LETTRE XL
CojiME VOUS le savez, je puis dire avec un ct'lébre jurisconsulte anglois,* que je ne me permets de rien lire ni de rien penser au sujet de la politique qui divise les différents partis de notre pays; et lors même que je voudrois chercher à décider lequel seroit le plus propre c\ diriger la France, mon peu de connoissances dans la science du gouvernement d'une grande nation me rendroit complètement incapable d'approfondir une pareille question.
Comme étranger je suis encore mille fois plus ignorant sur les factions politiques des Whigs et Torys, qui depuis si long-temps ont divisé les deux chambres de l'Angleterre. Les ministres actuels sont de ce dernier parti. Ce sont eux qui étoient à la tète des affaires lors de la longue guerre entre la France et l'Angle-
* ^'oyez Diitler's Réminiscences, vol. i. — Xole de l'Ediienr.
terre. Ils paroissent avoir la confiance du peuple, et si l'on peut en juger par les événements, j'ose dire que je crois qu'ils la méritent. Si donc j'étois Anglois et membre de la Chambre, d'après mes lumières acquises, je me rangerois sans balancer, pour toutes les mesures politiques, sous les bannières de Milords Liverpool et Eldon.
Je suis parfaitement de votre avis lorsque vous convenez que la conduite de Milord Eldon, comme ministre du roi, est digne de toutes les louanges qu'on lui donne; et que les sernces qu'il a rendus h l'état en cette qualité pourroient certainement lui valoir les titres et les richesses dont il est revêtu. Mais, d'un autre côté, vous me permettrez d'ajouter, que si ce sont seulement les talents et les actes ministériels de Milord Eldon, qui lui ont mérité ces belles récompenses — si d'un autre côté sa conduite judiciaire, au lieu d'avoir été profitable au public, n'a occasionné, au contraire, que des calamités — il me semble que ce seroit en qualité de ministre, et non en qualité déjuge, que l'on devroit lui prodiguer les marques de la reconnoissance de ses concitoyens ; et que son revenu devroit être pris sur le trésor public, au lieu de grever les biens des pauvres justiciables, auxquels il a fait tant de tort par sa mauvaise adntinistration.
Etant doue porté d'iuclinatioti à louer la conduite politique de Milord Eldon, je peux dire avec vérité que pas une des observations que j'ai faites à son sujet n'a été inspirée par cet esprit de parti qui nous porte fort souvent à attaquer liudividu plutôt que le système. Rien ne sauroit plus influer sur les progrès de la science de jurisprudence, que le caractère des juges qui siègent dans les tribunaux. D'Aguesseau* a très bien dit, que leur conduite et leur réputation sont le bien du public, et qu'ils trahiroient leurs propres intérêts, s'ils négligeoient ses jugements. Je ne me suis donc point fait scrupule de peindre les défauts, aussi bien que les qualités des juges de la Chancellerie; et si je me suis plus étendu au sujet de Milord Eldon, c'est parce que depuis longues années il a été à la tête de l'ordre judiciaire, et que son pouvoir pour ramélioration des lois a été sans bornes. On ne se fait point une idée sur le continent de l'étendue du pouvoir des chanceliers en Angleterre. Le premier président du Banc du Roi est quant à son influence aussi loin du Chancelier que l'est un jeune avocat du président. Je dirai seulement, que s'il eût été possible au commencement de la carrière de Milord Eldon
• Voyez sa deuxième Mercuriale sur la Censure Publique, prononcée Hprùi Pâques, Hi'JO. — Note de l'Editeur.
dans la Chancellerie, de lui donner avec ses talents, le désintéressement, le mépris des richesses, et cette ambition qui n'a pas pour but son propre avancement ou celui de sa famille, mais l'avantage de sa patrie; s'il eût eu, enfin, ces rares qualités qui ont immortalisé notre L'Hôpital, l'Angleterre posséderoit maintenant le corps de législation le plus parfait que le monde ait vu, et l'on ne pourroit remarquer à son égard, que le pays le plus libre du globe est celui néanmoins où la justice est la plus lente et la plus coûteuse mal à-propos.
En comparant ce que vous avez lu dans mes lettres, et ce que l'on vous a rapporté sur le caractère de Milord Eldon, vous verrez que l'on a eu l'adresse de confondre les doubles fonctions du juge et du ministre. Les vices du premier sont perdus et noyés dans les qualitiés du dernier. Quand on l'a représenté comme juge, il a été dépeint non tel qu'il est, mais .tel qu'il devroit être.
C'est en vain que ses amis allèguent pour sa Justification, qu'il n'est point de son devoir de Chancelier de remédier aux vices évidents qui existent de leur aveu dans le système judiciaire. Depuis les temps les plus reculés,* ici comme
* A une époque qui date du temps de Richard II., le parlement sur la reqiit'le dis Communes ordonna que le Chancelier
dans tous les autres pays de l'Europe, on a regardé comme le devoir particulier d'un Chancelier de surveiller les lois et radministration de la justice.
C'est sans succès aussi que l'on répète que les défauts imputés à Milord Eldon se trouvoient chez Milords Nottingham et Hardwicke. Si Milord Nottingham* rafEnoit et subtilisoit trop ses actes judiciaires; s'il pesoit chaque question dans une balance d'or ; s'il essayoit de diviser un cheveu, sans faire attention ;\ la dépense et aux tourments qu'il eau soit aux justiciables ; si les arrêts de Milord Hardwicket
et autres officiers de la maison du Roi surveilleroient les Cours de la Chancellerie, du Banc du Roi, des Plaids Communs, et de l'Echiquier, et en chasseroient les personnes incapables de remplir leurs fonctions, pour les remplacer par des sujets plus habiles. Voyez Ryleifs Piacita ParUamentaria, appendix, p. 591 ; Cotton's Abridgement of ihe Records, p. 325. — Noie de Editeur.
* C'est Roger North qui attribue ces défauts à Milord Nottingham. Mais les préventions de cet auteur étoient si fortes, que l'on ne devroit jamais ajouter foi à ce qu'il dit, sans y porter la plus grande circonspection. 11 avoit le moyen de découvrir des imperfections chez tout le monde, excepté chez son frère, qu'il considéroit comme une divinité. Pour se convaincre de cette vérité on n'a qu'à lire le caractère qu'il a donné au vertueux et savant Haie. Voyez North's Life of Lord Kecper Guildford, — Note de F Editeur.
t On a de bonnes raisons de croire que le reproche de lenteur dont on charge Lord Hardwicke n'est pas sans fondement ; mais il est impossible de comparer à présent l'étendue du mal
étoient peu nombreux en comparaison des causes que Ton plaidoit devant lui ; si ses lenteurs forçoient les parties de recourir à des arbitrages, dans le désespoir d'obtenir une décision de la cour ; si enfin tous les défauts reprochés a Milords Nottingham et Hardwicke sont vrais, ce n'est pas pour le public une raison d'excuser Milord Eldon. Mais ce qu'il y a de certain, c'est que les fautes dont on accuse ces deux Chanceliers distingués n'ont jamais occasionné la millième partie des inconvénients que l'on a éprouvés de nos jours. 11 faut observer encore, que du temps de Milords Nottingham et Hardwicke la science de l'équité étoit absolument dans son enfance. Onjetoit alors les fondements, et il falloit marcher avec plus de circonspection. Telle conduite qui à cette époque pouvoit passer pour très judicieuse, ne manqueroit pas aujourd'hui d'entraîner après elle les plus grands malheurs.
Mais pour en finir, je répéterai au sujet de Milord Eldon, ce que je vous ai déjà dit, qu'il
que cette lenteur a occasionné, avec celui que l'ou a éprouvé par suite de la mauvaise adtninistration di: Milord EKIon. La seconde lettre sur le caractère de Milord Hardwicke, publiée par Mr. Cooksey, devroit Gtre lue avec la même réserve que l'ouvrage de Roger Nortli. Voyez Cuoksei/'s Life and Characler aj Lord Somers ; and Sketches of ike lÂfe and Character of Lord Hardwicke. — Nott de t Editeur.
est doué d'une affabilité de nature à lui gagner les cœurs, raênae de ses ennemis ; soit que cette affabilité appartienne à un vieux et fin courtisan, qui fait d'autant plus de caresses,* qu'il garde au fond plus de rancune, soit qu'elle vienne de la bonté naturelle de son âme, que n'auroit pas même altéré l'air de la cour. Depuis que je suis en Angleterre, j'ai eu plus d'une occasion de louer sa complaisance, et bien que je méprise le juge, je ne puis rae défendre d'aimer l'homme. Il n'est point probable que l'on voie ici de long-temps un chancelier possédant comme lui la eonnoissance des principes et des formalités de sa cour ; et si les Sceaux restent encore quelques années entre ses mains, il en oubliera probablement plus que son successeur n'en aura jamais appris.t Au surplus, si je pouvois penser avec mon ami, le Chevalier W****, que les seuls défauts de Milord Eldon consistent dans sa lenteur et son iudécision ; s'il ne se trouvoit pas de reproches plus graves à lui faire, j'oublie rois volontiers tous les maux qu'il a causés aux justiciables de sa cour; et je dirois avec Rabelais, " Geste unicque faulte
• Voyez Afémoires de Sully, vol. ii. à propos du Chancelier Philippe Hurault de Chivemy. — Note de l'Editeur.
t Le lecteur se rappellera la réponse du Sergent Mayiiard au féroce Jeffcries. — Note de l'Editeur.
doibt estre abolie, estrainte et absorbée en la mer immense d'équitables sentences qu'il ha données par le passé."*
• Voyez RabelaU, Pantagruel. — Note de FEditeur.