‹ Lettres sur la Cour de la chancellerie et quelques points de la jurisprudence angloiseChapitre 8 sur 46 · LETTRE III · texte numérisé non relu

LETTRE III

Vous saurez, que depuis ma dernière j*ai fait connoissance avec plusieurs avocats attachés à la Cour de la Chancellerie, et plus particulièrement avec un Avocat du Roi, qui est pour moi d'une grande ressource, à cause de la faciUté avec laquelle il parle françois.

Après divers entretiens avec ces Messieurs, j'osai leur dire nettement ma façon de penser sur le compte de Milord Eklon, et ils eurent assez de confiance en moi pour me répondre qu'ils n'étoient point surpris de l'impression peu flatteuse que j'avois reçue. Ils ajoutèrent qu'il eut mieux valu pour la renommée du Chancelier qu'il fut mort il y a dix ans ; attendu qu'à cette époque son véritable caractère n'étoit point connu au-delà des limites de sa cour, tandis qu'à présent le public plus éclairé commence à voir par lui-même, que la balance de ses défauts l'emporte de beaucoup sur celle de ses qualités. Il n'y a jamais eu, poursuivirentils, un avocat plaidant à la Cour de Son Excel-

îence qui n'ait jugé parfaitement le vrai fond de son caract^re; mais Milord Chancelier exerce un pouvoir si étendu et tient en main un nombre si prodigieux de faveurs, que l'intérêt personnel de chacun l'emporte sur le désir de proclamer hautement la vérité, et captive ses pensées. Ces mêmes avocats observoient au surplus, qu'ils ne parloient pas du Chancelier comme ministre du Roi, parce qu'eu égard à cette qualité de ministre, les opinions sont partagées suivant les partis auxquels chacun appartient. Le côté droit l'admire, le côté gauche n'en fait que très peu de cas, et ordinairement on est trop prévenu en faveur de l'opinion que l'on a embrassée pour juger avec impartialité. Ce ne sera donc que la postérité qui pourra prononcer sur la conduite politique de Milord Eldon. Ce sera lorsque les événements auront permis d'apprécier les mesures prises par les ministres, que l'on pourra seulement juger, si Milord Eldon mérite des éloges tels que ceux que l'histoire a prodigués à un Olivier,* ou s'il a

* Olivier étoit Chancelier sous François I. Il ctoit l'ami et le patron du Chancelier De l'Hôpital. Le président De Tliou, lui-Tit(ïme aussi grand magistrat qu'excellent historien parle d'Olivier de la manière suivante : — " Franciscus Olivarius vir amplissiraus et amplissimo mngistratu digniis. Is unus, dum ceeteri ferè in aulâ rébus privatis intenti erant, pro regni dignitale et publicâ utilitate excubabat, Icgibus pro tempore salutaribus promulgatis." — Thuani Iftst. lib. iii. vol. i. p. 110. Note de lEdïlctir.

simplement réuni les défauts d'un Clarendon,* sans même posséder ses qualités.

Par tous ces motifs, ces Messieurs, dans leur conversation avec moi, ne crurent àpropos de me parler du Chancelier que comme juge.

Tout le monde, disoient-ils, est d'accord pour lui reconnôitre un grand talent et de profondes connoissances des lois ; cependant il faut songer qu'au commencement de sa longue carrière les lois étoient beaucoup plus simples, et moins nombreuses qu'elles ne le sont actuellement, qu'il a pour ainsi dire vécu et s'est formé avec elles, et qu'en conséquence c'est peut-être plutôt à sa grande expérience qu'à son talent que Ton doit attribuer les connoissances qu'il a déployées.

Mais, ajoutoient-ils, sa grande pratique et la rectitude de son jugement sont rendues complètement inutiles par son inexactitude et son indécision. Celui qui n'a pas suivi sa cour, celui même qui n'y a pas exercé la profession d'avocat, ne peut se faire une idée de la misère qui y a régné depuis vingt-sept ans. Certainement le fléau de la guerre n'a pas occasionné en

• Le public a de grandes obligations à M. Agar EUis pour avoir aidé à démasquer le Chancelier Clarendon. Voyez Historical Iiufiiries concerniiig ihe Charactcr of Lord Chancdlor Clarendon, hy Ihe Hmourahh George /ignr Ellis. — Note de l'Editeur.

Angleterre tant de ruines et de calamités, que la Cour de la Chancellerie sous ce juge. Fortune distraite ou perdue, mort prématurée causée par la sollicitude ou les fausses espérances, telles sont trop souvent les suites des lenteurs qui ont eu lieu dans la première cour civile de ce grand royaume d'Angleterre qui prétend avoir en fait d'institutions judiciaires l'avantage sur tous les autres pays.

Les avocats font à Milord Chancelier des reproches plus graves encore que ses retards judiciaires. Ils assurent que pendant le cours de sa longue vie, le mérite et le talent n'ont pas eu accès auprès de lui : une soumission basse et rampante, et une instruction médiocre ont été les seuls passeports pour arriver jusqu'à lui et pour obtenir ses faveurs. Parmi ses amis on a remarqué les avocats les plus obscurs, et des avoués même, peu faits pour obtenir une telle faveur. Il a aussi rompu tout commerce de société avec les juges et avocats célèbres, en abolissant ces réunions générales que tous ses prédécesseurs s'étoient fait un plaisir et un devoir de maintenir. La crainte de perdre ou de diminuer son crédit, ainsi que son revenu colossal, lui a fait constamment rejeter les projets de réforme proposés dans sa cour, quoiqu'elle en eut plus besoin qu'une autre. On a donc le regret de la voir dans un état d'enfance digne

des temps les plus reculés, tandis que toutes les autres branches de la judicature ont fait les progrès les plus rapides, et ont doublé leurs lumières.

Il y avoit, peut-être, lieu d'attribuer une partie de ces inconvénients aux personnes qui remplissent les premiers emplois dans les bureaux de la Chancellerie, qui, à quelques exceptions près, sont toujours des sujets remarquables par leur ineptie et leur incapacité. Il est vrai que plusieurs d entr'eux ont quelquefois été nommés par les autres ministres ; mais néanmoins ces dernières nominations ont moins déplu que celles de Milord Chancelier, dont les choix sont habituellemeut si mauvais, qu'il ne peut rejeter les présentations peu satisfaisautes des autres ministres.

J'ai demandé ensuite, comment après une semblable conduite on pouvoit tolérer Milord Chancelier? On m'a répondu que les avocats sont seuls capables de comprendre et d'exposer les défauts de Milord; que Tintérét personnel fait taire la plupart d'entr'eux, et que les autres ne veulent pas se brouiller avec un juge devant lequel ils ont h plaider toute leur vie. Il paroît en outre que Son Excellence possède un tel degré d'affabilité et de courtoisie, que même en donnant un refus il a l'art de contenter plus qu'un autre qui accorde ; que personne mieux

que lui n'est courtisan, et ne connoît plus profondément la valeur des belles paroles que peuvent prodiguer un grand seigneur, un ministre, &c. — aussi, dit-on, qu'il fait un si grand usage d'Eau-bênite de cour, que peu d'individus sortent de chez lui sans en avoir reçu une part proportionnée à leur position.

Entre cette Lettre et la suivante plusieurs lettres se trouvent perdues : — voyez la Préface. — Note de VEd&teur.

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