LETTRE XXXVII
Ce jeune avocat dont je vous ai déjà parlé, et dont je vous ai transmis* les observations au sujet du système d'exclusion qui réunit un si grand nombre de causes entre les mains d'une demie-douzaine d'avocats, m'a assuré, que cette fureur d'entreprendre trop de besogne ne se borne point aux avocats du roi; il paroît quelle a gagné tous les autres, qui ne se font pas scrupule d'accaparer toutes les affaires du ressort des cours d'équité, et de courir la chance aussi bien que leurs supérieurs de ne pouvoir assister aux audiences indiquées pour leurs plaidoiries. Il est vrai, que ces messieurs, à ce que l'on prétend, ont pour excuser une telle manière d'agir,
• La lettre qui contenoit ces observations a été tellement endommagée qu'elle est in tIC chiffrable, à l'exception de la remarque suivante, faite en marge par un ancien avocat qui avoit lu cette lettre : " Les oisons veulent mener paître les oies." — Note de V Editeur.
iJ^
des raisons que n'ont pas les avocats du roi. Mais ne voulant point examiner cette question, je dirai simplement que mes observations s'appliquant à toute espèce de système qui cumule trop de procès entre les mains de quelques avocats, ne s'adressent par conséquent pas seulement aux avocats du roi, s'il existe d'autres individus sur lesquels elles peuvent avoir prise.
Un des plus grands inconvénients de ce système pour le public, outre ceux que j'ai signalés dans mes précédentes lettres, c'est que si l'on propose de faire les changements désirables dans les lois, les avocats distingués sont les derniers à vouloir prêter à la législature le secours de leur travail. Ils sont tellement occupés qu'ils ne trouvent de loisir que pour contredire toutes les propositions avancées par les autres, employant eux-mêmes un langage mystérieux, pour donner à entendre beaucoup, mais se bornant là. C'est vainement qu'on leur rappelle que chaque homme doit quelque chose à son état, et qu'ils n'ont point encore payé leur tribut. Cette avidité de vouloir tout faire, sans pouvoir rien conduire à une bonne fin, les retient, pour ainsi dire, dans l'impossibilité de s'acquitter de cette dette.
Les avocats françois* ont donné à ce sujet,
*' Il seroit bien facile de trouver dans le barreau françoiti
dans beaucoup de circonstances, d'utiles exemples à l'égard des sacrifices que doivent faire les avocats ;\ leur patrie et à leur état : et comme un ancien poëte* nous apprend que les gens de loi de ce pays ont, dans les temps les plus reculés, profité des instructions qui leur sont venues de France, il est à espérer que par la même raison, ils ne dédaigneront pas de suivre l'exemple que leur ont donné les jurisconsultes de nos jours. Les Anglois ne sont pas assez exclusifs sur ce qui a rapport à leurs usages, pour ne pas savoir quelquefois adopter ce qui existe de bien dans un autre pays, et quoiqu'il soit dans leurs caractères de médire sur les coutumes de leurs voisins, ils ne laissent pas de les imiter.
Il me semble aussi que cette affluence des causes de tout le royaume, réunies entre les mains d'un si petit nombre d'avocats, n'est pas moins nuisibles aux avocats eux-mêmes qu'elle ne l'est, ainsi que je l'ai démontré, aux justiciables et au public. Je sais fort bien que
ancien et moderne, différenta exemples d'avocats distingués, qui ont refusé pendant plusieurs années de plaider les causes qui leur ctoient offertes, pour mieux se livrer au travail de quelques plans qu'ils avoient tracés dans l'intérÊt de la science du droit. L'esprit du corps des avocats en Angleterre n'a pas moins de tendance au bien public ; mais on n'a pas su en diriger les mouvements. — Note de V Editeur.
• " Gallia causidicos docuit facunda Britannos," — Juvenal. —Noie de l'Editeur.
les avocats soutiennent le contraire, et qu'ils prétendent que le nombre et la diversité des procès, en augmentant leur expérience, les disposent mieux à devenir par la suite de bous juges. Mais je ne suis pas d'accord avec eux sur ce point, et je pense que cette manie d'entreprendre plus de travail qu'ils n'en peuvent achever, leur fait contracter l'habitude de considérer les affaires beaucoup trop superficiellement, et de se presser de faire, au lieu de bien faire ; habitude qu'il n'est point facile de perdre, lors même qu'ils deviennent juges, et qui est plus dangereuse que l'excès opposé.
Il en est dans la profession d'avocat, comme dans les arts et les sciences ; plus on entreprend à la fois, moins il est possible de réussir; pour perfectionner il faut se partager le travail ; il faut que des personnes, douées d'ailleurs de connoissances générales, s'adonnent néanmoins tout entières à quelques points particuliers, si elles veulent se distinguer, et se rendre vraiment utiles.
Les avocats, au lieu d'errer constamment dans le vaste domaine des lois, quand une fois ils l'auront parcouru, devroient plutôt s'arrêter sur quelque point, ^et s'appliquer exclusivement à le cultiver et l'améliorer. Cette méthode a été suivie par les avocats les plus distingués, qui ont acquis leur renommée, non par leurs connoissances profondes dans toutes les lois, mais
par lY'tude spéciale de quelques parties. Aussi, dis-je, faut-il que le sol qu'on veut défricher ne soit pas d'une trop grande étendue, car il y auroit des places qui échapperoient à la surveillance du cultivateur. Ainsi lorsqu'un champ se trouve trop spacieux pour qu'un homme y apporte des soins convenables, il doit s'attacher principalement ;\ quelques coins de ce champ. Si donc les tribunaux du ressort de la Chancellerie sont trop nombreux pour que les avocats y partagent leur temps à l'avantage de leurs clients, ils devroient se fixer k quelque cour particulière. Les meilleurs juges n'ont pas toujours été ceux qui étoient les plus employés comme avocats, et certainement ces Kyrielles de procès qu'un avocat entreprend sans jamais venir à bout de les bien comprendre, ne peuvent l'aider à devenir un juge plus parfait.
Cette ambition d'être surchargé de causes entraîne encore une autre conséquence, qui devroit offenser la délicatesse du barreau. C'est que les personnes desquelles les avocats ont reçu des honoraires sans avoir plaidé leur procès, ne peuvent se persuader qu'ils soient dirigés par im autre mobile que la cu[vdité. Ils protestent en vain que leur seul guide est l'honneur; leurs clients abusés pensent le contraire, et se plaisent k répandre dans le public une impression peu flatteuse sur leur désintéressement.
" Mais ce qu'il y a de plus fâcheux pour les avocats dans cette accumulation de besogne, c'est que, dans un siècle où tout le monde augmente chaque jour ses richesses intellectuelles, les avocats sont les seuls, à qui l'emploi de leur temps ne permette pas de se niettre au niveau des autres hommes. On est généralement porté à croire que la pratique continuelle des avocats, contribue beaucoup à leur rétrécir l'esprit. S'il en est ainsi, il leur est plus indispensable encore de chercher à remédier à. cet inconvénient en entretenant quelque commerce avec les sciences et la littérature. Car, quoique la plupart de ces avocats aient été élevés aux universités d'Oxford ou Cambridge, les connoissances qu'ils y ont prises servent seulement de base fondamentale, mais ce fonds s'épuise si, pendant une longue suite d'années, on n'y ajoute encore de nouvelles acquisitions. Ainsi, malgré toutes les notions que pendant leur jeunesse ils peuvent avoir acquises, dans les meilleurs auteurs, s'ils n'étudient constamment en général, et qu'ils se bornent à la simple lecture des journaux et des plaidoiries, les avocats même doués des plus grands talents ne deviendront que des hommes de lois, et rieu de plus.
Un des objets ordinaires de leur ambition c'est de figurer à la Chambre des Communes, et comme la plupart ont, si non plus d'éloquence
que les autres membres, du moins une plus grande facilité de paroles, il seroit difficile d'expliquer pourquoi si peu ont réussi, si on ne devoit en attribuer la cause à leur ignorance de tout ce qui est étranger à leur profession. Certainement, il y a peu d'avocats maintenant à la Chambre, qui fassent mentir ce proverbe, " que plus on est avocat, moins on est sénateur." Plusieurs des avocats que Ton voit à la Chanabre n'ont pas, il est vrai, les talents qui les y feroient distinguer ; et lors même qu'ils seroient déchargés des devoirs de leur profession, de manière à pouvoir livrer tout leur esprit aux affaires du sénat, ils n'auroient pas davantage le moyen d'y briller. Il n'est pas facile de deviner le motif qui a pu porter ces messieurs à briguer les places de députés, si ce n'est qu'ils ignorent ce que cependant chacun sait, que bien que pourvus de ce qui peut les rendre de fort bons jurisconsultes, ils manquent toutefois de tout ce qui est nécessaire pour être utiles à la Chambre. Sans fortune, sans titres, sans talents, et avec une trop haute idée d'eux-mêmes, ils sont parvenus, il est vrai, à l'honneur d'être admis parmi les membres de la Chamjjre, mais ils n'y ont gagné que la risée de tous les partis ; semblable à '• des guenons qui vont grimpant contremont un arbre, de branche en branche, et ne cessent d'aller jusqu'à ce qu'elles soyent arrivées
éh
à la plus hauUe branche, pour y montrer le cul quand ellesy sont."*
Je terminerai cette partie de mon sujet, en couseillant aux avocats, doni. l'éloquence et les talents paroissent les rendre susceptibles de se distinguer au sénat, de renoncer à cet usage d'entreprendre plus de causes qu'ils n'en peuvent réellement bien plaider; et de consacrer plus de temps à l'acquisition du genre d'instruction, qui est indispensable à la Chambre des Députés; s'ils en retirent moins d'argent, ils en obtiendront plus de gloire. Quant aux avocats qui n'ont pas reçu de la nature ce qu'il faut pour se faire une réputation au sénat, je leur donne pour avis d'apprendre à se connoUre, étude la plus difficile du monde, selon un ancien philosophe, et de se renfermer dans les limites de leurs salles d'audiences. Rien n'est moins désirable pour les jurisconsultes que l'éloquencef de la tribune, et ceux qui ne la
• Voyez Essais de Montaigne, Liv, ii. chap. 1 7. De la Prèsumption. Montaigne nous apprend que c'étoit un mot du Chancelier Olivier, mais on l'a attribué aussi quelquefois au Chancelier De L'Hospital. Voyez Biii/le, Diclitmnaire, Historique et Critique, Art. Hospital. Note de F Editeur.
•f" " Disons enfin à la gloire de votre ordre, que l'éloquence même qui paroît son plus riche ornement, ne vous est pas toujours nécessaire pour arriver ii la plus grande élévation ; et le
possèdent pas, doivent se consoler en pensant combien peu elle est le partage de l'avocat qui a toujours été le plus estimé à la Chancellerie.
Vous connoissez maintenant les raisons qui me fout penser que la trop grande accumulation de causes entre les mains de certains avocats n'est pas moins préjudiciable à eux-mêmes qu'au public. Ces avocats sont principalement, si non exclusivement les avocats du roi; et les inconvénients que j'ai signalés, disparoîtroient, si Ton réformoit le système, en vertu duquel ces avocats ont en leur possession tous les procès du royaume. Il est à espérer que lorsqu'un heureux coup de fortune amènera un nouveau chancelier, son premier acte d'autorité sera
public, juste estininteiir du iiiéiite, a fait voir par d'illustres exemples, qu'il savait accoriler la rûputatioD des plus grands avocats à ceux cjui u'avoient jamais aspiré à la gloire des orateurs.
" La science a ses couronnes aussi bien que l'éloquence. Si elles sont moins brillantes, elles ne sont pas moins solides. Le temps, qui diminue rédaldcs unes, augmente le prix des autres. Ces talents stériles pendant les premières années rendent, avec usure dans un âge plus avancé, ce qu'ils refusent dans la jeunesse; et votre ordre ne se vante pas moins des grands hommes qui l'ont enncbi par leur érudition, que de ceux qui l'ont orné par eur éloquence." — Voyez Œuvres du Chancelier D' Aguesseau, lî Indépevdance de V Avocat, Discours prononcé .pour COuverture des Audiences du Parlement en 1G93. — Voyez aussi Feuerbach, Betrac/ttiingen neber die Oeffeiilklikeit und Miindlichkeit der Gercchtigkeiisj)fiege, Erstcr Baiid, p. 2C l . — Note de l'Editeur.
EL
d'abolir cet odieux monopole, soit en détruisant le système, soit en accordant sans distinction la dignité d'avocat du roi à tous ceux qui la sollicitent, et dont la conduite n'offre rien qui les en rende indignes. On ne doit plus établir une telle ligne de démarcation* dans un corps où les talents et la capacité individuelle ont seuls le droit de primer. On peut encore ajouter qu'un avocat, qui sollicite et obtient la dignité d'avocat du roi, s'il est capable d'en bien remplir les fonctions, n'en recueille pas à lui tout seul l'avantage, mais le fait partager aux plaideurs. Si au contraire il sollicite cet emploi, et en est revêtu sans avoir les qualités requises, il ne nuit qu'à ses propres intérêts, et non au public; caries avoués l'abandonneront bien vite pour donner la préférence à un sujet plus habile.
• "Und icli denke nicht, dass man ru einer Zeit, woriii nian aile geschlosseuen Zijiifte aufzuheben wuuscht, nin jcderi Génie die vôUige Freilicit zur verschaffen, seine Fâlilgkeiten auszuiiben, das cdle Recbt seines Nàcbsten Rath und lîeistand zu seyn, auf eiue gcwisse Zabi einsehranlien, und dieser eine Bannrecbt mittbeileu werde." — Moser, Aho isi die anzahl der advokaten nkkt nu schîechtcrdings einzitschrâiiken. Patriotische Phantasien, Drilter Theil, p. 190. Noie de l'Editeur.