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.cheveux. Les unes les laissoient flotter sur leurs épaules en une ou plusieurs tresses ; les autres les attachaient au sommet de la tête , et ils retomboient sur le col. Celles dont je vous ai offert la peinture, ne sont pas les seules qui me parussent jolies, mais elles m’ont frappé davantage. Peut-être penserez - vous , Madame , qu’apres les tristes spectacles qui ont affligé mes regards, mon imagination s’est enflammée à la vue de ces jeunes personnes , et que j’ai pris plaisir à les embellir. Cela est possible. Mais au moins l’illusion a duré quelques temps. J’ai passé huit jours dans Pile, et je ne voudrois pas changer un seul trait au* tableaux que je vous ai offerts. J’ai peint cequej’ai vu, cequej’ai senti. Je vous avouerai que ma surprise a égalé ma joie. Je in’attendois à trouver sur ce rocher, de malheureux!
esclaves gémissans sous le despotisme des Turcs, et j’y ai vu une peuplade gaie, heureuse et libre au milieu de leur empire. Mais revenons à nos belles,
Lorsque le déjeuner a été fini , elles se sont retirées. Mon Hôte m’a conduit dans un autre appartement, et pour me donner de la confiance dans les Casiotes , et sur-tout dans sa personne, il a tiré d’un coffre un certificat signé par deux; Capitaines Provençaux , et m’a prié de le lire,
sur la Grèce. 119 r L’un disoit : « Français qùe la tempête jet-
t » tera dans cette île , liez-vous à ses habitans.
. » J’ai fait naufrage sur ces rochers , et ils m’ont
» fourni tous les secours que des hommes se • » doivent dans un semblable malheur».
L’autre disoit : « J’avertis mes compatriotes » que le hasard fera aborder dans l’ile du » Gaze , d’être sur leurs gardes , et de ,se défier » des habitans. Ce sont des fripons , des vo- » leurs, et les etrangers ont tout à craindre de » leur méchanceté ».
Je remis ce singulier écrit à mon Hôte d’un air satisfait , et lui dis que je n’avois pas besoin de ces témoignages pour croire à son honnêteté. Il le serra précieusement, croyant posséder un trésor , et cette assurance me fit bien juger de lui. 11 est vrai qu’il en ignoroit le contenu, et que le second Capitaine Fa voit trompé. Je ne voulus pas détruire une erreur qui lui paroissoit chère. D’ailleurs ce certificat ne pou voit qu’occasionner une défiance utile à ceux qui le broient. Pour moi , je m’en tins au premier témoignage , et continuai de vivre familièrement avec les Casiotes. Ma seule précaution fut de ne paroître au milien d’eux, que suivi d’un domestique, et bien armé. Ces soins étoient inutiles. Je n’éprou- ,vai , de ^eur part , que de bons traitemens.
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Lettres Désirant connoître File, je partis du vil-; Jagc, et dirigeai ma course vers la plus hauto montagne. J’y parvins après q«ae heure demarche.' On découvre de-là Carpatho, qui paroît fort peu éloignée , et dont la côte se . prolonge de l’est à l’ouest. En face du village, trois ilôts situés à l’orient, à l’occident et an nord , forment cette rade immense où noua étions mouillés. Ils sont incultes , et ne produisent que des broussailles. Au-dessus de la hauteur où j’observois, est une petite chapelle entourée de quelques figuiers. De cet endroit part une chaîne de collines , qui , s© recourbant en demi cercle, laissent au milieu une plaine d’une lieue de circuit. Elle a été défrichée par les habitans , avec des peines infinies. Ils en ont arraché des quartiers de rochers et des monceaux de pierres qui forment des murs de clôture. Tout cet espace est divisé en compartimens partagés entre les Casiotes. Ils y sèment de l’orge et du bled au commencement de la saison pluvieuse , qui dure depuis Octobre jusqu’en Février. Les pluies ne sont pas continuelles , mais ils n’eu tombe que pendant ces mois. Le reste de l’année , l’air est pur et serein. Tous les jours y sont beaux, toutes les nuits étoilées. Les vents de mer y tempèrent les chaleurs , et sous un
sur la Grec e.- iqi ' si beau Ciel, on jouit d’une température délicieuse, et d’une santé presque inaltérable. La ' pente des coteaux est couverte de vignobles qui donnent un vin fort agréable. J’admirai comment ces industrieux colons avoient pu cultiver des rochers , à peine recouverts de quelque pouces de terre , et je me réjouissois en songeant qu’ils étoient payés de leurs travaux, et que l’ile fournissoit à leur subsistance.
Lorsque j’eus satisfait ma curiosité, je revins à mon Hôtel. On m’attendoit pour dîner.
Une poule au ris, des œufs frais, des pigeons excellons, du fromage et de bon vin, me dédommagèrent des mauvais repas que j’avois faits à bord. Les hommes dinérent ensemble, assis en rond sur le tapis. Les femmes étoient dans un appartement séparé. C’est l’usage; et quoiqu’il ne fût pas du goût Français, il falloit s’y soumettre. Vers la fin du repas, on fit passer la coupe de main en main. On but à mon voyage, et je bus à la prospérité des Casiotes. La gaieté s’emparait des convives , lorsqu’un bruit d’instrumens nous fit lever de table.
Une vingtaine de jeunes filles, toutes vêtues en blanc, la robe flottante, les cheveux très-, sés, entrèrent dans l’appartement. Elles conduisoient un jeune homme qui jouoit de la
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lyre, et s’accompagnoit de la voix. Plusieurs avoient des grâces, toutes de la fraîcheur, et quelques-unes le disputoient aux deux belles dont je vous ai entretenue. Je vous avouerai , Madame , que ce coup-d’œil me parut charmant. La parure uniforme de ces Nymphes, la modestie quirelevoit leurs charmes, la pudeur qui brilloit sur leur front , leur enjouement modéré par la décence, tout cela me fit croire que j’étois transporté dans l’ile de Calipso. Elles commencèrent à se ranger en rond , et m’invitèrent à danser. Je ne me fis point prier. Le cercle que nous formâmes , est singulier par la manière dont il est entrelacé. Le danseur ne donne poiht la main aux deux personnes qui sont les plus prés de lui, mais aux deux suivantes , de sorte que l’on a les bras croisés, devant et derrière ses voisines qui se trouvent * enlacées dans les anneaux d’une double chaîne. Cet entrelacement n’est pas sans plaisir, et l’on doit sentir pourquoi* Au milieu du rond se tenoit le Musicien. Il jouoit et chantoit en même temps. Tout le monde suivoit exactement la mesure, soit en avançant, soit en reculant , ou en tournant .autour de lui. Pour moi, je me laissois con^ duire, et mon esprit étoit moins occupé de la danse que des personnes, qui la composoient*
sur la Grèce. 12$
Le lendemain je parcourus le village ; il est composé d’une centaine de maisons, habitées chacune par une famille. Toutes sont construites en pierre, et solidement bâties. Elles contiennent ordinairement deux ou trois salles basses, avec un couple de chambres au-dessus ; chacune a son four et sa citerne taillée dans le roc à la pointe du ciseau.- On les remplit pendant la saison pluvieuse, et l’eau s’y conserve pure et limpide. Outre cela , cent pas au-dessous de l’habitation on trouve une belle source qui coule toute l’année.
J’entrai dans plusieurs maisons où je trouvai des femmes occupées à filer, à broder, et d’autres à faire ces belles toiles dont elles se vêtissent. Leurs métiers sont petits, mais bien entendus. Elles travaillent avec beaucoup d’adresse. Par-tout je vis l’activité, l’industrie, et une propreté charmante ; ayant été favorablement accueilli par quelques-unes de mes danseuses , je liai conversation avec elles , et leur demandai pourquoi on voyoit tant de jolies personnes dans leur île et si peu d’hommes ( je n’en avois rencontré que cinq ou six), elles me répondirent que pendant le printems, l’été, et une partie de l’automne , lesCasiotes naviguoient. « Ils commercent, ajoutoient-elles, y dans l’Archipel , viennent de temps en temps
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» apporter les provisions dont leurs familles » ont besoin , mais ils ne passent que l’hiver » avec elles. Ils ensemencent les campagnes au » mois de Novembre, font la récolte en Mars, » et aussi-tôt après ils retournent en mer. Les » productions que l’ile fournit n’étant pas assez » abondantes pour nourrir ses habitans , ils » sont forcés d’en tirer d’ailleurs. Avec ce se- » cours si nous ne sommes pas riches , au moins » nous vivons dans une douce médiocrité. Les » garçons accompagnent leurs pères et devien- » nent marins. Durant leur absence nous filons » le coton que vous voyez , et nous tissons une » partie de leurs vétemens et des nôtres ».
Pendant mes visites, j’admirois l’ordre et la sagesse de cette petite république , la paix et l’union qui régnent entre ses membres , et suv-tout cette, joie douce, ce contentement qui paroissoient sur leurs visages , heureux peuple me disois-jc ! l’ambition et l’intrigue ne troublent point ta tranquillité ! la soif de l’or n’a point corrompu tes mœurs ! les querelles, les dissentions, les crimes dont elle l'emplit la terre, te sont inconnus. On ne voit point dans ton île le citoyen, enorgueilli de ses. titres ou de ses richesses, fouler aux pieds son humble compatriote. On n’y voit pôint un bas valet encenser les vices de son maître. L’homnae-
sur la Grèce. ia5 y est e'gal à l’homme ; le Casiote ne rougit ni ne s’abaisse devant le Casiote. Le respect et l’estime mutuelle les unissent ; les plaisirs purs que la nature ôfFre à tous les mortels sont leurs jouissances ; la médiocrité et l’égalité forment les bases durables de leur bonheur.
Cependant , pour la vérité de l’histbire , je suis obligé de convenir qu’ayant eu des en- tretiens particuliers avec quelques-unes de ces jolies Casiotes , je leur fis un portrait flatteur du sort des Françaises. Je les représentai élégamment vêtues, souvent couvertes d’or, de soie et de diamans, portées dans des chars superbes , volant de fêtes en fêtes , de spectacles en spectacles, entourées d’adorateurs qui ne songeoient qu'à leur plaire; uniquement occupées de leurs plaisirs, et passant sans cesse à de nouvelles jouissances. Je ne leur avois peint que les roses d’une vie si délicieuse. Elles en parurent enchantées, soupirèrent sur ellesmêmes, regardèrent leur île en pitié, et auroient voulu se voir tout - à - coup transportées en France, tant le cœur humain est porté à quitter 1 le bonheur dont il jouit , pour se livrer aux brillantes chimères que l’imagination lui présente.
Un autre jour, je visitai deux sœurs qu’on disoit très-aimables. La tristesse régnoit dans
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leur maison; au milieu de leurs occupations elles laissoient échapper des soupirs. L’aînée , âgée d’environ dix-huit ans, étoit grande, bien faite et d’une figure très-intéressante. Elle ne s’étoit point trouvée au bal ; une mélancolie profonde voiloit sa beauté ; le coloris de ses joues étoit presque effacé, une flamme mourante brillait dans ses regards; des larmes échappoient à travers ses longues paupières:
qu’elle étoit touchante ! Sa jeune sœur partageoit sa douleur , et ressembloit à la fleur qui placée à l’ombre, n’est point réchauffée par les doux rayons du soleil, et languit à son aurore. J’aurois voulu consoler ces belles affligées, mais je n’avois aucun droit sur leur cœur, et ne pouvois leur inspirer en si peu de temps assez d’intérêt pour mériter d’essuyer leurs pleurs. Je sus que l’une d’elles venoit de perdre l’époux qu’elle aimoit. On disoit que c’étoit le plus beau couple de l’ile, que l’amour les avoit unis, et qu’aprés un mois de mariage l’infortuné jeune homme avoit fait naufrage.
« La mer, ajoutoit-on , l’a dévoré en naissant , » car il n’avoit pas atteint sa vingtième année. » La cadette, tendrement attachée à sa sœur, » pleure avec elle. Ce n’est pas le seul chay grin qui l’occupe ; elle a seize ans et elle y n’est pas mariée, et dans ce pays les hommes
sur la Grèce. 127 $> sont rares ; la mer en consomme une grandêr » partie. Aussi plusieurs de nos filles restent » sans époux ».
Ce raisonnement m’a expliqué pourquoi à Candie et dans plusieurs villes, on trouve des Casiotes qui se sont volontairement expatriées. Ces jeunes personnes n’ayant ni patrons, ni . parens , ni amis , sont obligées de servir ; leur innocence court de grands dangers ; souvent entraînées par l’exemple, ou séduites par de riches négocians, elles mènent une vie licentieuse. J’en ai vu plusieurs qui avoient oublié les mœurs de leur patrie -, elles avoient perdu cette ingénuité, cette candeur qui fait le charme de leurs compatriotes.
• Pendant mon séjour à Casos , il arriva une barque chargée de ris , de melons , de grenades et de fruits divers. Presque toutes les femmes descendirent la montagne ; elles vinrent avec empressement recevoir , les unes un époux, les autres un pére^ celle-là un frère , un ami. Je n’ai jamais vu mieux exprimer le plaisir, la tendresse : elles les embrassoient avec transport, les serroient dans leurs bras, et be'nissoient le ciel qui les rendoit à leurs vœux. Tous les signes de la joie, toutes les expressions de l’amour , étoient prodiguées de part et d’autre. Ce spectacle étoit vraiment
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attendrissant. Voilà , dis-je en moi-méme , les anciens Grecs ! voilà leur imagination vive toujours prête à s’enflammer ! voilà cette sensibilité exquise qui les distingua de tous les peuples de la terre ! ce rocher les a sauvés du joug des Turcs, et ils ont conservé leur antique caractère.
L’après-dîner de ce jour mémorable fut consacré au plaisir. Le Capitaine C'asiote donna un petit bal. Je my rendis à son invitation.
La salle étoit entourée de danseuses ; les cheveux étoient parfumés, on avoit mis les plus jolis corsets, les ceintures les mieux brodées, les robes les plus blanches. On forma diverses rondes, les bras enlacés à la manière accoutumée. Deux lyres, et des chanteurs placés sur une estrade animoient les mouvemens ; la gaieté brilloit dans tous les yeux ; les jeunes gens qui venoient d’arriver s’étoient placés près de leurs compagnes ou de leurs amantes ; ils les entouroient de leurs bras en dansant ; ils sentoient les battemens de leur cœur; aussi la joie paroissoit briller sur tous les visages, les jeunes Grecques, le regard baissé, la laissoient moins éclater; mais leur rougeur, la palpitation de leur sein, annonçoient qu’elles se trouvoient auprès d’objets chéris : que ce simple divertissement causoit de plaisir ! chaque
mouvement
mouvement ctoit une jouissance ; nos danses recherchées ont infiniment plus de grâce, d’élégance , de majesté ; mais qu’elles sont froides auprès de cette simple ronde ! Dans les unes la vanité seule jouit , dans l’autre le cœur y parle au cœur, par un regard , un sourire, et sur-tout par le toucher. La sage ÜXature a mis le bonheur en nous - mêmes.
De riche croit l’arrêter au sein des compagnies brillantes qu’il rassemble j en étalant le faste et la magnificence , il veut l’acheter avec de l’or : ignore-t-il donc que le bonheur fuit la pompe importune, que ce Dieu volontaire se communique de lui-même, et qu’il ne se vend pas ?
Les vents d’ouest nous ont retenus pendant huit jours dans la rade de Casos, et j’ai remercié le t .iel de leur persévérance, l’ai parcouru des contrées auxquelles la fS'ature libérale prodiguoit tous ses trésors ; j’en ai vu d’autres où des tyrans la forçoient à garder ses bienfaits, et par tout j’ai rencontré des peuples malheureux, non par leur faute, non par la stérilité du sol, mais par le crime du gouvernement auquel ils sont soumis. Au milieu des esclaves courbés sous le joug des Ottomans , j’ai trouvé un rocher de trois lieues de circuit, où le Turc n’ose aborder, et où vit
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une peuplade fortunée. Là chaque père de famille est souverain dans sa maison ; il juge les differents qui y naissent, et ses arrêts sont des loix : ils ne sauroient être injustes , c’est la tendresse paternelle qui les prononce. Lorsqu’il s’élève quelques débats entre les hommes , les Papas et les vieillards s’assemblent et les terminent. Ils sont très -rares parmi des citoyens qui sont tous égaux, et qui ne connoissent ni la pauvreté ni les richesses. Tous les membres de cette petite société sont occupés. J’ai vu les plus jolies personnes descendre dans la vallée, et laver, comme aux jours d’Homère , leur linge à la fontaine qui y coule ; cette occupation ne les humilioit point, elles égayoient leurs travaux par des chansons.
Ce n’est que dans les pays où le riche peut acheter les bras du pauvre qu’il rougit d’employer les siens.
Les voyageurs qui ont observé les Grecs soumis aux Ottomans, leur reprochent avec raison la fourberie , la perfidie et la bassesse. Ces vices ne sont point inhérens à leur nature, ils les doivent à la servitude où ils vivent. Les habitons de Casos sont des Grecs • un rayon de liberté les éclaire ; ils ont de l’industrie, de la bonne foi, de la sensibilité et des mœurs. Envoyez-leur un Cadi, un Mou-
tevcli, un Pacha, ils deviendront aussi fourbes, aussi corrompus que le reste de leur nation.
J3e cette observation résulté une vérité constante, qui devroit servir de base à toute administration : en général, l’homme est bon, en proportion de ce qu’il conserve de ses droits naturels, la liberté, la propriété; à mesure qu’on les lui ravit, il se détériore.
J’ai l’honneur d’être, etc.
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