LETTRE XXXIX
En lisant dans votre dernière lettre l'éloge que vous faites du barreau, ainsi que les excuses dont vous couvrez ses défauts, on croiroit que je l'avois attaqué, ou que je n'étois point disposé à rendre justice aux qualités de ce corps savant. Mais véritablement, en me rappellant ce que j'ai écrit, je ne trouve de motif ni à vos louanges, ni à votre défense; et je puis très bien vous citer à cette occasion la réponse faite anciennement à im orateur qui avoit fait une très belle et fort longue harangue au sujet d'Hercule. " Qui a médit d'Ffercule," lui diton, " qui a contesté ses glorieux exploits, pour que vous croyez nécessaire de nous eu faire un aussi pompeux discours ?"
Mais, comme avocat, il faut vous pardonner cet esprit de corps qui vous a porté h entreprendre la défense et h. faire l'éloge des gens de loi, même d'un pays étranger. Je vous ferai
seulement observer, mon cher frère, qu'il faut craindre qu'en louant Tordre, on ne vous soupçonne, ainsi qu'on l'a fait ;\ l'égard d'un avocat distingué de ce pays, de faire votre propre éloge. "Giusto è bene, che chi professa una scienza ed arte, la stimi et la lodi ; ma non è si facilmente da perdonargli se troppo la stima ed esalta, perche in fine questo è un lodare se stesso col pretesto di contar le glorie délia sua professione."*
Je continuerai ma lettre en vous priant de croire qu'en dépit de toutes mes observations, je trouve que le barreau anglois n'est pas en général moins respectable et digne de la confiance publique que l'ancien barreau françois ;t et il seroit peut-être impossible de
* Voyez Muratori, Dci Difttli délia G'mrisprudcnza, p, 1 . — Note de t Editeur.
t L'ordre ou corporation des avocats françois existoit à répoque de la Efevolution depuis plus de 500 ans. Il fut Bupprimé par un décret de 1" Asseiublée Constituante du 2 Septembre, 1790. L'ordre fut rétabli par un décret de Napoléon en date du 14 Décembre, 1810. Mais ce décret n'empêcha point les avocats de regretter leur ancienne discipline, attendu qu'il ne leur rendit pas la liberté dont ils avoient joui autrefois.
Ce décret a été annuUé par l'ordonnance du 20 Novembre, 1 822, qui professe de rendre aux avocats la plénitude du droit de discipline dont ils jouissoient sous les anciens rois ; mais les avocats se plaignent j;éuéralement encore des dispositions de
rencontrer une réunion d'hommes plus désintéressés et possédant plus de lumières. Il y a (dit Loisel dans son fameux dialogue*) " des happeloiirdes dans tous les états," et il y en a sans doute parmi les avocats de ce pays : mais il est aussi des hommes de tel caractère que nos D'Aguesseau et L'Hôpital auroieat été charmés de les connoitre ;^et je suis persuadé, que si la circonstance qui a donné lieu au dialoguef que
cette ordonnance, dont le principal objet a été de les priver du droit d'élire les membres du conseil de discipline.
L'ouvrage de Mr. Fournel, déjà cité plusieurs fois, est plein de recherches intéressantes sur le barreau fran^ois, depuis le temps (le St. Louis jusqu'à la suppression de l'ordre. Après son rétablissement Mr. Fournel fût nommé Bâtonnier (chef de l'ordre.) Il mourut en 1820. — Note de l'Editeur,
• Pasquicr ou Dialogve des Avocats du Parlement de Parh, par le célèbre Loisel, Joly, petit-fils de Loisel, fait remarquer dans la préface de ce dialogue, que comme la matière qui le compose approche fort de celle du dialogue de Cicéron de clitris oratorihus, l'auteur Tavoit par celte raison intitulé du nom de Pasquier, un des avocats les plus distingués que la France ait eus, comme Cicéron avoit intitulé le sien, du nom de Brutus. — Note de l'Editeur.
■f L'article ICI de l'ordonnance de Blois portoit, entre autres choses, que les avocats slgneroicnt les écritures qu'ils feroient pour leurs parties ; qu'au dessous de leur seing ils écriroient et parapheroient de leur main ce qu'ils auroient reçu pour leurs honoraires ; et cela sous peine de concussion. Les avocats considérèrent cette ordonnance comme portant atteinte à l'honneur de leur profession, attendu que les honoraires n'étoient qu'un don, un témoignage volontaire, pour
je viens de citer, amvoit dans ce pays, le gouvernement trouveroit le barreau anglois aussi
lequel on ne devrait pas demander quittance, et ils d6clarcrent que si le parlement persévéroit dans la volonté de maintenir l'arr&t qui Itur tomniandoit d'observer cet article de l'ordonnance de Blois ils cesseroient leurs fonctions et se retireroient du Palais.
Le parlement pensoit qu'il se feroit une scission qui fourniroit au palais au moins assez d'avocats pour faire le service ; mais le parlement fut trompé. Sur la notification de cet arrôt trois cens sept avocats, formant tout le tableau, se transportèrent an greffe, où chacun signa la déclaration de se désister de ses fonctions d'avocat, et déposa son chaperon.
Cet événement produisit une grande sensation dans Paris. Tous les procès se trouvèrent suspendus, et les tribunaux furent forcés d'ajourner les audiences. Le Duc de Sully qui étoit le premier moteur de cette tracasserie, dont il avoit trop légèrement dédaigné les conséquences, n'épargna rien pour faire triompher la cause du parlement. Mais les avocats avoient im parti plus puissant. Henry IV. se rangea de leur côté, et au bout de quelques jours il ne fut plus question de l'article IGl de l'ordoimance de Blois. Voyez Fournel, Histoire des Avocats, où ces détails ont été pris. Voyez aussi la préface du Dialogue des Avocats du ParlemerU de Paris. Voyez encore les Mémoires de Sidh/, livre xiii.
Malgré le dédain avec lequel Sully afl'ecte de considérer cette affaire comme de peu d'importance, son ressentiment, ainsi que le remarque fort bien Mr. Fournel, s'y laisse bien apercevoir. Les avocats ne peuvent manquer d'être très flattés du discours de Sigogne que Sully n'a point oublié de nous mettre sous les yeux.
Loisel fait dater son dialogue justement du temps de la retraite des avocats. — Note de l'Editeur.
disposé à résister h une ordonnance qui compromettroit leur dignité et leur indépendance.
Il est vrai que Milord Redesdale a dit récemment dans une brochure,* que le barreau anglois a perdu de son ancienne gloire, mais le célèbre Butler a entrepris contre Milord R. la défense du barreau actuel ;t et avec un défenseur, que son savoir et ses connoissances non seulement dans sa profession mais encore dans toutes les branches de la littérature doivent rendre immortel, les avocats peuvent mépriser les attaques de Milord R., qui a publié sa brochure pour blanchir la conduite de son ami le Chancelier.
La seule chose qu'il ait alléguée spécialement contre les avocats de la Cour de la Chancellerie c'est qu'ils sont trop prolixes dans leurs écritures et plaidoyers. Je ne veux point dire qu'on auroit tort de rendre à ce sujetj quelques ordonnances semblables à celles qui ont été rendues en France; mais j'affirme que l'on
* Voyez Considérations suggesied by ihc Report ofthe Chancery Commissioncrs, Halchard, 1826. — Note de l' Editeur.
t Voyez Bulkr's Réminiscences, vol. ii. — Note de l'Editeur.
X On trouvera à ce sujet plusieurs rJ^glements françois dans Jousse, Traite de l' Administration de la Justice ; Fournel, Histoire des Avocats ; et Lois concernant l'Organisation Judiciaire. — Note de l'Editeur.
doit attribuer cet inconvénient au caractère du juge qui a si longtemps présidé cette cour.
L'incertitude qui régne toujours dans l'ordre des affaires fait que l'on ne sait jamais par où l'on va commencer ; souvent l'on entame une cause que les avocats n'ont peut-être pas lue depuis plusieurs mois, et quoiqu'ils aient cotté* leurs papiers il est impossible qu'ils plaident avec la même précision et le même laconisme que s'ils eussent été préparés à l'avance. Quant aux écritures, si j'en crois les informations que j'ai prises, et même d'après la description que Milord R. donne de ce que l'on appelle bi/l in chancery dans un de ses ouvrages, je ne pense pas que les écritures soient généralement aussi longues qu'autrefois ; la narration ne se répète point aussi souvent. Certainement on ne peut douter, que Milord Eldon ne soit encore la cause de ce que dans sa cour les écritures, surtout celles que l'on appelle aj/idavils, sont plus longues que celles des autres cours où le juge a pour habitude de donner sa décision dès qu'il a entendu les parties. Pour ajourner ses jugements il cherche toujours quelque prétexte, en demandant de nouveaux renseignements, &c.
* Il y a plusieurs nnciens règlements à eu sujet. Voyea Fournel, Histoire des Avocats ; Joussc, Traité de l' Administration de la Justice. — Note de CEditeur.
&c. de façon que les plaideurs profitent de cette occasion pour apporter quelques nouveaux affidavits.
Pour prouver enfin, que le caractère du juge influe beaucoup sur la longueur ou la brièveté des plaidoyers, il suffit seulement de considérer la Cour du Banc du Roi, qui par la mauvaise organisation des Cours des Plaids Communs et de l'Echiquier se trouve accablée d'affaires. On n'y entend jamais rien d'étranger à la cause, jamais de discours inutiles et superflus. Les avocats qui "fréquentent cette cour savent trop bien que le grand magistrat qui la préside les rameneroit bien vite à Tordre, et que leur verbiage ne leur serviroit qu'à donner aux juges une idée peu favorable de leur esprit.
Je terminerai cette lettre, en disant que si les avocats de la Cour de la Chancellerie sont éclairés sur les défauts de son chef, ils savent aussi apprécier le mérite de ses juges. J'ai vu tout récemment le portrait de Sir William Grant peint par le célèbre Lavirrence, moyennant une souscription des avocats de la Cour: j'ai en même temps lu l'adresse qui lui a été faite lors de sa retraite. Je vous ai parlé de toutes les belles qualités de ce magistrat, dans la lettre où j'ai essayé de démontrer qu'il n'étoit point nécessaire à un avocat pour devenir bon juge
d'entreprendre un si grand nombre d'affaires;* et pour mon compte je vous avoue que si j'étois juge je préférerois à toutes les richesses de Milord Ëldon la marque de vénération et de distinction que Sir William Grant a reçu d'un corps aussi recommandable que celui des avocats. La conduite du Chancelier a toujours été propre à dégrader la dignité du barreau, et le barreau ne l'ignore pas. Mais grâce aux talents, aux lumières, et à l'esprit d'indépendance de ce corps, cette ignoble conduite lui a fait peu de tort, et il est à croire que le temps viendra où Milord Eldon se repentira de ne s'être pas fait dans cet ordre respectable, un seul ami, qui soit réellement digne de l'amitié d'un Chancelier.
* Cette lettre ne se trouve point avec les autres. — Note de l'Editeur.