‹ Lettres sur la Gréce, pour servir de suite celles sur l'EgypteChapitre 9 sur 34 · LETTRE XVI · texte numérisé non relu

LETTRE XVI

A Casos.

Ïl ne faut pas toujours, Madame, regarder comme un malheur les contrariétés que l’on éprouve en mer. Quelquefois les rigueurs de la fortune nous servent mieux que ses faveurs. Après avoir vu, pendant deux jours, les rians rivages de Crète , sans pouvoir y descendre ; après avoir contemplé d’un oeil d’envie leur verdure, leurs paysages, je murmurois contre le vent qui nous avoit forcé d’y renoncer , et notre relâche dans la rade de Casos me sembloit une infortune. Depuis que j’ai fait connoissance avec les habitant, j’ai changé de langage, et le vent ne peut nous retenir ici long-temps , avant que je forme le moindre vœu pour qu’il change.

«(1) Casos est une des Cyclades Elle

(2) Etienne de Bysance. Les Capitaines Français, <jui ont corrompu son nom, l’appellent l’Ale du Gaze.

Lettres » reçut son nom de Caso , père de Cléomaque.

» Cette petite île envoya une colonie sur le » mont Casius , dépendant de la Syrie ( 1 ).

» Casos , dit Strabon , est éloigné de Carpato » ( aujourd’hui Scarpento ) de deux lieues et » demie , et de neuf de Samonium ( 2 ) , » promontoire de la Crète. Elle a trois lieues » de circuit , avec une ville de même nom , » et plusieurs îlots dans les environs. » Pline (3) donne des distances bien différentes, mais il se trompe. J’ai vu les lieux, et je crois devoir prononcer en faveur de l’exactitude de Strabon.

L’ile de Casos a subi le sort de l’Archipel.

Elle est sous la domination de l’Empire Ottoman. Mais les Turcs n’osent l’habiter parce qu’elle n’a point de fort. Ils craindroient d’étre enlevés par les corsaires Maltois , disgrâce qu’ils ont éprouvée plus d’une fois à Antiparos , et dans d’autres lieux dépourvus de forteresses. Cette crainte fait le bonheur des habitans. Ils lui doivent la tranquillité, l’aisance, et la liberté dont ils jouissent.

( l ) Strabon , livre io.

( 2 ) Ce promontoire , situé à l’orient de l’ile de Crète , «'appelle aujourd’hui le Cap Salomon.

( 3 ) Pline, livre 4, chapitre 12.

Le

sur la Grèce. n$ Le lendemain de notre mouillage , j’étois impatient de visiter File. On mit la chaloupe à la mer, et nous voguâmes vers 1 les rochers qui l’entourent. Nous ne savions où descendre. Tout le circuit e'toit hérissé de pointes menaçantes que les flots mugissants blanchissoient de leur écume. De quelque côté que nous portassions nos regards, Casos paroissoit inabordable. Un habitant apperçut notre embarras. Il descendit du village , en nous indiquant , avec un mouchoir , le lieu vers lequel nous devions diriger notre course. Nous y parvînmes, après avoir côtoyé le rivage l’espace, d’une lieue. En cet endroit , le terrein s’abaisse et forme un vallon , à l’extrémité duquel on a creusé un petit bassin propre à recevoir des bateaux. L’entrée n’a que douze pieds de largeur , et d’un très-difficile accès. Il faut passer droit au milieu avec beaucoup de justesse. Si la barque touche les bords composés de rocs anguleux , elle court risque de voler en éclats. Ajoutez à cela que, lorsque nous nous présentâmes devant l’ouverture, une houle violente y refouloit. Le Casiote appella un de ses compatriotes , ils se mirent chacun d’un côté , et nous firent signe de forcer de rames. Au moment où la Chaloupe entroit dans la passe dangereuse, ils l’empé-

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chèrent avec de longues perches, de heurter contre les rochers, et la conduisirent dans le port. Ce passage est le seul par où l’on puisse descendre dans l’île. Les habitans pourroient l’élargir, mais ils aiment mieux courir quelques dangers, et avoir moins à craindre de leurs ennemis.

Le Casiote, qui nous avoit enseigne' le port, îious invita poliment à monter au village.

Nous le suivîmes avec plaisir. J’étois habillé à la Française, portant épée , chapeau et tout l’habillement national. La nouvelle se répandit bientôt qu’il arrivoit des étrangers. Les Femmes, les enfans sortirent de leurs maisons et vinrent nous attendre au haut de la colline. Elles montroient beaucoup de curiosité, et nous examinoient avec attention. Lorsque nous passâmes devant elles, toutes baissèrent modestement les yeux. Parmi la foule, il s’en trouvoit de très- jolies. Quelques-unes nous saluèrent, en nous souhaitant le bon jour, et en nous disant: soyezjes bien - arrivés. Nous leur répondîmes à l’orientale : que ce jour soit heureux pour vous et pour vos hôtes !

Le guide, qui nous avoit amenés, e'toit un des principaux habitans de l’île. Il me pressa d’entrer chez lui , et m’introduisit dans une «aile, qui, sans être magnifiquement meublée,

sur la Grèce. iVS annonçoit par -tout la propreté et faisante.

Un sopha régnoit à l’entôur. Il me fit asseoir sur une estrade élevée et se plaça au bas , tandis que l’on préparoit le déjeûner. Bientôt Son e'pouse ét sâ fille parurent portant à la main des œufs frais, des figues et du raisin. La jeune Casiote rougissoit devant un étranger, qui, sans doute, lui paroissûit vêtu d’une manière extraordinaire. Tandis que nous déjeûnions de bon appétit, et que mon hôte me rersoit d’excellent vin dans un large verre, la plûpart des femmes du village vinrent lui faire visite, nous saluèrent, et s’assirent sans façon autour de l’appartement. La curiosité les conduisoit. Elles commencèrent bientôt à chuchoter ensemble , et à détailler toutes les parties du vêtement Français. Rarement il aborde des Européens dans cet île solitaire-. Des yeux accoutumés à voir des tètes rases entourées d’un chale, de longues robes relevées d’une ceinture , des mentons barbus, regardoient , avec étonnement, de longs cheveux ' tressés , un visage sans moustache , un chapeau cornu , et des habits courts qui descendent jusqu’au genou. Ce contraste paroissoit les frapper beaucoup. Le sourire qui échappoit quelquefois de leurs lèvres, annonçoit vraisein-> blablement des remarques plaisantes. De mon

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côté je ne les observais pas avec moins d©

plaisir. Je distinguai sur -tout deux jeunes

personnes qui auroient cte belles , même à

Paris.

La moins grande avoit des yeux pleins de feu, couronnes de sourcils noirs également arqués. Son teint étoit un peu brun ; mais très-animé. Ses joues gracieusement arrondies, se couvroient à chaque instant de roses nouvelles. Sa bouche mignonne sembloit faite pour dire des choses charmantes. Quand elle sourioit, des dents blanches comme la neige contrastaient agréablement avec le vermillon de ses lèvres. Elle paroissoit pétiller d’esprit. Une vivacité brillante animoit tous ses traits.

, Des cheveux d’ébène attachés au sommet de sa tète, retomboient négligemment sur un col qui unissoit l’éclat et le poli de l’ivoire. Ce col moulé par la Nature, se prolongeoit mollement avec de belles proportions, etformoit, en s’arrondissant, une gorge superbe. Un » corset sans manches , s’entr’ouvrant vers le haut, en laissoit entrevoir les contours voluptueux. Une robe d’un coton très - fin , et d’une blancheur éclatante, descendoit jusqu’à ses talons. Elle étoit lisérée d’une bordure de pourpre large de quatre doigts , et artïstement brodée. Une ceinture la serroit molle-

sur la Grèce. 117

ment,. et flottoit à l’entour. Telle étoit cette

jeune Grecque qui fixoit mon attention.

La seconde lui dispu toit la palme; Sa taille avoit plus d’élégance , son port plus de noblesse. Ses yeux brilloient d’une douce langueur et respiroient la volupté. De longues paupières modestement baissées , en voiloient l’éclat, comme si elle eut craint de trahir les secrets de son ame. Son teint avoit plus de blancheur , ses joues moins colorées paroissoient un Jys légèrement teint en rose. Ses traits sans être aussi saillants ofFroient plus de régularité. C’étoit un assemblage de proportions merveilleuses. Au premier coup-d’œil , on la croyoit moins belle. En la considérant , la perfection de cet ensemble ravissoit d’admira-^ tion. La vue de la première inspiroit la gaieté. On ne pouvoit la regarder sans plaisir. Celleci frappoit moins d’abord, mais quand ort l’avoit fixée, un attrait irrésistible attachoit à sa personne, ét le cœur recevoit des impressions profondes.

Toutes les femmes, qui nous honoroient de leur présence, étoient semblablement vêtues.

Toutes portoient le corset, la ceinture, la longue robe de coton. La seule différence consistoit dans la broderie , qui varioit suivant • les goûts, et dans la manière d’attacher les

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