LETTRE XXXVI
Ir> y a peu d'hommes qui oublient leurs propres intérêts pour ne songer qu'à ceux du public; et qui désirent l'abolition des anciennes institutions, au risque de diminuer leurs revenus.
C'est même une des foiblesses attachées à l'espèce humaine, que tel qui regardoit comme vicieuses des institutions auxquelles il étoit demeuré étranger, change aussitôt que son intérêt se trouve lié à ces institutions, en devient lui-même le défenseur, et y découvre raille avantages qui lui avoient été cachés jusqu'alors. Les avocats du roi, avec toutes leurs lumières, et leur amour pour la patrie, ne sont point exempts de cette fragilité humaine. Ils ne trouvent point de défauts dans le système qui place entre leurs mains plus de causes qu'ils n'en peuvent plaider. Ils se persuadent facilement que la voie qui les enrichit est celle qui doit convenir au public. Ils oublient que c'est
lintéK't général et non le leur, qui doit être écouté, et servir de base à tous les règlements faits pour l'administration de la justice. Ils pensent apparemment que les procès sont faits pour eux, mais non pas eux pour les procès.
C'est cet égoisme dans le caractère, qui porte les avocats qui étoient autrefois les plus acharnés contre ce système d'exclusion, ;\ en être les plus ardents défenseurs, lorsqu'ils sont devenus membres de ce corps privilégié ; et qui fait qu'ils ne pensent pas que la libre concurrence et la rivalité des talents qui, en toute autre chose tournent au profit du public, doivent avoir la même utilité dans la profession d'avocat.
C'est encore cette foiblesse qui cause toutes les oppositions qu'apportent les avocats du roi ;\ tous les plans de réforme, dont le but tendroit à diminuer la valeur de leur monopole. Ils s'opposent à la création de nouvelles cours, quoiqu'ils sachent parfaitement bien que les tribunaux actuels sont insuffisants pour juger toutes les causes qui y sont portées ; un d'entre eux disoit môme publiquement, que trois anges ne parvieudroient pasà juger les procès inscrits sur les rôles de la Cour de la Chancellerie.
Non Augli, sed aiigcli ! Ils s'opposent également à ce que les tribunaux siègent en même temps, et le matin. Ils ont même suggéré au Vice- Chancelier de tenir ses audiences à Westmin-
ster les mômes jours que Milord Chancelier jugerait les appels à la Chambre des Pairs, eu soutenant que cet arrangement seroit avantageux pour le public, tandis qu'il y a mille inconvénients dont je vous ai déjà entretenu, dans cette coutume prise par la Cour de siéger une grande partie de l'année à Westminster, si loin de ses bureaux, et du quartier des avocats. Personne mieux que Milord Eldon ne sait saisir le côté foible de l'homme, et sa politique a très bien su s'en servir, comme d'un moyen pour affermir son pouvoir, en partageant les faveurs de sa cour entre un petit nombre d'avocats du roi ; ceux-ci quoique formant un corps très limité, exercent par leur rang et leur expérience une plus grande influence sur l'opinion publique que tous les simples avocats réunis. Il peut du moins compter, que s'ils ne sont pas les plus zélés défenseurs de son administration judiciaire, ils seront toujours les derniers à en indiquer les imperfections. Maintenant tout tombe dans leurs filets, et ils ne pensent pas qu'un changement de système pût accroître leurs recettes. La récolte du présent est certaine pour eux, au lieu que si quelque altération survenoit dans les affaires, ils auroient peut-être moins de certitude. Mais, au reste, il est vrai, que si le nombre de ces messieurs étoit considérablement augmenté, sans que la Cour fût complètement
réorganisée et rendue capable de juger les causes avec plus de vitesse, il est vrai, dis-je, que leurs bénéfices en seroient tellement diminués, qu'ils ne tarderoient pas î\ ouvrir les yeux sur les vices d'un systf^me qui leur seroit devenu aussi nuisible à eux-mêmes, qu'il l'est actuellement aux justiciables ; et Milord Eldon, au lieu de trouver des amis dans les avocats du roi, qui pont ses créatures, auroit en eux ses adversaires les plus prononcés.
Mon opinion a toujours été que lorsqu'il est question de quelque mesure pour le bien général, on doit faire taire ses intérêts particuliers, et oublier les inconvénients qu'on peut avoir à craindre soi-même, pour n'écouter que l'avantage de la chose. Certainement, personne ne sera assez dénué de bon sens pour ne pas dire qu'il seroit absurde de rejeter les mesures nécessaires à l'amélioration de l'administration de la justice, dans la seule crainte de diminuer les revenus de ceux, dont le premier devoir est de faire tous leurs efforts pour perfectionner les lois et leur application, et qui, heureux d'être récompensés par les honneurs dont ils jouissent, n'oseroient pas avouer qu'ils regardent l'argent comme le prix qu'ils ambitionnent.
Je ne puis néanmoins m'empêcher d'observer qu'il me semble presque certain que si trois ou quatre véritables cours siègoient en même
temps, et que le nombre des avocats du roi fût augmenté, ces messieurs n'en retireroient pas moins de bénéfice que dans l'ordre actuel.
Malgré la multiplicité des affaires qui depuis trente ans ont encombré la Cour de la Chancellerie, il n'y a pas de doute que cette augmentation n'est rien en comparaison de celle qui auroit lieu, si les causes pouvoient être expédiées à peu de frais, et avec l'exactitude que demande une bonne administration de la justice. Les lenteurs et les dépenses où entrainent aujourd'hui les cours d'équité sont des dénis de^. justice au peuple. Tout homme qui tient à son bonheur et à sa tranquillité, aimera mieux sacrifier une partie de sa fortune que de s'engager dans une contestation en chancellerie.
Un avocat m'a assuré qu'il ne se passe pas une semaine sans qu'il donne aux parties qui le consultent le conseil de renoncer à leurs droits, plutôt que de s'embarquer dans la mer illimitée de la Cour de Chancellerie, ou l'heureux mortel qui, contre toute espérance, atteint le port, n'y rapporte que les débris d'un navire, dont la cargaison a été jetée pour éviter le naufrage. La Cour est tellement convaincue de cette vérité, que lorsqu'elle parle de la partie qui a réussi, elle se borne à dire modestement qu'elle a gagné TabuUnn in naufragio.
Le trait que je viens de citer n'est qu'un exemple sur mille, de la conduite de tous lea avocats qui se piquent d'avoir un point d'honneur, et d'exercer leur état avec indépendance. Ainsi, vous voyez que les préceptes de notre Camus sont suivis, sans peut-être avoir été lus par ceux qui les pratiquent; tant il est vrai que le parfait honneur et la véritable intégrité produisent partout les mêmes résultats. " Hésitez," dit Camus, •' chaque fois qu'il s'agira de conseiller d'entreprendre un procès ; n'hésitez jamais à répondre pour l'affirmative, lorsqu'on vous demandera s'il faut le terminer par une transaction.'"* Il me semble qu'il revient plus de mérite et d'honneur au jurisconsulte, qui, par son avis prévient l'introduction d'un procès, qu'à l'avocat qui gagne une cause par son éloquence.
Mais, pour revenir de cette petite digression, et en même temps finir cette lettre, je dirai que je ne mets pas en doute que si l'on augmentoit le nombre des tribunaux d'équité, en donnant aux parties le moyen de voir leurs procès jugés en moins de temps et à moins de frais, et en ne les obligeant pas, comme on le fait maintenant.
* Voyez les Lettres du fameux Camus sur la Profession d 'Avocat. — Note de l'Editeur.
de sacrifier leurs droits et prétentions, on doubleroit et multiplieroit les causes, au point que les avocats privilégiés, quoique augmentés en nombre, auroient des émoluments aussi forts que dans l'état de choses actuel.