LETTRE QUATORZIEME
I. — La terre des champs. — II. Sia base minérale. — III. Terreau et tourbe. — IV. Leur formation. — V. Leur puissance fertilisante.
I. Un temps viendra t- et peut-être n’est-il pas loin — que les sables si vantés de là Californie et de l’Australie seront épuisés, et les saisons, les années, les siècles passeront sans y reproduire cet or qui y attire tant de bandes de spéculateurs acharnés ; — mais la terre des champs ne cessera jamais, elle, de donner des fruits, tant que l’homme, du moins, la cultivera et l’arrosera de ses sueurs. Cette terre, il est vrai, n’est pas partout également productive. Toimême, en parcourant nos plaines, tu auras pu remarquer une longue succession de riantes campagnes interrompue par de vastes étendues de terrain à peine couvert de bruyères et parsemé d’arbustes rares et rabougris , — état
de choses que tolère encore notre inertie, mais
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que devront certainement réparer les générations futures. L’art du cultivateur est spécialement destiné à rendre moins sensible cette différence dans le degré de fertilité des divers terrains et à rapprocher même les plus rebelles de ce type de fécondité que nous voyons réalisé dans la basse Lombardie. L’homme peut beaucoup dans le genre de travaux qui a pour but de transformer , de modifier la couche de terre cultivable; c’est là le théâtre de ses véritables conquêtes sur lamature. La renommée des ricbe3 campagnes du Lodigiano (1) s’est étendue au loin , et, avec elle, l’envieuse et injuste croyance qu’une si grande richesse du sol est l’œuvre de la nature seule, et qu’ ainsi l’a trouvé le premier occupant. Certes, aucun bienfait de la nature n’a été plus mérité que celui-ci , car il a été obtenu à force de persévérence, de fatigues et de talent. Les fameuses prairies qui payent un tribut, si abondant' au Lombard Sardanapale, comme dit ce fougueux génie de Foscolo, et qui le font heureux de loisirs et de victuailles (2) — sont toutes des résultats de l’art; la main industrieuse des habitants a ainsi transformé et fertilisé des landes
(1) Province du royaume Lornbardo-Vénitien.
(2) < Lo fan d'oxii bealo e d» vivande. » » " *
que la nature avait faites de sables et de gravier.
Qu’est-ce donc et comment se forme la terre végétale? — Cela n’est plus un mystère, même pour le paysan le plus grossier. Elle résulte du mélange intime de deux parties distinctes, c’est : à-dire d’une partie fondamentale originaire , produite par la décomposition des roches préexistantes — et d’une partie organique additionnelle, provenant des feuilles, des tiges , des racines de plantes mortes et décom- • posées. La couleur brune de différentes nuances, l’odeur caractéristique, agréable, quand elle n’est pas suave , qui s’exhale des sillons nouvellement creusés par la charrue, doivent être rapportées à cette partie organique.
Or, il est important de considérer distinctement la composition et le rôle de ces deux parties.
II. La partie minérale constitue, comme je te l’ai observé, le fondement, la base de la terredes champs. Dans l’ordre de la création, en effet, elle est antérieure, et de sa diverse composition dépend le développement de la végétation qui ' doit former et y accroître annuellement le mélange organique. A chaque changement de scène, dans nos Alpes, tu trouverais les exemples les plus convaincants et les plus instruc
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tifs de l’influence que la constitution minérale du terrain exerce sur le développement de la végétation. Pour ne pas me transporter par la pensée trop loin des lieux d'où je t’écris, je t’invite à observer le curieux contraste que fait la montagne nue et aride de Baldissero, avec les champs fertiles, avec les collines pamprées du Canavais, au milieu desquelles elle surgit comme un rocher maudit. Les rapports entre la végétation qui recouvre les montagnes et la «qualité des roches qui en forment la massé, sont si étroits et si immédiats, que, si l’on examine même de loin , une série de reliefs forrués par des roches différentes, le regard expert du naturaliste peut discerner les limites et la distribution des roches elles-mêmes d’après l'aspect varié de la végétation qu’elles portent et nourrissent.
En général, on peut établir cette loi : qu’une roche donnera lieu à la formation d’un terrain d’autant plus fertile que la roche elle-même ressentira d’autant plus par sa nature l’action chimique et mécanique des agents atmosphériques.
Et quelles sont parmi ces roches les plus faciles à se décomposer? — Je te l’ai déjà signalé dans une lettre précédente : — ce sont celles dont la nature chimique est le plus comr
plexe, parce qu’elle résulte de silice combinée
à différentes bases : comme l’alumine, la potasse, la soude, la chaux, l’oxyde de fer, etc. Le granit, le gneiss, le micaschiste, seraient de ce nombre. Ils subissent par l'influence de * l'air une altération analogue; mais cette influence est beaucoup plus énergique dans les gneiss et dans les micaschistes, en raison de leur structure à couches, à petites feuilles, par lesquelles les agents atmosphériques pénètrent facilement, et de cette manière, s’y creusent, cette espèce de carie (comme disent quelques-uns)‘que ces agents tendent à y produire sans relâche. — Les gneiss et les micaschistes de nos Alpes contribuent principalement à la formation de la fertile plaine Insubrique.
Les roches sédtmenteuses non cristallines peuvent produire aussi des terrains d’une fertilité très-inégale : — la loi à laquelle j’ai fait allusion tout à l’heure leur est aussi applicable. Quelques-unes d’entre elles , résultant déjà de matériaux de granit, de gneiss, de micaschistes précédemment décomposés et solidifiés de nouveau en couches facilement divisables en lamelles, conservent les conditions fertilisantes originaires qui souvent viennent en grande
abondance imprégner ces sédiments au mo-
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ment de leur formation. Telle est la nature géologique de la roche du Faulhorn, d’où le Rhin reçoit le tribut d’eau et de limon si fertilisants qu'il transporte ensuite vers son embouchure dans les plaines de la Hollande. Le nom de cette montagne, qui, dans l’idiotne allemand, signifie Pic en décomposition, exprime trèsbien l'intensité du travail des agents atmosphériques.
Dans la série des roches sédimenteuses, celles désignées sous le nom de | narnes méritent une considération spéciale de la part de l’agriculteur; elles varient dans l’ensemble de leurs caractères , en raison de la proportion différente des deux matières du mélange desquelles elles résultent, et qui sont l’argile impure plus ou moins sablonneuse et le carbonate de chaux. Si ces deux matières sont en juste proportion et si, dans les couches de la roche, abondent les restes des êtres organiques, comme d’ordinaire cela arrive, aucune roche ne sera plus propre que celle-ci à favoriser et à alimenter une riche végétation. Au contraire, les collines, les montagnes de pierre purement calcaire, dure, compacte, sont de la plus désolante stérilité.
Les vrais terrains cultivables résultent donc d’une décomposition, d’une élaboration nou-
velle de roches préexistantes; — et ordinairement ce sont aussi des terrains transportés. Pour ne considérer maintenant que leurs propriétés physiques, d’où dépend le succès de la culture, il faut dire d’abord que tous no se prêtent pas également bien à assurer ce succès.
Quelques-uns doivent être nécessairement corrigés par les soins du cultivateur, et on peut principalement diviser ces terrains en deux classes, déterminées, dans le langage vulgaire, par les désignations de terrains forts et terrains légers.
Les premiers se composent, en proportion dominante, de matière argileuse, et, en conséquence, ils retiennent les eaux pluviales, forment avec elles une pâte tenace qui, lorsqu'un temps sec survient, durcit et se fend en plusieurs directions, et sous les déchirements de la charrue se féduit en mottes volumineuses et compactes. La force avec laquelle une terre semblable adhère aux racines des plantes en empêche le développement et intercepte leur contact avec cette certaine quantité d’air qui doit nécessairement et utilement pénétrer à quelque profondeur dans le terrain.
Les terrains légers sont, au contraire, formés de sables incohérents que l’eau fertilisante des pluies traverse et parcourt sans s’y arrêter
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suffisamment, et dans lesquels, pendant les temps arides , l’air pénètre au point de dessécher les racines des végétaux. Les natures opposées de ces deux sortes de terrains indiquent d’une manière assez claire au cultivateur comment l'nne peut contribuer à corriger l’autre.
Maintenant, cette partie fondementale originaire des terrains cultivables présente à notre considération sa composition chimique; et même dans ce cas est valable la loi déjà énoncée : que les roches cristallines anciennes sont les meilleurs principes de ces terrains. Les plantes, en effet, y peuvent choisir et y trouvent amplement toutes les substances minérales dont a besoin leur organisme ; car ce sont ces substances qui forment le feldspath, le
mica, l’amphibole, composants de ces terrains.
Outre cela, on trouve dans ces roches disséminées accidentellement, mais fréquemment/ d’autres substances minérales qui doivent entrer en petite, mais nécessaire quantité, dans les terrains destinés à certainés cultures, — et parmi ces substances je citerai, par exemple, le phosphate de chaux , dont l’importance agricole est trop importante, quand on réfléchit à la quantité de ce composé qui doit entrèr dans le grain des céréales, pour être ensuite transmis par celui-ci à notre organisme. Le froment
ne mûrirait pas dans un terrain, quelque riche qu’il fût de tous les autres principes, s'il manquait de phosphate de chaux.
III. Le mélange organique de la terre végé- taie s’appelle proprement le terreau. Il dérive, comme tu le sais déjà, de la décomposition des plantes qui y meurent annuellement, et s’accumule toujours dans les terrains non cultivés, comme dans les bois , dans les bruyères. Tu dois te souvenir, en effet, que lorsque la culture de certaines fleurs exige une terre grasse et comme on dit une terre chaude, on a recours à celle de bruyère. Au contraire, dans' les champs cultivés, le terrain en deviendrait toujours plus pauvre sans la prévoyance que l’on a de lui restituer -de nouveau, au moyen du 1 fumier, les principes dont on le dépouille par les moissons. C’est une vraie partie de Doit e t s/v oir entre l’agriculteur et son champ; et c’est seulement par un parfait équilibre final, que le premier obtient son plus grand avantage. •
Le terreau ne s’accumule pas seulement sur la terre nue, à la libre action de l’air; mais aussi dans l’eau , par la mort de végétaux annuels qui vivent dans ce milieu. Le terreau qui, dans une telle circonstance , se présente sous un aspect particulier, prend un autre nom, —
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celui de tourbe. La tourbe est une matière trèscommune, qui se produit toujours dans les endroits marécageux, sur les bords et au fond des étangs quelle comblera avec le temps; en de certaines localités , elle se trouve amassée en abondance si grande quelle constitue par elle seule des couches très-épaisses et très-étendues. Certaines prairies marécageuses auront sans doute laissé quelque impression dans ta mémoire : elles ne sont pas rares dans le fond des vallées alpestres, où le terrain mou et élastique cède sous les pas à peu près comme s’il était de liège. Tu auras vu aussi, sur les parois des fossés qu’on y creuse pour faciliter l’écoulement des eaux, s’étendre sous la croûte herbeuse une couche de terre noirâtre, encore visiblement formée de parties végétales, étroitement entrelacées et décomposées : c'est encore de la tourbe.
Cette matière est très-connue, ordinairement employée comme combustible, et sa quantité compense sa mauvaise qualité.
IV. Afin de concevoir de quelle nature est l’altération subie par les végétaux lorsqu’ils se réduisent en terreau et en tourbe , tu dois rappeler à ta mémoire tout ce que j’ai eu occasion de te dire dans une lettre précédente, relativement aux principes essentiels qui entrent dans
la composition de l'organisme des plantes : — ces principes sont l’oxygène, l’hydrogène et, en quantité prédominante, le carbone. Lorsque l’action de la vie qui les maintenait de force en
combinaison cesse, ces principes tendent à so
séparer, en réagissant entre eux; et, en ressentant sans cesse l’action oxydante de l’air, ils donnent lieu à la formation de vapeur aqueuse (oxygène et hydrogène) et d’acide carbonique (oxygène et carbone). Dans ce procédé d’effective— bien que de très-lente combustion, — le mélange végétal qui se convertit en terreau perd au commencement beaucoup plus d'hydrogène que de carbone, et celui-ci, restant toujours plus isolé, donne au mélange organique une couleur brune toujours plus intense.
Que la tourbe soit pauvre d’hydrogène en comparaison des végétaux morts depuis peu, tu le vois d’après la manière de brûler, — celle-là donnant peu ou point de flamme, — ceux-ci une flamme vive.
V. L’air ne cesse pas un instant d’agir, même sur le terreau complètement formé et réduit en
une masse terreuse; — et, en raison de cette action, le terreau devient une source incessante d’acide carbonique, auquel il faut attribuer en partie sa puissance fertilisante. L’acide carbonique formé de cette manière , non-seulement
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est absorbé comme principe nutritif par les générations successives de plantes, mais il agit encore sur les matières minérales du terrain, — il en hâte la décomposition ultérieure, toujours à l'avantage de la végétation nouvelle.
Or, n’oublie pas que dans les plantes, — et spécialement dans quelques-unes de leurs parties, comme dans les jeunes tiges, dans les feuilles, dans les fruits, — sont contenus, quoiqu’en faible proportion, quelques .matériaux azotés très -analogues, pour ne pas dire identiques, a ceux qui, en proportion beaucoup plus considérable , forment les tissus des animaux. Ces composés, ainsi soustraits à l’influence de la vie, se dissolvent avec une grande promptitude dans leurs éléments; il en résulte, — outre l’eau et l’acide carbonique, — de l’ammoniaque. Celle-ci, redevenue libre et gazeuse — comme son état le comporte, — tend à se disperser dans l’air; mais, en contact avec les générations croissantes de nouvelles plantes et absorbées par celles-ci, elle y rétablit les composés primitifs dont elle s’était exhalée. Les effets bienfaisants des substances azotées — par cela même qu’elles développent de l’ammoniaque — sur le progrès de la végétation sont si évidents, que les fumiers — ou pour me servir d’une autre expression — les terreaux artificiels deviennent plus
riches de ces substances par l’adjonction des produits excrémentiels des animaux.
Je n’ai pas encore exposé toutes les raisons de la puissance fertilisante du terreau. — Les résidus des plantes dont il est constitué contiennent toujours les substances minérales que les plantes elles-mêmes , pendant leur vie , avaient absorbées du terrain , et qui, retournant au terrain , le rétablissent dans ses bonnes conditions d’auparavant. L’influence exercée sur la végétation par les matières minérales du terreau et des fumiers est si grande, qu’on obtient à peu près les mêmes effets tant en les employant en nature que réduits en cendres. Ceci ne doit pas te surprendre, si tu réfléchis que les plantes tirent leurs éléments nutritifs en partie de l'air et en partie du sol , et que l’air, toujours identique dans sa composition, ne s’en épuise jamais, tandis que c’est le contraire pour le terrain cultivable.
Sur la véritable destination du terreau et des fumiers que je voudrais te faire clairement comprendre, on a longuement disputé dans ces dernières années. Comme il est connu que les plantes absorbent les liquides qui sont en contact avec leurs racines, et comme aussi les eaux dissolvent quelques substances organiques du terreau, on agita cette question : ces substan-
ces sont-elles réellement élaborées, digérées, assimilées par les plantes de la même manière que la nourriture l'est par les animaux? Le professeur Liebig s’est décidé résolument pour la négative; et, sinon tous, certainement le plus grand nombre des naturalistes furent convaincus par les preuves expérimentales très-ingénieuses, parles arguments décisifs que fournit, cet homme de génie. — Quant' à ses adversaires, une seule considération suffirait pour les gagner à sa cause : — Quelle matière organique devait pourvoir au développement des premiers végétaux de la création, si c’est dans ces végétaux, eux-mêmes, que la .matière organique se montra pour la première fois.?