‹ Lettres sur la création terrestre, ou exposé sous forme familière Des principaux faits relatifs à la constitution général du Globe et A L'économie de la nature par le dr. De FilippiChapitre 28 sur 48 · LETTRE QUINZIEME · texte numérisé non relu

LETTRE QUINZIEME

I. Uea lichens anr les pierres. — II. L’slr véhicule des germes organiques. — III. Un petit monde dans une goutte d’eau. — IV. Origine des êtres organisés. — V. Les diatomées. — - VI. Les seuls êtres vivants prennent de la nourriture. — VII. Eux seuls meureut.

I. Sur la surface des rochers et des gros blocs écroulés dans le fond des vallées; sur les parois mêmes des anciens monuments et des palais de nos villes , tu vois abondamment répandues et adhérentes à la pierre, tantôt des croûtes découpées et de couleurs variées d’humbles lichens, tantôt des mousses verdoyantes et veloutées. Si tu essayes d’enlever ces productions végétales à l’aide d’un couteau, tu ne parviendras pas à les détacher nettement du rocher, et tu ne pourras saisir le point juste où celui-ci finit et où celles-là com»

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mencent, tant la pierre décomposée se trouve identifiée avec les fines radicules de ces petites plantes.

Or, je suppose que tu ignores ou que tu aies oublié les notions que j'ai cherché à te donner dans la lettre précédente; et je saisis le moment do la première impression pour te demander compte d'un fait si ordinaire. Tu vas peutêtre me répondre que le rocher lui-même, sous la longue action du temps , des pluies et de la chaleur vivifiante du soleil , s'est transformé peu-à-peu en ces êtres vivants. Cette réponse serait en tout conforme à l'esprit humain qui juge d’abord des choses et des phénomènes naturels selon les apparences, et ne revient sur les jugements primitifs que par la force de faits nouveaux, et après le laps de temps nécessaire à leur découverte et à leur discussion, approfondie. La même idée que toi, jeune fille ^ et néophite ert ce genre d'études , tu aurais exprimée dans le cas supposé, a été développée et érigée en véritable théorie par quelques philosophes de grand talent qui ne savaient concevoir l’ordre de la nature qu’en admettant un passage gradué du rocher à la plante, de la plante à l'animal. Mais*, dans ces dernières années, — où nos connaissances relatives aux lois et aux phénomènes des corps vivants se sont

tant enrichies et tant perfectionnées, — cette fameuse théorie s’est vue reléguée dans le royaume des chimères.

sll. Chaque être organisé et vivant par une loi suprême et invariable, tire son origine d’un parent de la même espèce et d'une ligne généalogique non interrompue, qui remonte au « que cela soit » du Créateur. De même que les tiges ne poussent pas dans les champs et que les épis de blé n’y mûrisent pas, si l'agriculteur n’y a jeté les graines , ainsi les lichens et efles mousses ne naissent pas sur les pierres, sans que leurs germes n’y aient été déposés.

La différence entre ces deux faits consiste en ceci : — que nous voyons , que nous opérons la semaille du froment, et que le moyen par lequel Ies.séminules des lichens et des mousses parviennent sur les roches nues échappe à nos observations. Cependant si l’œil n’aperçoit pas la chute de ces séminules excessivement petites , dans les 'lieux propices à leur développement, mille faits, nous montrent indirectement quelle en est la puissance disséminatrice, et nous la font reconnaître dans l’air même. Celui-ci — bien que subtil , diaphane, et vraiment invisible — contient une multitude de corpuscules suspendus et continuellement agités, et parmi ces corpuscules dominent

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précisément des germes organiques d’une telle petitesse qu’ils échappent à la vue la plus pénétrante. L’air les transporte aussi à de grandes distances, comme il fait des germes des chardons et des peupliers que'tu auras pu voir tant de fois , semblabes à de petites touffes do coton, entraînés par le vent. A peine ces séminules, pour nous imperceptibles, sont-elles tombées dans un endroit favorable , qu’elles donnent naissance à autant d’individus spécifiquement identiques à leurs lointains progéniteurs.

III. Outre la variété infinie de plantes et d’animaux qui peuplent la superficie du globe, il y a des familles innombrables d l êtres qui vivent toujours au milieu des eaux, et qui, même dans leur plus complet développement , sont d’une si petite dimension qu’ils ne sont discernables que sous un fort microscope ; — leur structure est si simple, qu’ils te sembleraient presque dépourvus des caractères d’une véritable organisation. Une seule goutte d’eau trouble et verdâtre des étangs, examinée à travers les lentilles d’un bon microscope , t’en présenterait tout un monde. Tu apercevrais une multitude de globules verts , tantôt libres, tantôt entassés, et des corpuscules en forme de navette, tantôt immobiles, tantôt oscillants , et

tous remués, heurtés par d’autres corpuscules ovales, oblongs, transparents, qui sillonnent le champ, s’entrelaçant de mille manières, comme hâtés par de grandes affaires, tandis que d’autres en forme de cloche se dilatent, s’allongent sur leur tige, et disparaissent tour à-tour.

Malgré' leur petitesse et leur simplicité, ces êtres microscopiques, — Algues et Infusoires, — sont de vrais êtres organisés et vivants , — et les uns appartiennent au règne des plantes, les autres à celui des animaux , — aussi bien et par les mêmes droits que le chêne, le cèdre, l’aigle ou l’éléphant.

Les facultés caractéristiques des êtres vivants se manifestent également en eux, et certes par des actes bien faits pour exciter la stupeur dans l’esprit le plus indifférent et le plus ennuyé. Ils obéissent pareillement avec une trèsgrande rigueur aux lois fondamentales , qui toujours règlent chaque acte , chaque phénomène de la vie;— et, comme les cèdres ne naissent que d’autres cèdres, les aigles que d’autres aigles, — ainsi, les algues et les infusoires ne sont procréés que par d’autres êtres tout à -fait semblables. .

- Ce qui surtout frappe d’étonnement dans ces organismes microscopiques, c’est leur rapide apparition par myriades innombrables là où

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auparavant n’en existait pas même la trace. Si tu laisses un verre rempli d’eau à l'air libre et à la lumière solaire pendant quelques jours, tu verras bientôt les parois du vase devenir verdoyantes , envahies qu’elles seront par une multitude infinie de globules qui s’y développeront rapidement. De ce fait que, — faussement interprété, — on voulut alléguer comme une preuve de la formation spontanée, sans germes préexistants, d'êtres vivants, il résulte, au contraire, la plus magnifique démonstration d’une faculté étonnante, mystérieuse, et tout- àfait carctéristique des êtres mêmes, — la puissance reproductive.

IV. Dans le règne minéral les corps qui peuvent le mieux supporter une comparaison avec les êtres organiques sont les cristaux. Or, ceux-ci peuvent se produire artificiellement, pourvu qu’on place dans des circonstances favorables la matière dont ils sont composés,mais , par eux-mêmes, au contraire , en quelque condition qu’on les établisse, ils n’arriyeraient jamais à engendrer d’autres cristaux, — c’est-à dire à se multiplier. Bien différemment, tout à l’opposé même, la chose se passe pour les êtres organisés, quelle que simple que soit leur structure.

A considérer les merveilles de l’esprit hu-

main dans notre siècle , on est forcé d’obéir à un juste sentiment d’orgueil, et de s’écrier : — Que ne peut pas l’homme? Il est beaucoup de choses qui lui sont impossibles, ma chère fille, bien qu’elles semblent infimes et de rien, comparées à sa grande puissance. Lui, qui transmet sa pensée en. un instant aux coins les plus reculés de la terre , vainc les obstacles des mers et des montagnes, fait sortir de la matière inerte des forces irrésistibles, il ne réussirait pas même à former un de ces globules verts d’une si grande ténuité qui se développent, ainsi que je viens de te l’expliquer, dans l’eau exposée au libre contact de l’air. Dans cette entreprise, très simple en apparence, il se heurterait contre la même impossibilité que celle qu’il rencontrerait, s’il essayait de faire du blé dans ses laboratoires.

Ces globules naissent d’autres globules. A peine l’un d’eux tombe-t-il dans l’eau placée dans des conditions propices, qu’il germe aussitôt et devient la source d’autres globules, qui peu-à-peu le deviennent aussi à leur tour.et ainsi se forme une incalculable génération de ces êtres microscopiques avec une telle rapidité, que l’œil ne peut suivre tout le dévelppement de cette scène merveilleuse, et n’en saisit qu’à peine et à l’improviste l’acte final.

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V. Ces baguettes, ces navettes, qui se trouvent en si grande abondance dans l’eau des étangs , peuvent servir de sujet à des réflexions qui pourront te surprendre. En effet, ces ]*etHs êtres organiques dont il faut tout au plus évaluer la dimension moyenne à 1 / 1 „ de millimètre en longueur, à en largeur, se composent d’un étui siliceux intérieurement partagé en plusieurs cloisons et rempli d’une pulpe d’un jaune verdâtre. Leur rapide multiplication nè s’effectue pas par une production interne de germes, mais bien par division, doit le nom collectif, à radicale grecque, de Diatomées (15, donné à cette nombreuse famille de formes organiques. Cette division procède de telle manière qu’un individu se sépare en deux : — ■ oes deux-là, en se séparant ultérieuremeut , en font quatre, et ainsi de suite pour les autres.

. Les êtres nouvellement formés restent tantôt séparés , tantôt groupés entre eux de diverses

(1) Cette multiplication rapide des Diatomées se représente encore de nos jours (V. Diction, univer. d'Hist.Nat.) II. existe en effet à Berlin et dans quelques autres contrées, un sol argileux qui est tellement imprégné de ces . êtres vivants, qu’il conserve une mobilité telle, qu’on ne peut établir dessus de construction solide. En revanche, ces terres pétries donnent, par la cuisson, des briques excellentes et d’une telle légèreté qu'elles peuvent nager sur l’eau.

manières. Ce procédé de formation est tellement rapide, que, dans les meilleures circonstances, une seule diatomée est l’origine, en 48 heures, d’un million d’individus; en 4 jours, de 140 billions. — Quelques sédiments des eaux ayant l’aspect d’une terre très-fine, blanchâtre, en sont presque entièrement formés, comme par exemple, ceux que déposent i’Orénoque et le Méta dans les étanchements du courant, et qui servent pendant quelques mois de l’année, sinon à rassasier, du moins à calmer la faim des populations sauvages qui séjournent le long des rives de ces fleuves.

Tu apprendras donc désormais, sans trop d’étonnement, que dos couches entières trèsétendues et d’uno épaisseur do quelques mètres , de ces matières minérales d’aspect légèrement terreux, qui sous le nom de tripoli (1) servent à polir les métaux , et de ces autres connues sous le nom de farines minérales, farines fossiles (2), résultent presque entièrement

(1) C’est M. Ehrenberg qui a le premier découvert que les substances siliceuses, confondues dans les arts et dans l’industrie sous le nom de tripoli, étaient composées d’enveloppes de diatomép? conservées sans altération.

(2) Ces farines fossiles ou minérales se trouvent en Allemagne, en Laponie, à l’Ile de France et dans beaucoup d'autres lieux.

On en a trouvé récemment en France, dans le dépar-

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de dépouilles siliceuses do diatomées, agrégées de telle façon que les 140 billions de ces êtres qui, — comme tu le sais maintenant, peuvent se produire en 4 jours — occuperaient un espace de deux pieds cubes seulement. Si je te faisais voir avec un bon microscope, à son plus fort grossissement , le tripoli de Bilin en Bohème, ou la farine fossile de Santa-Flora en Toscane, tu pourrais mieux te convaincre de cette vérité : — chacune de leurs plus menues parcelles est constituée par un être organique, semblables à ceux que tu vois représentés figure 17.

FtO. 17.)

tement de l'Ardèche. Le dépôt de cette substance est considérable et on l’exploite sous le nom de Tripoléenne.

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• Quelle étonnante force reproductive se manifeste donc jusque dans les organismes les plus simples. A qui serait-il arrivé d’en soupçonner seulement l’existence avant que l’observation la plus scrupuleuse et la plus patiente ne l’eût positivement reconnue dans ses effets 1 Aussi Terreur estelle-bien pardonnable de ceux qui, sous le pres'ige des apparences, supposèrent que tant de myriades d’êtres organiques si imperceptibles se forment d’emblée par la combinaison de leurs éléments.

VI. Cette force prolifique est intimement liée à une autre non moins merveilleuse et appartenant également d’une manière exclusive aux êtres organisés. Ces êtres ne pourraient exister, — et encore moins croître et se multiplier, — s'ils ne tiraient pas de l’extérieur les matériaux nécessaires à leur développement, dans l’impossibilité absolue où ils sont de les créer euxmoines. A cause de cela, une série d’actes

— M. de Brébisson a obtenu par la calcination, de quelques-unes des espèces de diatomées qui vivent dans nos eaux, une poussière blanche, sèche, âpre sous les doigts, formant un tripoli artificiel, d'une qualité excellente pour décaper les métaux. C’est le Fragtlaria pectinalis Lyngb, qui fournit la poussière la plus homogène , et partant, la plus précieuse. — Le Naniculu viridii Ehr., donne, par la calcination, une substance tout-à-fait semblable au dépôt siliceux fossile deFranzbad, près d'Egn, eu Bohême.

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importants doit avoir lieu dans leur corps :

1° Entrée de principes nutritifs qui sont, en partie du moins, assimilés ;

2° Emission de ceux qui sont devenus inutiles;

8° Circulation d’humeurs entre les parties solides.

La vie consiste en ces mouvements incessants et coordonnés, — la mort est dans leur cessation complète, même pour .quelques instants. On chercheraiten vain quelque chose de semblable dans les corps inorganiques , dont les parcelles sont solidement liées les unes aux autres et subissent à peine des changements instantanés par l’action de causes extérieures et ne sont jamais imprégnées par des liquides porteurs de principes nutritifs.

Les moyens ot les voies par lesquels se trouve établie cette intime circulation d’humeurs dans les corps vivants varient beaucoup, proportionnellement à la complication diverse des organismes ; — il y a tantôt pour atteindre ce but, des canaux propres, et même des canaux de plusieurs sortes; — tantôt tout se fait par le simple intermédiaire de membranes perméables. Les faits les plus vulgaires démontrent, dans les plantes et dans les animaux les plus connus, la réalité de cette circulation, et la né-

cesuité de l’absorption continuelle de matière nouvelle pour la conservation et l’accroissement de l’individu , et surtout, pour la reproduction de l’espèce. Mais, dans les êtres inférieurs, ces procédés éminemment vitaux s’accomplissent d’une façon si obscure, que vraiment ils échappent à l'observation directe. Le petit corpuscule (ou frustule) deces êtres peut être représenté par un sachet parfaitement fermé, contenant une humeur ou une pulpe molle, dans lesquelles tu chercherais vainement à observer une circulation qui cependant s’effectue, et avec quelle incroyable énergie! — Ici je dois choisir encore mon exemple parmi les diatomées.

Le silex de leur envelope ne peut être pris qu’à l’eau, où il s’en trouve dissout une quantité si petite qu’elle échappe à tout réactif chimique. On peut calculer qu’une seule de ces diatomées renferme dans son corps une quantité de silex égale à celle qui peut être dissoute dans 19 gouttes d’eau, — et il faut admettre forcément, que cette quantité d’eau passe réellement par ce corpuscule, pendant le court laps de temps dans lequel s’accomplit son organisation. Si nous admettons qu'il arrive à son maximum de développement dans l’espace de 24 heures seulement, on trouve qu’en ces 24

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heures une quantité d’eau 33,333 fois supérieure aü poids de son corps passe dans une diatomée; — C’est à peu près comme si un homme d’un poids de 150 livres introduisait dans son corps, en un jour, 5 millions de livres d’eau — ou, en volume, un pied cube par chaque seconde.

VII. Mais peu-à-peu, cetensembled’ actes sinécessaire pour maintenir l’existence individuelle et la série des générations d’animaux et de plantes , en altère la texture organique, jusqu’à ce que la vie qui l’investissait s’en aille. Chaque être né est condamné à mourir par un destin inévitable;— tristeprivilège, diraiteelui qui ne réfléchirait pas à la nécessité de ce fatal destin dans l'ordre général de la nature. Les seuls êtres inorganiques qui ne naissent pas, mais se forment, durent jusqu’à l’infini. Les expressions de pierre vive, de pierre morte, quelquefois employées dans le langage vulgaire, ne sauraient être prises pour des équivalents des mêmes mots appliqués aux êtres organisés. 11 y a certainement des substances minérales qui subissent au contact de l’air des altérations profondes : quelques cristaux, par exemple, sont déliquescents, c’est-à-dire qu'ils attirent l’humidité atmosphérique et s’y dissolvent; — d’autres , au contraire, perdent l’eau qu’ils contiennent et tombent en poussière ou, comme on dit, deviennent efflorescents.

Voilà parmi les phénomènes des êtres inorganiques, tout ce qu’on peut choisir de plus comparable en apparence au dernier période vital des êtres organisés — tout ce qui parait de plus analogue à la mort. Mais quelle immense différence entre ces ordres de phénomènes! Que les cristaux soient efllorescents ou déliquescents ou altérables de toute autre manière au contact de l'air, on peut les conserver à perpétuité quand ils sont bien protégés contre ce contact, — tandis qu'il n’existe pas de conditions favorables qui puissent sauver de la fin prescrite, aussi bien le plus fort que, le plus faibles des êtres vivants.

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