LETTRE XVII I
A Candie.
Toutes les fois, Madame, qu’entraîné par le désir de connoître , le curieux veut remonter à l’origine des nations anciennes, la mythologie vient arrêter ses recherches, en lui présentant des dieux et des héros la plupart em^blématiques. Leur histoire fabuleuse précède celle de tous les peuples célèbres j elle est moins intéressante pour nous , qui , avec bien des travaux , ne pouvons que conjecturer la vérité à travers le voile des allégories ; mais elle avoit un intérêt puissant pour les Anciens. Si le peuple n’y voyoit qu’une théorie sacrée , à laquelle il étoit obligé de soumettre sa raison, les philosophes initiés à ses mystères , y reconnoissoient les opinions des Savans sur la formation de l’Univers, l’Astronomie, la Physique et l’Histoire naturelle.
Avant que nous parcourions l’ilc de Candie ,
sur la Grèce. i35 souffrez, Madame, que nous visitions l’ancienne Crète. Les connoissances qu’elle nous procurera e'claireront nos pas pendant le voyage , et serviront à expliquer nombre de faits dont l'origine sans cela nous seroit inconnue. Ce n’est qu’en rapprochant le passe du présent , que nous pourrons concevoir une idée juste de cette contrée fameuse. Je sais , Madame , que c’est presque un ridicule de parler des Anciens ; qu’il faut ou les élever jusqu’aux nues, ou les déprimer à l’excès; mais la raison tient un juste milieu , et pèse les actions des hommes dans une égale balance : elle ne fait acception ni des siècles ni des personnes , et admire ou condamne avec impartialité ce qui mérite les éloges ou le blâme.
Les Mythologistes crétois , cités par Diodore de Sicile (t), disent que les premiers habitans de leur xle , furent les Dactyles Idéens, qui vivoient autour du Mont-Ida (2) ; on les
( 1 ) Diodore de Sicile , liv. 5.
( 2 ) D’autres Ecrivains les font venir du Mont - Ida de- Phrygie. Ils ne s’accordent point sur le nom de Dactyles. Diomède, le Grammairien, dit qu’il leur fut donné à cause de l’art avec lequel ils remuoient leurs doigts , ou parce qu’ils inventèrent les sons cadencés du Dactyle, ou parce qu’ils étoiont au nombre de dix, etc.
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regarda comme des magiciens, parce qu’ils possédoient diverses connoissanccs, et sur-tout la science des mystères sacrés ( 1 ). Orphée, qui se rendit si célèbre dans la poésie et la musique , fut leur disciple. Ils découvrirent l’usage du feu , du fer et du cuivre, et trouvèrent l’art de travailler ces métaux dans le mont Bérécynthe, prés d’ Aptère ( 2 ). Ces découvertes précieuses leur méritoient les honneurs divins. L’un deux, appcllé Hercule, se rendit fameux par son courage et ses grandes actions. 11 institua les ieux olympiques, et ce n’est, que par une équivoque de nom que la postérité attribua cette institution au fils d’Alcmène, qui, à la vérité, marcha suivies traces de son prédécesseur , et l’immortalisa comme lui.
( 1 ) Dans l’antiquité , le nom de Magicien n’étoit point odieux. Il n’emportoit point avec lui l’idée de fourberie et de charlatanisme qui, depuis, lui a été imprimée. On appelloit ainsi .eaux qui, instruits des mystères sacrés, counoissoient le sens des allégories, et qui voyoient des découvertes physiques cachées sous l’emblème de la fable. Les Tclcliius, à Rhodes , les Dactyles, en Crète, les Prêtres d’Egypte et Moïse lui-même passoient pour des Magiciens.
(3) Straion , qui fait passer les Telchins de Crète dans Pile de Rhodes, dit qu’ils y apportèrent les premiers l’art de travailler les métaux.
( i ) Les Dactyles Idéens donnèrent naissance aux Curëtes. Ceux-ci habitèrent d’abord les forêts et les antres des montagnes. Dans la suite ils établirent la vie domestique , et contribuèrent, par leurs institutions, à civiliser les hommes. Ils leur enseignèrent à rassembler des troupeaux de moutons , à dompter la férocité des animaux sauvages pour les faire servir à leurs besoins, à profiter du travail des abeilles en les réunissant dans des ruches. Ils leur apprirent l’usage de l’arc , et les formèrent à la chasse. Ils forgèrent l’épée , et furent les inventeurs des danses militaires. Le bruit qu’ils faisoient en dansant armés, empêcha Saturne d’entendre les cris de Jupiter, dont Rhéa leur avoit confié l’éducation. Ce fut dans un antre du Mont-Ida qu’ils élevèrent ce Dieu, avec le secours des Nymphes, le lait de la chèvre Amalthée ( 2 ) et le miel des abeilles.
( 1 ) D’autres les regardent comme enfans de la terre. St raton dit qu’on leur donna le nom de Curèles à cause du soin qu’il prirent de la jeunesse de Jupiter, livre io.
(2) Lactance , livre premier, chap. 22, dit : « Didvme rai conte que Mélissée, Roi de Crète, fut le premier qui sa- » crifia aux Dieux : qu’il introduisit des rites nouveaux et la » pompe des cérémonies ; qu’il eut deux filles, Amalthée et
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Ici la Mythologie crdtoise place la naissance* des Titans , leur habitations prés de Cnosse où l’on voyoit le palais de Rhéa, leurs courses par toute la terre, leur guerre contre Ammon et sa défense par Bacchus ; les noces de Jupiter et de Junon , célébrées prés du fleuve Theréne en Crète; les Dieux, les Déesses, les Héros auxquels ils donnèrent le jour.
Les plus illustres de ces héros furent Minos et Rhadamante ( 1 ). On les dit fils de Jupiter et d’Europe transportée dans l’ile sur un taureau. Minos, devenu Roi, bâtit plusieurs villes, dont les plus considérables sont Cnosse, sur la côte qui regarde l’Asie, Pliœstus, sur le rivage du midi, et Cydon vers l’occident, en face du Péloponèse. Il donna à ses sujets des loix admirables qu’il feignit avoir reçues de Jupiter, son père, dans la grotte du Mont-Ida.
Radamanthe se distingua par la souveraine équité de ses jugemens , et par les châtimens irrémissibles dont il punissoit les impies et les malfaiteurs. Il tenoit sous sa domination de grandes îles, et presque toutes les côtes de l’Asie qui s’étoient données à lui sur la répu-
» Mélisse, et qu’elles nourrirent Jupiter , enfant, de lait de » chèvre et de miel i . Voilà peut-être ce qui a fait dire aux. Poètes que la chèvre Amallhêo ayoit nourri Jupiter.
(i) Diodore de Sicile, liv. 5 .
sur la Grèce. 109 tation de sa probité. Les Mythologistes l’ont «tabli juge des enfers, pour prononcer sur le sort des bons et des méchans. Ils lui ont décerné les mêmes honneurs qu’à Minos , le plus juste des Rois ( x ).
Jusqu’ici j’ai suivi les traditions crétoises , rapportées par Diodore; mais les Historiens ne s’accordent point entre eux. Il existe une foule d’opinions diverses sur les premiex'S habitans de Crête. (2) Strabon , qui les a savamment discutées, dit. après plusieurs pages : «Je » n’aime point les fables, cependant j’ai donné » de longs détails sur celles-ci, parce qu’elles » tiennent à la théologie. Toute dissertation » sur les dieux doit peser les opinions antiques, » et les distinguer de la fable. Les anciens se » plurent à couvrir d’un voile leurs connois- » sances sur la Nature. 11 n’est pas possible d’ex- » pliquer toutes leurs énigmes. Mais, en expo- » sant au grand jour les allégories nombreuses » qu’ils nous ont laissées , en examinant avec
( 1 ) Rhadamante étoit un homme juste instruit par Minos , non pas dans l’art entier de régner, mais dans la partie du ministère royal qui regarde la justice ; ce qui lui lit donner le nom de Juge équitable. Platon , sur Minos.
(2) Strabon } livre 10. .
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» attention leurs rapports , leurs différences , » l’esprit peut , à l’aide de la comparaison » découvrir la vérité ».
Quittons la mythologie, et recherchons ce que l’histoire nous a laissé de moins incertain sur les divers peuples de Crète. Cette île célèbre reçut son nom de Crès , le premier de ses Rois ( 1 ). Il étoit l’auteur de plusieurs découvertes utiles qui avoient contribue au bonheur de scs peuples ( 2 ). Animés par la reconnoissance, ils voulurent conserver le souvenir de ses bienfaits , et immortaliser son nom en le donnant à l’ile (5).
(4) Pour distinguer les vrais Crétois des
( 1 ) Eusèbe , in dira. Crès Indigène fut le premier qui régna en Crète, et qui lui donna son nom. On dit qu’il fut Un des Curètes qui cachèrent et nourrirent Jupiter.
Isidore , Orig. liv. 14, c/iap, 6 . Cette île fut appellée Crète , du nom d’un certain Crêtes , un de ses habitans.
Cedrenus. Crète reçut son nom de Crêtes, qui en fut Roi et la gouverna.
(2) Diodorc de Sicile , liv. 5 .
( 3 ) Etienne de Bysance, qui rapporte les opinions des Anciens au sujet de cette île , dit qu’elle reçut sou nom de Co res t ou de Crète , fds de Jupiter et de la Nymphe Ida, ou de Creta , une des Ilespérides, etc. Mais il ajoute qu’il vaut mieux faire dériver cè nom de Crès , un de ses liahitans. Elle eut beaucoup d’autres noms qu'il seroit inutile de détailler ici.
(4) Eustatius , sur V Iliade. *
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sur la Grèce. 141 etrangers , on les appella Eteocrètes. Une foule de peuplades vinrent s’établir dans l’ile, de toutes les parties de la Grèce. La beauté de son climat, la fertilité de son terroir les invitoient à y former des habitations. Les Lacédémoniens , les Argiens , les Athéniens furent les principaux peuples qui y conduisirent des colonies (1). C’est ce qui fait dire à Homère: (2) « Crète est une grande île au milieu d’une » mer orageuse. Le sol y est gras et abondant. » Elle contient un peuple innombrable. Cent » villes la décorent. Ses habitans parlent des » langues diverses. On y trouve des Achéens, » des Eteocrètes courageux , des C’y doni en s, des » Doriens et des divins Pelasges». Les Eteocrétes occupoient la partie méridionale ; ils y avoient fondé la ville de Prœsus , et élevé un temple à Jupiter -Dictoé ( 3 ).
Crés ne fut pas le seul Monarque qui gouverna l’île de Crète. Il eut des successeurs. L’Histoire est stérile à leur sujet. Elle a simplement conservé les noms de quelques-uns de ces Rois , et un petit nombre de faits
(1) Scylax in Periplo. Dicawre/ilfs , d* vitâ Grœciat. ( 2 ) Odissée, livre 19.
( 3 ) Strabon, livre 10.
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môles de fables , arrives sous l’empire des au*
très ( 1 ). Parmi ces souverains , on trouve deux
( i ) Voici 1rs noms de ces Rois , tels que Murtius les a rassemblés dans une savante dissertation sur l’île de Crète. Jupiter, premier.
CrÉs, Celui qui donna son nom à l’île.
( Qui , après avoir régné en Libie , vint en Crète , et épousa la fille de Crès. C’est lui que Bacclius défendit contre les Titans.
MêlissÉE, Dont les filles nourrirent Jupiter.
Jupiter 2 e . j Celui qui fut élevé par les Curâtes. J1 se ^ trouve ici une grande lacune.
Cecrops.
Aptère, Qui bâtit la ville de ce nom.
Lapés,
„ (il s’empara de l’île avec les Doliens et les
Teutamus, /
I Pélasgteus.
Astéri u s, Mi no s l' r .
Il épousa Europe, enlevée par Jupiter, et adopta ses en fans.
Fils adoptif d’Astérius, mort sans enfans. Il épousa Itone, fille de Lycaste , et eut d’elle Lycasle.
Lycaste, Mi no s 2 e .
Deucalion,
( 11 épousa Ida, fille d’un Coribante, et eut ^ d’elle Miuos second.
( Il épousa Pasiphaé , fille du Soleil. Il eut V d’autres épouses et plusieurs enfans.
Î Fils et successeur du second Minos , et différent du fils de Prométhée. Il épousa Pliédre, sœur de Thésée.
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sur la Grèce. i43 Jupiter , deux Minos. Cependant la plupart des Ecrivains les confondent, et attribuent à un seul des actions qui devroient être partagées entre chacun d’eux. Cette réflexion regarde sur-tout Minos, que l’antiquité a jugé le plus sage des Législateurs. La place qu’elle lui a assigné dans les enfers, est un témoignage non équivoque de la réputation glorieuse qu’il s’étoit acquise par sa justice. Ce n’est pas sans raison, dit Platon, que la Grèce a adopté les loix de Crète, puisqu’elles sont fondées sur des bases solides , qu’elles rendent heureux et comblent de biens les peuples qui leur sont soumis ( 1 ). Une de ces loix c'toit conçue en ces termes : Que jamais les Cretois ne boivent entre eux jusqu à l’ivresse. La suivante étoit bien propre à arrêter l’effervescence présomptueuse de la jeunesse ( 2 ).
« Que les jeunes gens ne portent point sur les
( Fi ère de Deucalion. Il bâtit la Tille de
Catb.ee, <'
’ ^ Catree.
{ Petit— fils de Minos, Il conduisit , de concert avec Mérion , 80 vaisseaux au siège de Troye. Ici Unit cette liste incoinplettc.
( 1 ) Platon, livre premier des Loix.
( 2 ) Platon , sur Mino».
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» loix une indiscrète curiosité ; qu’ils n’exa- » minent pas si le Législateur a eu tort oïl » raison de les publier ; qu’ils s’écrient d’une » voix unanime : elles sont bonnes puisqu 'elles » viennent des Dieux. Si quelqu’un des vieil- » lards y trouve des abus à réformer, qu’il en » parle au Magistrat, ou qu’il en raisonne avec » ses égaux , mais jamais en présence des jeunes » gens ( 1 ) ». Ce code excellent étoit gravé sur des tables d’airain , et Tal os, Ministre de Minos, parcouroit trois fois par. an les villes et les bourgs , pour en surveiller l’exécution ( a ). Le Roi de Crète, sachant que le peuple a besoin du merveilleux pour croire, prétendit qu’il l’avoit reçu de Jupiter, son père, dans la grotte du Mont-Ida. C’est ainsi que Lycurgue , avant de donner ses loix , se rendit à Delphes, et publia qu'il les tenoit d’Apollon. C’est ainsi que Kuma attribua les siennes à la INymphe Egérie, et Mahomet à l’Archange Gabriel.
D’un autre côté, les Anciens nous peignent
(x ) Cicéron, Tusc. lir. a, «lit : Les loix de Crète, données par Minos ou Jupiter, ou comme des Poètes le virulent, d’après son conseil , sont une source d’instruction pour la jeunesse.
( 2) Platon , sur Minos.
Minos
sur la Grèce. 14$ Minos comme un Prince livre à ses passions, et un conquérant barbare. Amoureux de lu Nymphe Dictynne qui résistait à ses désirs, il la poursuivit jusqu’à l’extrémité de l’ile, et la força de se précipiter dans la mer, où elle fut sauvée par des pécheurs qui la reçurent dans leurs filets. Il fut le premier des Grecs ( 1 ) qui parut sur la Méditerranée, à la tête d'une armée navale. Il conquit les Cyclades, en chassa les Cariens, y fonda des colonies, et en donna le gouvernement à ses fils (a).
Ayant appris, tandis qu’il étoit à Paros(.5), que son fils Androgée vcnoit d’étre tué à Athènes, il déclara la guerre à Egée, et lui imposa le honteux tribut dont Thésée délivra son peuple. Il prit les armes contre Nisus, Roi de Me'gare, le fit prisonnier par la trahison de sa fille Scylla , et le mit à mort, ainsi que
(1) Strabon , /. JO. Aristote ^ Poli. 1. 2, DioJorc Je Sicile , l. 5. Pline , l. 7 , chap. 56.
( 2 ) Thucidide, livre premier.
(3) ApolloJore , lie. 3. Il apprit la mort de son fils à Pa« ros, tandis qu’il sacrilioit aux Grâces. Il ôta la couronne de soit Iront, et quitta la flûte. Il acheva cependant le sacrifice. Ce fut pour conserver le souvenir de cet événement, que les habitons de Paros sacrifièrent pendant long-temps aux Grâces , sans couronne et sans flûte,
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Mcgare, fils d’Kyppomène, qui lui avoit apporté du secours. Dédale, contre lequel il étoit irrité , désespérant de fléchir un Prince implacable , employa toutes les ressources de son génie pour échapper à son ressentiment.
Il s’enfuit en Sicile , gagna la protection du Roi Cocale, et obtint un asyle à sa cour.
Valérius Flaccus ( i ) a peint cette fuite d’une manière brillante et pittoresque. « C’est ainsi » que Dédale , devenu oiseau , se précipita » du Mont-Ida , retentissant comme 1 aiiain.
» Près de lui voloit son compagnon avec des » ailes plus courtes. Ils sembloicnt un nuage » nouveau qui s’élève dans les airs. Minus » vovant sa vengeance trompée , frémit de » colère. Ses regards se lassèrent vainement a » suivre sa proie dans l’immensité de l’espace. » Les Satellites retournèrent à Gortyne avec » leurs carquois remplis de flèches ». Le Roi de Crète n’abandonnoit pas ainsi sa proie. Il arma une fotte , poursuivit le fugitif en Sicile ( 2 ), et périt devant les murs de Camicum.
11 est évident que ces actions ne peuvent convenir au Monarque juste qui mérita de
(,) Valérius Flaccus , livre premier.
(a) Hjgin. Jable 44. Pausanias in Achaïcis.
décider dans les enfers, du sort e'ternel des
bons et des méchans. On peut donc croire avec fondement , que Minos le Législateur est différent du conquérant ; que l’ancien fut celui qui s’acquit une réputation immortelle de sagesse et de justice : que le second soumit à sa puissance une grande partie des îles de l’Archipel ; mais qu’emporté par ses passions , il ternit sa gloire par la cruauté et la vengeance.
Je ne parlerai point ici, Madame, de Pasiphaé, de Thésée, d’Ariane, et du Minotaure.
Leur histoire est liée à celle du Labyrinthe. Elle viendra naturellement , lorsque je ferai mention de cette prison fameuse, qui fut l’ouvrage de Dédale, et qui faillit d’étre son tombeau. J’ajouterai, avant dé finir cotte lettre, quelques mots sur Idomenée , le dernier Roi de Crète.
Je vous ai dit, Madame, que ce Prince avoit conduit, de concert avec Mérion (1), quatre-vingt vaisseaux au secours d’Agamemnon. Homère vous a appris les exploits éclatants par lesquels il s’étoit distingué devant les murs de Troye. Avant de partir, il laissa le
(ij Ce Mérion étoit fils de Mollis, oncle d’Idomenée.
gouvernement de ses Etats à Leucus(i), son fils adoptif, et lui promit la main de sa fille Clisithère , s’il gouvernoit avec sagesse pendant son absence. Ce jeune ambitieux ne conserva pas long-temps le souvenir des bienfaits dont il avoit été comblé. S’étant fait un grand nombre de partisans, il aspira bientôt à la Couronne. Son impatience ne put attendre qu’un- hymen légitime la lui mit sur la tête. Voyant que le Roi tardoit à revenir , et se flattant peut-être qu’il périroit en combattant , il résolut de monter sur le trône. Mida ( 2 ) épouse d’idomenée, et la Princesse Clisithère étoient un obstacle à ses désirs. Mais l’ambition ne connoît point de frein, et foule aux pieds les loix les plus sacrées. Ce barbare ayant séduit le peuple, et captivé les Grands, immola dans le temple ces victimes infortunées. Lorsque Idomenée chargé de lauriers, aborda sur la côte de Crète, Leucus qui faisoit tout trembler sous sa puissance, le poursuivit à main armée, et le força de remonter sur ses vaisseaux. Je sais qu’on raconte diversement la fuite d’idomenée. Servius (3) dit qu’il avoit
( I ) Quintus Smyrneus .
( 2 ) Joannes Tzetzes.
(3) Servius j sur l' Enéide , livre 3.
sur la Grèce. 1^3 promis, dans une tempête, de sacrifier aux dieux le premier qui s’offriroit à ses regards en abordant au rivage ; que son fils s’étant présenté, il l’immola (1 ) : que la peste étant survenuç, les habitans regardèrent ce fléau comme un efFet de la vengeance divine , et chassèrent ce père homicide, qui alla fonder Salente sur la côte de Messapie ( 2 ). Cette opinion me semble dépourvue de fondement.
L’histoire ne dit point qu’Idomenée eut un fils. S’il avoit eu un rejetton de son sang, pourquoi lui auroit-il adopté Leucus? Pourquoi lui auroit-il confié le Gouvernement de l’ile, en lui promettant la main de sa fille ? Je croirois bien plutôt qu’il apporta la peste sur ses vaisseaux, en revenant du siège de Troye, comme l’assure Hérodote ( 5 ) , et que Leucus se servit adroitement de ce prétexte pour écarter de l’ile son légitime Souverain. Au
( 1 ) Fénelon a suivi cette tradition dans l’immortel ouvrage dont il a enrichi la France.
(2) Virgile, Enéide, li ». 3 . Le bruit se répand que le Héros Idomenée , chassé du trône de ses pères, s’etoit enfui m loin de sa patrie. Idomenée de Lyctos (ville de Crète) couvre de ses soldats les campagnes de Saleruc.
( 3 ) Hérodote , liera J.
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reste, il paroît que l’usurpateur ne jouit pas long-temps du fruit de ses crimes. Aussi-tôt après le départ d’Idomenée , on voit la Monarchie éteinte , et l’Etat devenir républicain.
J’ai l’honneur d’étre , etc.