentative venoit à manquer, les ministres libéraux perdroient probablement leurs places, ce qui a fait qu'ils ont jugé prudent de tolérer jusqu'à ce moment, et de regarder Milord Eldon comme un vieux meuble fixé au bâtiment de l'administration ; préférant servir avec lui que de courir la chance d'être déplacés. D'après cela, il est à craindre qu'il ne faille attendre la mort de ce magistrat, pour espérer de voir introduire dans la Cour où il a présidé si longues années les réformes qui se sont opérées dans presque toutes les autres branches de la judicature.
C'est donc par suite des considérations que je viens de présenter, que lorsqu'il a été question à la Chambre des Communes du peu d'activité que Milord Eldon porte dans ses décisions, tous les autres ministres ainsi que leurs partisans se sont crus obligés de le défendre. Une attaque dirigée contre le Chancelier a toujours été considérée comme si elle eût été lancée sur le corps entier des ministres.
Il est vrai que dernièrement la voix des malheureux plaideurs et défenseurs de la Cour de la Chancellerie s'est élevée jusqu'au trône, et qu'il en est résulté une enquête. Mais, comme presque personne à l'exception de Milord et des sujets soumis h son influence n'y a assisté, vous devinerez aisément quel en a été le résultat.*
Les adversaires de Milord Chancelier à la Chambre des Communes sont ordinairement bien armés pour l'attaquer, mais ce sont comme des guerriers errant sur un terrein inconnu, couvert d'erab fiches, où ils tombent sans que leurs efforts aient obtenu le moindre succès sur leur ennemi.
En 1811 la Chambre des Communes nomma un comité pour faire des recherches sur les causes qui retardoient l'expédition des procès pendants en la Cour de la Chancellerie; et il est certain que si cet examen eut été fait de bonne foi, on auroit bien facilement découvert la véritable source des calamités dont je vous ai fait la description. Mais les membres du comité la plupart amis de Milord Eldon, ont
• C'est à la Chancery Commission que l'auteur fait allusion. " Ab iis cuni ab iiiitio multa utiliteressentexcogitala, ut jus œquaijile diceretur, tamcn qui sperabntur eventus non est consecutus." Buclmnan, Rerum Scoticarum Historia, Lib. 1 1. — Note (le l' Edilettr.
été plus nombreux ou plus fins que ses adversaires. Ils ont eu l'adresse d'amuser leurs collègues par des recherches inutiles, et au bout d'un an ils ont fait un rapport qui annonçoit qu'il ne leur étoit pas possible de consommer leur mission faute de découvertes concluantes.* L'antagonistef qui dernièrement a été le plus
• C'étoit le second rapport. Le premier fait en 1811 ne rêcapituloit que le nombre des procès arriérés, &c. La tactique dont Milord Eldon s'est servi diins cette occasion, ainsi que dans plusieurs autres qui scrabloient devoir amener sa cliûte, pourroit Être un bel exemple pour tous les ministres à ■ venir, s'il m'étoit permis de la développer. Le Comité termina son second et dernier rapport en ces termes très peu propres à consoler les justiciables, qui se Hattoient qu'il auroit trouvé quelque moyen d'accélérer les jugements de leurs causes. — " Ttic l'apers laid before tbe Commîttee, and the Evidence of the officors of the Court takcn by tbem, not ap- (waring to be sufficient to enablc the Coramittee to collect what are the causes wbich retard tbe décision of Suits, it was proposed in tbe Committee, tbat Genllenien practising in the Court, sbnuld be cxarained as to tlie causes to wbich the Dêlays were to be impuled ; but your Committee did not think tbat it would be propcr to pursue that course. The House of Comraons bas since concurrcd with them in that opinion. Your Committee, therefore, find tbemselves not compétent to state what are the causes of sucb delays." — Voyez Second Report from tJie Committee appohited to ingture into the Causes that retard the Décision of Suiti in tiie liigh Court of Chanccry. — Note de l'Editeur.
•{• Mr. Williams qui avoit été dernièrement nommé membre de la Chambre des Communes pour la Ville de Lincoln. — Note de l'Editeur,
redouté par Milord Eldon n'est plus membre de la Chambre, et pour vous donner une idée de l'influence qu'exerce Milord Eldon, je vous dirai qu'aussitôt après la décision du Comité qui a déclaré nulle l'élection de ce député, plus de trente membres se sont empressés d'aller trouver le Chancelier dans son cabinet pour le féliciter et lui porter cette heureuse nouvelle.