‹ Lettres sur la Gréce, pour servir de suite celles sur l'EgypteChapitre 13 sur 34 · LETTRE XIX · texte numérisé non relu

LETTRE XIX

Il me reste, Madame, à vous entretenir de la République de Crète, qui mérita les éloges de Platon , que Lycurgue prit pour modèle ( 1 ) de celle qu’il établit à Lacédémone , et qui se couvrit de gloire aux yeux de toute la Grèce : Strabon l’a jugée digne de son pinceau, et à consacré, dans son immortel ouvrage, les traits principaux qui la caractérisent.

(i) « Lycurgue s’étant retiré ea Crète , rechercha l’amitié » de Thalès, Poète et Législateur. Tl apprit de lui le rhytine * dont Rhadamante et Miuos s’étoient servi pour promulguer » les loi* qu’ils prétendoient avoir reçues de Jupiter. Il voya- » gea ensuite en Egypte , et étudia les institutions de cette » nation. Quelques-uns ajoutent qu’il se rendit à Chio , et » qu’il y conversa avec Homère. De retour dans sa patrie , il- > trouva son neveu Charilaüs sur le trône. Ce fut alors qu’il » s’occupa à former son code; mais, avant de le publier, il 2 alla passer quelque temps à Delphes , et dit qu’il le tenoit a d’Apollon.... les loix de Lycurgue sont absolument seiu» » blables à celles de Crète 2. Strabon, liv. 10.

Lettres Leur singularité vous frappera sans doute.

Vous trouverez une différence prodigieuse entre les principes de cette ancienne République, et ceux de la plûpart des Gouvernemens actuels. Mais vous verrez avec plaisir une législation, dont l’unique but fut de faire éclore dans le cœur de Fenfance , le germe tics vertus, de le développer dans l’adolescence , d’inspirer à l’homme fait l’amour de la patrie , de la gloire , de la liberté , et de consoler la vieillesse par la considération et l’estime attachée à la sagesse de ses conseils. Vous la trouverez occupée à former des amis tendres, des citoyens zélés, et d’excellens administrateurs. Ne pensez pas qu’elle employât beaucoup d’ordonnances pour produire ces avantages inestimables. Ils découlèrent naturellement d’une seule source, l’éducation publique sagement administrée. Les exemples qu’y recevoit la jeunesse, les vertus dont elle étoit témoin, les faits mémorables dont elle entendoit le récit, les applaudissemens qui le sui voient, les distinctions accordées au -courage , aux belles actions , l’opprobre imprimé au vice, voilà les seuls ressorts qu’employa le législateur Crétois, pour former une nation sensible, guerrière et vertueuse. J’ose dire que ces ressorts puisés dans la connoissance du

sur la Grèce. i 55

cœur humain suffiraient pour faire fleurir les mœurs dans toute espèce d’Etat ; mais les mœurs sont la chose dont les Gouvernemens s’occupent le moins. La froide politique les regarde en pitié. Elle condamne la plume hardie qui ose en proclamer l’empire. Elle asseoit des subsides sur leur dépravation , et au lieu de s’occuper de la prospérité des peuples , elle calcule les intérêts des Rois, leur or , et leur puissance.

Le Gouvernement Crétois, aussi -tôt après la fuite d’Idomenée, devint Aristocratique.

Sa forme mixte ( 1 ) étoit composée de la volonté du peuple , et de celle des chefs. Cependant comme les Grands occupoient les premiers emplois , ils avoient la principale part à l’administration. Chaque année, dans une assemblée nationale, dix Magistrats étoient élus à la pluralité des voix. On les noimnoit Cosmoi , et ils remplissoicnt les mêmes fonctions (a) que les Ephores à Sparte, ils présidoient à la guerre, et régloient les affaires les plus impor-

(1) Plutarque , in Diane.

(2) ytristote , Polit, liv. 2. Les Ephores ont la même paissance que les Magistrats Cretois nommes Cosmoi. Seulement les premiers sont au nombre de cinq, et les Cosmoi de dis.

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tantes ( 1 ). Ils avoient le droit de choisir des vieillards pour Conseillers. Ces vieillards , au . nombre de vingt-huit composoient le Sénat de Crète (2). On les prenoit parmi ceux qui avoient exerce la charge de Cosrnoi ( 5 ) ou qui se distinguoicnt par un mérite éminent > et une probité sans tache. Ces Sénateurs étant perpétuels, jouissoient d’une haute considération , et l’on ne décidoit rien sans les avoir consultés. C’étoit une barrière que la sagesse du Législateur opposoit à l’ambition de ces dix Chefs. Il avoit encore borné leur puissance, en fixant à une année la durée de leur administration. Sa prévoyance s’étoit étendue plus loin. Il est possible que la séduction détermine les suffrages du peuple. Ainsi, son choix pouvoit quelquefois tomber sur un .

sujet indigne d’un poste honorable. Si cet événement arrivoit , celui qui déshonoroit la dignité de Cosmoi étoit destitué dans une assemblée de la Nation , ou simplement de ses

(i) -Aristote , Polit, liv. 2.

(a) Hcsychius. « A Lacédémone, à Carthage et en CrSle, » le Collège des vieillards est appelé Geronia > . On le nommait ainsi, parce qu’il étoit composé de 28 Sénateurs.

( 3 ) Straboii } livre 10.

sur la Grèce. i55 collègues ( 1 ). Voilà sans doute ce qui fait dire à Platon (2 ) : « La République qui s’approche » trop de l’Etat monarchique , et celle qui » affecte une liberté trop étendue, n’ont point » pour base une juste modération. O Crétois !

» O Lacédémoniens ! Vous avez évité ces deux » écueils , en établissant les vôtres sur des » fondements plus solides.

Je viens d’exposer à vos yeux, Madame, ce .

qui a rapport à l’administration Crétoise. Vous voyez combien elle est simple. Un peuple libre, mais trop peu éclairé pour se conduire lui-méme, nomme des Magistrats aux mains desquels il remet son autorité. Ces Chefs , revêtus de la puissance royale , élisent des Sénateurs pour les éclairer de leurs conseils. Ces Conseillers ne peuvent rien décider par euxmêmes, mais ils sont perpétuels, et cette stabilité assure leur crédit, et étend leurs lumières. Un intérêt puissant engage les Chefs de la République à parcourir glorieusement leur carrière. D’un côté, la crainte du déshonneur les arrête; de l’autre, l'espoir de devenir un jour membres du Conseil national les excite.

( 1 ) Aristote.

(a) Platon, des Lois, livre 3.

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Examinons maintenant les moyens emplo 3 és par le Législateur , pour former des Citoyens. Tous les Cretois étoient soumis à leurs Magistrats, et divisés en deux classes, celle de l’âge viril , et celle de la jeunesse. ( i ) Les hommes faits étoient dans la première. Les jeunes gens parvenus à leur dix-septième année composoient la seconde (a). La société des hommes dans des édifices publics prenoit ses repas en commun. Là, le chef, le magistrat, le pauvre, le riche assis ensemble, avoient le même breuvage, la même nourriture. Un vase rempli de vin mêlé d’eau ( 3 ) , que l’on passoit à la ronde, étoit l’unique boisson des convives. Les vieillards seuls avoient le droit de demander un surcroit de vin. Ce peuple, si sage , connoissoit sans doute l’empire de la beauté, puisqu’il avoit établi une femme pour

( I ) La première classe se nommoit -Andreia , et répondoit aux Pheidicia des Lacédémoniens. Ces deux noms servoient à désigner les lieux publics où les Crétois et les Spartiates réunis prenaient leurs repas en commun , et où ils disrouroient sur les affaires de l’Etat. Anciennement même on appelloit à Lacédémone ces assemblées -Andreïa. -Aristote.

(2) La seconde classe s’appelloit -A gelas , troupeau assemblé. On donna aussi ce nom aux édifices où la jeunesse réunie preiiolt ses repas en public.

(3) JÜus.adas , sur la Crète.

sur la Grèce. i5 7 présider à chaque table ( 1 ). Elle prenoit publiquement les mets les meilleurs , et les présentent à ceux qui s’étoient illustres par leur valeur dans les combats , ou leur sagesse dans les conseils. Cette distinction méritée , loin de faire des jaloux, ex ci toit tout le monde à s’en rendre digne. Près du lieu ou les Citoyens étoient rassemblés (a), on dressoit deux tables appelées hospitalières; tous les voyageurs et les étrangers qui se présentoient , y étoient admis ; ils avoient aussi une maison particulière , où ils pouvoient pa’sser la nuit.

Pour fournir aux dépenses publiques, chaque citoyen étoit obligé d’apporter en commun, la dixiéme partie de ses revenus. Les Préfets des villes se chargeoient de la distribution générale. En Crète , dit Aristote , une partie des fruits de la terre, des troupeaux , des revenus de l’Etat , des impôts , est consacrée aux dieux, l’autre aux classes qui partagent la société ; de manière que les hommes , les femmes , les enfans sont nourris aux dépens du public.

(5) Après le dîner, les chefs avoient cou-

( I ) DosiaJas.

(2) DosiaJas. Eustathius.

( 3 } DosiaJas j sur les ajjaircs Jt Crète.

tume de s’entretenir ensemble , et de consulter sur les affaires de la République ; ils racontaient ensuite les belles actions faites dans les

combats; ils exaltoient le courage des plus illustres guerriers , et exhortoient les jeunes gens à la vaillance ( 1 ). Ces assemblées étoient la première école de l’enfance. A sept ans , on mettoit l’arc à la main du Crétois ; dès-lors il étoit reçu dans la société des hommes , et il n’en sortoit qu’à l’àge de dix - sept. Là , assis par terre , et vêtu d’un habit simple qu’il gardoit toute l’année , 11 servoit les vieillards , et écoutoit en silence leurs avis : son jeune cœur s’enflammoit au récit des hauts faits d’armes, et il brùloit de les imiter ( 2 ). Il se faisoit une habitude de la sobriété et de la tempérance • ayant sans cesse devant les yeux des exemples de modération, de sagesse, de patriotisme, il recevait le germe des vertus , avant même d’avoir l’usage de raison.

On l’accoutuinoit de bonne heure aux ar-

( 1 ) Eustathius , sur l’OJissée , dit : Les Crétois consultaient, après le dîner, sur les affaires publiques. Ils parloient ensuite de la guerre, louoient les exploits des Guerriers, et exhortoient ces jeunes gens à les imiter.

(2) Strabon , Uv, lo.

sur la Grèce. i5g mes et à la fatigue ( 1 ), afin qu’il pût endurer la chaleur, le froid, franchir les monts et leurs pre'cipices , et supporter courageusement les coups qu’il recevoit dans les gymnases et les combats. Son éducation ne se bornoit pas aux exercices gymnastiques; on l’instruisoit à chanter avec une sorte de mélodie (2) les loix écrites en vers, afin que le plaisir de la musique les lui gravât plus facilement dans l’esprit, et que s’il péchoit contre elles, il ne put s’excuser sur son ignorance. Il apprcnoit ensuite des hymnes en l’honneur des Dieux, et des poèmes faits à la louange des Héros. Parvenu à sa dix-scptiéme année, il quittait la société des hommes, et entroit dans celle de la jeunesse.

Là continuoit son éducation ; il s’exerçoit à la chasse , à la lutte , et à combattre avec ses compagnons. La lyre jouoit des airs dont le rhytme étoit Usité à la ( 3 ) guerre , et il

(1) Strabon, liv. 10. Les loix de Crète, dit Cicéron , instruisent la jeunesse à la chasse, à la course, à supporter ia , faim, la soif, le froid et la chaleur.

(2) Strabon, livre 10. Cet Auteur dit que les loix de Crète étoient écrites en vers, et que le rhytme en étoit fort serré.

( 3 ) Athénée , livre 12. Les J.acédémoniens fondent sur l’ennemi au son de la ilùte, les Crétois au son de la lyre.

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falloit en suivre exactement la mesure. Ces jeux n’étoient pas toujours sans danger, puisqu’on s’y servoit quelquefois d’armes de fer ( i ). Une danse où la jeunesse tàchoit sur - tout d’exceller , étoit la pyrrhique inventée* en Crète (a) : les danseurs portoient l’habit de guerre , c’étoit une casaque courte et légère , qui ne descendoit qu’au genou, et qui étoit serrée par une ceinture à double tour ; un brodequin formoit leur chaussure : ils étoient couverts de leurs armes , et figuroient, au son des instrumens, diverses évolutions militaires. «Les Lacédémoniens et les Cretois, dit Liba- » nius (o) cultivoient la danse avec un zèle » étonnant j ils la regardoient comme un exer- » cice nécessaire ordonné par la loi, et il étoit » presque aussi déshonorant de l’abandonner, » que de quitter son poste pendant la bataille».

(4) 11 étoit permis aux Crétois riches, et

(t) Stralon, livre 10.

(2) Diodâre , lie. 5. Denis <T Halicarnasse , li ». 7. Pline, lie. 7 , chop. 56. Stralon, lir. 10, (lisent que cette danse fut inventée en Crète. Nicolas Damaseèue dit que Pyrrhicus de Cydon eu fut l’inventeur.

( 3 ) Lilanius, dans son oraison pour les Danseurs.

(4) Stralon , livre 10. Ces sociétés couine je l’ai dit, se nemmoieijt Agelat.

d’une

sur la Grèce , 161 d’une illustre naissance, de former des sociétés de jeunes gens de leur âge. C’étoit à qui auroit la plus nombreuse; pour l’ordinaire, le père de celui qui l’avoit rassemblée y présidoit ; il avoit droit d’instruire cette jeunesse guerrière, de l’exercer à la course , à la chasse , et de décerner des peines ou des récompenses.

L’amitié étoit en grand honneur parmi les Cretois ; mais, dit Strabon (1), leur manière d'aimer est fort extraordinaire ; au lieu de la douce persuasion , ils emploient le rapt pour gagner des amis. Celui qui chérit secrètement un jeune homme de son âge, et qui désire se l’attacher par des liens indissolubles , forme le projet de l’enlever : il en fait part à ses compagnons trois jours avant l’exécution ; ceux-ci ne peuvent ni le cacher , ni l’empêcher de sortir , parce qu’ils sembleroient avouer qu’il ne mérite pas un tel excès d’amqur. Au jour marqué ils se réunissent ; si le ravisseur leur paroît d’un mérite égal ou supérieur à son ami , ils font semblant de s’opposer à l’enlèvement pour satisfaire la loi, et le favorisent ensuite avec joie: si au contraire ils ne le jugent pas digne du choix qu’il a fait , ils l’empêchent d’exécuter son dessein. La résistance

( t) Strabon , livre IO.

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simulée dure jusqu’à ce que le jeune homme ait conduit sa proie à l’assemblée dont il est membre. Ils ne regardent pas comme le plus aimable, celui qui surpasse les autres en beauté, mais, celui qui se distingue par Sa bravoure et sa modestie.

Le ravisseur comble de bienfaits son jeune ami, et le mène par-tout où il désire j il marche accompagné de ceux qui ont favorisé son larcin ; il le conduit de fête en fête , lui procure les plaisirs de la chasse , de la bonne chère ; et, après s’être efforcé pendant deux mois de gagner son cœur , il le ramène à la ville, et est obligé de le rendre à ses parens. Auparavant il lui fait présent de l’habillement guerrier , d’un bœuf et d’un vase, ce sont les dons accoutumés et légitimes ; quelquefois sa générosité s’étend au - delà , et il lui offre des présensfrsomptueux à la dépense desquels ses compagnons contribuent. Le jeune homme immole le bœuf à Jupiter, et donne un festin à ceux qui ont assisté à son enlèvement. Il prononce alors sur ses liaisons avec son ravisseur, et déclare si elles lui sont agréables, ou non. S’il avoit à se plaindre de sa conduite, la loi lui permet de quitter un ami indigne de ce nom, et d’exiger qu’il soit puni.

Il seroit honteux , ajoute Strabon , pour

sur la Grèce. iS5 UH jeune homme beau et d’une illustre naissance , de n’avoir point d’ami, parce qu’on en rejetteroit la faute sur ses mœurs. Ceux qui ont été enlevés reçoivent des honneurs publics. Ils ont les premières places à la course et dans les assemblées. 11 leur est permis de porter le reste de leur vie le vêtement qu’ils doivent à la tendresse, et cette marque distinctive , annonce à tout le monde qu’ils ont joui d’une amitié distinguée.

Lorsque les jeunes gens avoient fini leurs exercices, et atteint l’àge fixé par la loi , ils entroient dans la classe des hommes faits ; alors devenus membres de la société , ils avoient leurs voix dans les assemblées nationales , et pouvoient parvenir à toutes les charges de la République. Dès -lors ils étaient forcés de se marier ; mais ils attendoient, pour conduire chez eux leurs épouses , qu’elles se fussent rendues capables de l’administration domestique. Tels sont, Madame, les principaux caractères du gouvernement Cretois. « Le Légis- » lateur, dit Strabon, avoit considéré la liberté » comme le plus grand bien dont les villes » puissent jouir, bn effet , elle seule assure » la propriété des citoyens. La servitude , au » contraire, la détruit. L’esclave n’a rien en » propre , pas même sa personne, il importe

Lettres

» donc aux hommes de conserver leur liberté; » la concorde cimente son empire, et on la » voit fleurir par-tout où l’on a éteint le germe » des dissentions. Presque toutes ont leur » source dans la soif des richesses et dans l’a- » mour du luxe. Opposez à ces passions la » frugalité, la modération, l’égalité, et vous » détruirez l’envie, la haine , l’injustice et les » mépris qui affligent le genre-humain». Voilà précisément ce que le Législateur de Crète exécuta : aussi sa République riche , puissante et fortunée, mérita les éloges des plus célèbres philosophes de la Grèce ; mais le plus bel hommage qu’elle reçut, fut d’avoir fourni à Licurgue le modèle de celle qu’il établit à Lacédémone.

J’ai l’honneur d’être, etc.

LETTRE XX

La République de Crète, dont l’antiquité', ainsi que vous l’avez vu,' Madame, remonte au siège de Troye, fleurit jusqu’au siècle de Jules- César. Aucune autre n’a joui d’un règne aussi long. Le Législateur, en fondant le bonheur des Cretois sur la liberté , avoit établi des loix propres à former des hommes capables de la défendre ( 1 ). Tous les citoyens étoient soldats ( 2 ) ; tous étoient exercés dans l’art d<? la guerre. C’étoit chez eux qu’on alloit prendre des leçons. « Philopémen , dit Plutar- » que (3)-, incapable de languir dans l’oisiveté, » et brûlant de s’instruire dans le métier des

(1) Aristote, Polit, liv. 7. En Crète, la plupart des loix avoient rapport à la guerre.

(2) Platon , des Loix, liv. premier. I,e Législateur Crétois avoit dirigé vers la guerre les loix publiques et particulières , parce que la victoire assure aux vainqueurs la propriété des vaincus.

( 3 ) Plutarque , vie de Philopémen.

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» armes , s’embarqua pour l’île de Crète ; » après s’y être exercé long-temps parmi des 1 » hommes belliqueux , savans dans l’art des » combats , et accoutumés à mener une vie » sobre et austère, il revint vers les Achéens. » Les connoissances qu’il a voit acquises , le » firent tellement distinguer, que sur-le-champ » il fut nommé général de la Cavalerie».

D’un autre côté , le Législateur persuadé que les conquêtes sont ordinairement de grandes injustices, que souvent elles affoiblissent la nation victorieuse , et corrompent presque toujours ses mœurs , s’étoit efforcé d’en détourner les Crétois. Les productions abondantes de leur île fournissoient à leurs Desoins. Ils pouvoient se passer des richesses étrangères qui , avec le commerce, eussent amené le luxe et les vices qui marchent à sa suite i il sut, sans le défendre expressément , en inspirer le dégoût. Les jeux gymnastiques qui occupèrent les loisirs de l’ardente jeunesse, les plaisirs de la chasse auxquels elle se livra, l’amitié qu’il présenta à ses yeux comme une divinité, les spectacles publics qui rassemblèrent les différentes classes de la société, et où les femmes étoient admises ( 1 ) , l’amour de

( l ) Pt ut arque 3 vie de Thésée.

sur la Grèce. 167 Légalité, de l’ordre de la patrie dont il enflamma tous les cœurs , les institutions sages qui firent: d’une nation une seule famille, tous ces liens attachèrent les citoyens à leur ile , et trouvant chez eux le bonheur qu’ils désiroient, ils ne songèrent point à chercher audel^rs une gloire imaginaire , et à soumettre d’autres peuples à leur empire. Aussi, depuis que cet Etat eut pris la forme républicaine, jusqu’au moment où Rome l’attaqua, on ne vit jamais la nation en corps porter ses armes chez un peuple étranger. Cette modération est unique dans l’histoire, et les Crdtois seuls en ont mérité la gloire. A la vérité, les particuliers pouvoient aller combattre hors de leur patrie. Les Princes et les Rois qui oonnoissoient leur valeur et leur adresse à tirer de l’arc , les soudoyoieut à l’envi ; tous s’efforçoient d’avoir dans leurs armées, un corps de sagittaires Crétois. Dans- le monde entier , il 11’y eut point d’archers plus célèbres qu’eux ( 1 ). Les flèches de Gortyne, dit Claudien, dirigées par un arc heureux , portent des blessures certaines ; jamais elles ne manquent le but.

g (1) Claudien. Plutarque , dans Pyrrhus. Pausanias in Menes.tiacis , attestent que les Cretois étoient célèbres dans l’art de lancer les flèches, et que les Princes les soudoyoieut à l’envi pour eu former des corps d’archers.

jCS Lettres

Si les villes nombreuses qui florissoient en Crète, n’unirent point leurs efforts pour asservir les îles voisines, en les couvrant du sang de leurs habitans , elles ne furent pas assez sages pour conserver la paix entr’elles. La discorde y alluma souvent son flambeau.

Les plus puissantes voulurent dominer su£ les autres ; Cnosse et Gortyne tantôt alliées , marchèrent sous les mêmes drapeaux , renversèrent les forteresses de leurs voisins , et les soumirent à leur empire ; quelquefois ennemis, elles s’attaquèrent mutuellement,, et virent périr dans ces guerres civiles leur plus florissante jeunesse. Lyctos et Cydon opposèrent une digue inébranlable à, leur ambition, et conservèrent leur liberté. Cette dernière avoit acquis ( 1 ) une telle puissance , qu’elle faisoit pancher la balance en faveur du parti pour lequel elle se déclarait , Ces guerres civiles causèrent la raine de plusieurs villes , et ensanglantèrent la patrie de Jupiter.

A quoi doit-on attribuer ce s dissentions intestines? Une partie de l’île étoit occupée par les Etéocrètes , ses habitons naturels. Des colonies d’Athènes, de Sparte, d’Argos, et de

( l ) Stralon , livra 10.

s u k la Grèce. 169 Samos (1) se joignirent à eux pour la peupler. Peut - être que les anciennes haines qui divisèrent ces e'trangers , ayant laissé dans les cœurs des feux mal éteints , n’attendoient qu’une circonstance pour s’enflammer de nouveau ; on pourroit croire aussi que les plus puissans d’entr’eux se confiant à leurs avantages, furent tentés d’en proiiter, et regardèrent la forçe comme un droit ; enfin cette jeunesse bouillante accoutumée aux' exercices militaires , étoit toujours prête à voler aux combats. Voilà probablement les raisons qui mirent les armes à la main à des peuples sou* mis aux mêmes loix , aux mêmes usages , et à la même religion (2). Quoiqu’il en soit, les Crétois, persuadés que la victoire dépendoit de l’union des soldats, paroient superbement les plus beaux jeunes gens de l’armée , et les faisoient sacrifier à l’amitié avant le combat. Il est des pays où , dans de semblables circonstances , on devroit forcer les chefs de sacrifier à la concorde. Si le sacrifice étoit sincère, il eonserveroit leur gloire , et empécheroit que des

( 1 ) Hérodote liv. 2 , dit : les Samiens , qui bâtirent Cydon , y élevèrent des Temples , parmi lesquels on remarquoit celui de Dictynne.

( 2 ) Athénée, livre i3.

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flots de sang humain fussent inutilement versos pour l’Etat.

L’ainour de la guerre n’avoit point étouffé dans le cœur des Cretois cette sensibilité exquise qui fait chérir les beaux arts. « Les Crétois , » dit Sozomène ( 1 ) firent éclater leur muni- » licence envers Homère , en lui donnant mille » e'cus; et se glorifiant d’une générosité que » l’on ne pouvoit surpasser, ils inscrivirent ce » don sur une colonne publique ». En Crète, ajoute Ptolémée (a), les hommes sont encore plus curieux de cultiver leur esprit que d’exercer leurs corps. Aussi lorsque la discorde régnoit parmi eux, souvent la voix de la sagesse, et le charme de la poésie les ramenèrent à la raison. Thalès de Gortyne (3), qui instruisit Lycurgue, fut un de leur plus célèbre philosophe ; poète et Législateur , il se servit

heureusement de ses talens et de ses connois-

sances, pour éteindre parmi ses concitoyens le

( 1 ) Sozomène, préface de l’Histoire Ecclésiastique.

(2) Ptolémée, in Tetralili , livre second.

( 3 ) Pausanias , in yltticis , dit que ce Talés étoit de Gortyne. Diogène de Laërcei assure qu’il vivoit du temps de Lycurgue et d’Homère. Strabon , /. io, semble confrmer ce sentiment.

Digitiz-ed by G

fou des dissentions ( 1 ). « Ses poésies étoient » des discours en vers, qui rappeloient le peu- » pie à la concorde et à l’obéissance ; il avoit » su renfermer dans un mètre exact toute la » gravité de son sujet , tempérée par le doux » attrait du sentiment. Tel étoit 1 ’efFet de ses «poésies que les auditeurs dont L’esprit, le » cœur , et l’oreille étoient également flattés , » déposoicnt peu-à-peu leur animosité. Bien- » tôt, cedant à l’amour de la paix dont il pej- » gnoit les avantages , ils oublioient leurs » haines intestines , et se rangeoient sous l’é- » tendard de la concorde ». On dit que ce Sage inventa les airs propres aux danses militaires et à la pyrrhique crétoise ( 2 ). Des hommes sur lesquels la poésie et la musqué avoient autant d’empire, ne dévoient pas être

(1) Plutarque, rie de Lycurgue.

(2) T.e Scholiaste de Pindarc , Pvth. ode second , dit quo ces dansés Furent instituées par les Curètes, Stralon , liv. 10 , est du même sentiment; cependant, il ajoute que Thalès inventa le rhytme crétois. Nicolas Darnascèn» et 3 larius P/otius , do Melris, attribuent l’invention de la Pyrrhique armée h Pjrrhicus de Cydou. Ne pourroit-on pas concilier ces Auteurs, en disant que les Curètes furent les premiers Instituteurs des danses militaires; que Pyrrhicus inventa particulièrement celle à laquelle il donna son nom ; que Tlialès en fit les airs , ou leur adapta une nouvelle musique?

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ennemis de la. volupté ; aussi étoient-ils dans l’usage ( 1 ) de marquer les jours heureux par des cailloux blancs, et les malheureux par des noirs. L’année révolue, ils examinoient

comhien il s’en trouvoit de blancs , et ne croyoient avoir vécu que ce nombre de jours ; car ils ne comptoient la vie que par leurs plaisirs. Voilà pourquoi ils faisoient écrire sur leurs tombeaux : il a 'vécu tant de jours , il en a duré tant.

Dans les âmes sensibles et • généreuses , la gloire s’éveille facilement. On voit les Cretois courir aux solemnités fameuses de la Grèce, et remporter des palmes aux jeux Olympiques, INéméens, Pythiens ( 2 ); d’autres , favorisés des Muses , mirent en vers héroïques les oracles des prophètes , et composèrent divers poèmes où ils célébrèrent les hauts faits des héros (5). Plusieurs se rendirent célèbres dans l’histoire (4)- On rapporte que le plus ancien

(1) Comutus , sur la seconde satyre de Perse.

(2) Tels qu’Ergotèles de Cnosse, célébré par Pindare, ode ia.

( 3 ) Iophon de Cnosse mit en vers héroïques les Oracles des Prophètes. Pausanias. Rhianus de P.ena écrivit plusieurs livres en vers, et composa divers poëines. Step/ian us.

(4) Die tys de Cnosse suivit liomeuée d-ins la Troide, et

sur la Grèce.- 175 combat fut celui où l’on proposa un prix au poète qui chanteroit le mieux un hymne à Apollon. Chrysothémis de Crète chanta , et remporta la victoire ( 1 ).

Le temps a dévoré presque tous leurs ouvrages j et si Pindare n’avoit pas conservé quelques-unes de leurs couronnes , on ne sauroit pas même le nom des vainqueurs qui les ont portées. Le temple de Diane, à Ephése, bâti par Ctésiphon et son fils Metagènes , tous deux Crétois , n’a pas duré davantage ( 2 ). Ces habiles Architectes l’avoient construit sur les proportions de l’ordre Ionique (3) ; ils avoient réuni au choix des marbres, à la beauté de l’architecture , à la majesté de l’édifice , à la noblesse et à la perfection de l’ensemble , la solidité qui seule peut leur ajouter du prix, leur nom est passé à la postérité , mais les * marbres , les colonnes du monument qui les

écrivit l’Histoire de ce siège fameux qu’Hotnère nous a transmise après lui. Joannes Tzetzes. Lucillus de Tarha écrivit un commentaire sur l’Histoire des Argonautes, etc.

( 1 ) Pausanias •in Phoricis.

(2) Pline , lie. 7, chap. 07. On loua Ctésipbon de Cnosse sur l’art admirable avec lequel il bâtit le Temple de Diatle à Ephèse.

( 3 ) T'ilruve , livre 3 .

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immortalisa ont été dispersés ou détruits, et à peine reste- t-il quelques traces d’une des sept merveilles du monde.

Les nations passent sur la terre , comme les xnonumens de leur .puissance , et. après quelques siècles , à peine reconnoit-on dans leurs descendans, l’empreinte de leur antique caractère. Les unes subsistent plus long-temps, les autres moins, et l’on péut presque toujours calculer leur durée sur la bonté de leurs loix, et leur fidélité à les observer. La République de Crète établie sur des fondemens solides , n’a, pendant plus de dix siècles , reconnu aucun maître étranger. Elle repoussa généreusement les fers des Princes qui tentèrent de l’asservir. Enfin le temps arriva, où les Romains, fiers de leurs victoires et de leurs forces, affectèrent l’empire du monde, et ne voulurent plus voir dans l’univers que des sujets ou des esclaves. Florus ( 1 ) ne dissimule point que l’ambition, et le désir de soumettre la patrie fameuse de Jupiter, furent les seuls motifs qui portèrent les Romains à l’attaquer. « Si l’on » veut savoir la vraie cause de la guerre de » Crète, dit-il, nous l’avons entreprise par le » seul désir de subjuguer cette île célèbre.

(i ) JF/oruSy lin e 3 .

» Elle paroissoit avoir favorisé Mitridate : il » plut à Rome de venger cette prétendue in- » suite , en lui déclarant la guerre. Marc-An- » toine (1^, (le père du Triumvir), l’attaqua » avec une grande confiance de succès ;*ïl fut »-puni de son orgueil et de sa lâcheté. Les » ennemis interceptèrent une grande partie de » sa flotte, et pendirent les captifs aux mâts, » enveloppés de cordes et de voiles. C’est ainsi » que les Crétois rentrèrent triomphans dans » leurs ports ».

Rome ne pardonnoit point une défaite. Aussi-tôt que la guerre de Macédoine fut terminée, elle s’arma pour la vengeance. Quintus Metellus fut envoyé en Crète avec une armée formidable (2). Il y éprouvé la plus grande résistance. Panare et Lasthène , deux chefs expérimentés, ayant rassemblé vingt mille jeunes gens, ardents dans les combats, et d’un courage déterminé , employèrent avec succès leurs armes et leurs flèches , et balancèrent pendant trois années entières le destin des Romains.

Ces Conquérans ne purent s’emparer de l’ile

(1) Marc-Anloine étoit chargé de la garde des côtes maritimes de tout l’Empire Romain. Il périt en Crète, où ils’éloit déshonoré.

(a) VelléiuSy livra second.

Lettres

qu’après avoir fait périr ses plus braves guerriers. Ils y perdirent beaucoup de monde, et achetèrent , par bien des travaux , une victoire ensanglantée. Enfin leur fortune S’emporta , et le^premier soin du vainqueur fut d’abolir les loix de Minos ( 1 ) , et d’établir à leur place celles de Nu ma. Strabon ( 2 ) , philosophe judicieux, se plaint de cette rigueur ^ et dit que, de son temps, les institutions Cretoises n’étoient plus en vigueur, parce que les Romains forcoient les Provinces conquises à adopter leur Code. Afin de s’assurer davantage de l’ile , ils envoyèrent une colonie puissante à Cnosse (3).

Depuis cette époque , jusqu’à nos jours , Madame, c’est-à-dire pendant un espace de dix-neüf cents ans, lesCrétois n’ont plus figuré parmi les autres peuples de la terre, ils n’ont plus formé une Nation, et ont perdu peu-àpeu leur vaillance , leurs mœurs , leurs vertus , leurs sciences, et leurs arts. On ne peut attribuer ces pertes déplorables qu’à l’extinction de leur liberté. Tant il est vrai que l’homme

( 1 ) Paulus Diaconus , hist. I. 6 .

( 2) Strabon, bip. 10 .

( 3 ) Idem } ilid.

sur la. Grèce. 177 €!st ne pour elle, que dépourvu de cet appui qu’il a reçu de la Nature pour soutenir sa faiblesse , son génie est sans feu , son courage sans énergie, sa volonté sans puissance, et qu’enfin il se détériore , et tombe dans l’avilissement.

( 1 ) L’ile de Crète , jointe au petit royaume de Cyréne sur la côte de Lybie , forma une province romaine. In Proconsul la gouverna d’abord; on y envoya dans la suite un Questeur et un Assesseur ( 3 ); enfin, Suétone nous apprend qu’elle fut gouvernée par un Consul (3). Cette ile fut éclairée une des premières du flambeau de l’Evangile. Saint Paul y porta la foi chrétienne , et son disciple Tito qu’il laissa pour cultiver ce germe précieux , en fut le premier l’Evéque. Sous l’empire de Léon, on y voit douze Evêchés (4), qui tous dépendoient du Patriarche de Constantino-

( I ) Strabon , livre 1 7,

(2) Dion.

( 3 ) Suétone , vie de ï'espasien.

(4) Ces Evêchés suivoient cet ordre, comme on le voit dan* la Novelle de l'Empereur Léon. Gortjne , Cnotse , Arcadia , C/ierronèse , Aulopotame , Agrium , Lampa , Cydonia , i livra , Petra , Sitea , Cissamo.

178 Lettres

pie ( 1 ). Constantin divisa la province de Crète et de Cyrène , dans la nouvelle distribution qu’il fit de l’Empire. Ayant laissé trois fils, Constance, Constantin et Constant, il donna au premier la Thrace et l'Orient; au second t le royaume d’Occident; et au troisième, l’ile de Crète, l’Afrique et l’Illyrie.

(2) Lorsque Michel Balbusoccupoit le trône de Constantinople , la révolte de Thomas , qui dura trois ans, lui fit négliger les autres parties de l’Empire. Les Agaréniens (Nation Arabe), qui avoient conquis les plus belles provinces d’Espagne , saisirent cette circonstance. Ils armèrent une flotte considérable, pillèrent les Cyclades, attaquèrent l’iîe de Crète, et s’en emparèrent presque sans résistance. Pour assurer leur conquête , ils bâtirent une forteresse qu’ils nommèrent Khandak , retranchement, et qui, sous les Vénitiens, prit le nom de Candie. De cette citadelle , les barbares firent des courses dans l’ile et portèrent par-tout le ravage et la désolation. Dans leurs attaques

réitérées, ils soumirent toutes les villes , excepté

fl) Zozime , Tivre second.

(2) Constantin Porphyrogenetes , de l’administration de l’Empire, chapitre 12.

s ti r la Grèce. ï*g Gy don. Michel fit de vains efforts pour leS ■chasser de Crète. L’Empereur Basile, le Macédonien, ne fut pas plus heureux. Ils le défirent dans une sanglante bataille ; mais un de ses généraux les ayant vaincus , leur imposa tribut. Au bout de dix ans , les Arabes le refusèrent. 11 étoit réservé à Nicéphore Phocas, qui fut Empereur dans la suite ( 1 ) , de délivrer cette belle île du joug des infidèles. Il y débarqua avec une armée nombreuse, les attaqua courageusement , et les terrassa dans plusieurs combats. Les Sarrasins n’osant plus tenir la campagne devant ce redoutable chef, s’enfermèrent dans leurs châteaux. Phocas , muni de toutes les machines de guerre propres aux sièges, renversa leurs murs, et jetta l’épouvante parmi eux. Il prit leurs places fortes, l’une après l’autre, et les força jusque dans Khandak leur Métropole, et leur dernière espérance.

11 soumit l’ile entière, après neuf mois de combats , fit prisonnier le Roi Curup et son lieutenant Anemas , et rendit à l’Empire une province que les Infidèles avoient possédée pendant 127 ans. Elle resta sous la domination des Empereurs de Byzance, jusqu’au temps où Baudouin, Comte de Flandres, assis sur

( 1 ) Murtius .

i8o Lettres

leur trône , recompensa magnifiquement les secours que lui avoit amené Boniface, Marquis de Montferrat , en le faisant Roi de Thessalonique , en ajoutant l’ile de Crète à son Royaume. Ce Seigneur, plus jaloux d’acquérir de l’or que de la gloire , la vendit aux Vénitiens l’an ug4 (0*

L’ile de Crète respira sous les loix de cette sage République. Les peuples y jouirent d’un gouvernement modéré ; et encouragés par leurs maîtres, se livrèrent au commerce et à l’agriculture. Les voyageurs trouvèrent auprès des Coinmandans Vénitiens , les ressources dont ils ont besoin pour étendre et perfectionner des connoissances utiles au genre-humain.

I .e naturaliste Belon se loue beaucoup de leurs . lions offices , et fait des descriptions intéressantes de l’état florissant du pays qu’il parcouroit.

Le siège du Gouvernement fut établi â Candie. Les Magistrats et les Officiers , qui composoient le Conseil, y résidoient. Le Provéditeur-Général étoit à la tète. Il avoit la principale autorité, et son pouvoir s’étendoit sur tout le royaume. Venise le possédoit depuis cinq siècles et demi , et Cernaro occupoit

1 1 1 Tm gu erra (Ire ton se.

la charge la plus importante, tandis que l’orage grondoit du côté de Constantinople. Les Turcs, depuis un an , rassembloient un armement prodigieux. Ils trompoient le lîaîle en l’assurant qu’il étoit destiné contre Malte.

Tout-à-coup, au milieu de la paix jurée, ils vinrent fondre sur la Crète l’an if>45, avec une flotte de \ oo voiles, soixante mille hommes de débarquement , et quatre Pachas ( i ).

L’empereur Ibrahim , qui ordonnoit cette expédition , n’avoit aucun motif pour l’entreprendre. Il employa toute la perfidie des Orient taux, pour en imposer au Sénat de Venise- Il combla de présens son Ambassadeur , ordonna à sa flotte de se porter jusqu’au cap Matapan, comme si elle devoit sortir de l’Archipel, fit assurer les Gouverneurs de Tine et du Cerigne que la République n’avoit rien à craindre pour ses possessions. Au moment où il donnoit ces assurances, l’armc'e navale s’enfonçoit dans le golfe de la Canée ; et passant entre cette ville et Saint-Théodore, elle alla prendre terre au-dessous de la rivière de

(i) Le Capilan-Pacha , Croate de nation, qui commandoit la flotte; le Pacha de terre, nommé Isouf, qui devoit commander pendant le siège ; Hassan-Pacha Belierghei de Romélie , qui étoit le premier entré dans les murs de Babylone , et Aiuurat Pacha, Aga des Janissaires.

18» Lettres

Platania. C’est ainsi que les Ottomans en ont toujours agi avec les peuples qu’ils ont voulu subjuguer. La fraude et la force, voilà les armes qu’ils employent pour faire réussir leurs desseins ; mais le temps approche où ils doivent rendre leurs injustes conquêtes.

Les Vénitiens , qui ne s’attendoient point à cette irruption subite , n’avaient fait aucuns préparatifs pour la repousser. Les Turcs débarquèrent sans éprouver la moindre résistance. L’ile Saint-Théodore n’est éloignée que d’une lieue et demie de la Canée. Elle n’a que trois quarts de lieue de circuit. Les Vénitiens y avoient élevé deux forts i l’un , au sommet de la pointe la plus escarpée, s’ap-.

pelloit Turluru , l’autre , situé plus bas , se nommoit Saint - Théodore. Il importoit aux Musulmans de s’emparer de ce rocher, qui aurait incommodé leurs vaisseaux. Ils se hâtèrent de l’attaquer, et s’y portèrent avecardeur. La première de ces forteresses n’avoit ni canons , ni soldats ; elle fut enlevée sans coup-fe'rir. La seconde n’avoit pour garnison que soixante hommes. Ils se défendirent jusqu’à la dernière extrémité ; et lorsque les Turcs s’en emparèrent , ils n’y trouvèrent que dix soldats , que le Capitan - Tacha eut la cruauté de faire décapiter,.

sur la Grèce. i85 Maîtres de ce poste important r ainsi que du Lazaret, écueil situe à une demi-lieue de la Cane'e , les Turcs bloquèrent la ville par mer, et l'environnèrent de tranchées par terre. Le Général Cornaro fut frappé comme d’un coup de foudre, lorsqu’il apprit la descente des ennemis. Il ne se trouvoit dans toute l’ile qu’un corps de trois mille cinq-cents hommes d’infanterie, et un petit nombre de cavaliers. Il savoit que la ville assiégée n’avoit pour se défendre que mille hommes de troupes réglées , et quelques citoyens en état de porter les armes. Il se hâta de donner avis de sa détresse à la République, et vint se poster à la rade, afin d’étre plus à portée de secourir la ville assiégée. Il*y fit passer environ deux cents cinquante hommes , avant que les lignes de l’ennemi fussent entièrement achevées. 11 tenta plusieurs auti'es fois d’y jetter de nouveaux renforts , mais inutilement. Les Ottomans s’étoient approchés du corps de la place • ilsavoient emporté une demi-lune qui couvroit la porte de Retimo ; et profitant de leur artillerie nombreuse , ils battoient jour et nuit le mur en brèche. Les assiégés leur répondoient avec courage , et leur vendoient cher quelques succès incertains. Le Général Cor.

naro tenta d’armer les Grecs, et sur-tout les

Sphachiotes qui vantoient leur bravoure. Il en forma un bataillon. Leur temps étoit passé.

A la vue de l’ennemi, au bruit du canon, ils prirent honteusement la fuite, et il ne fut pas possible d’en conduire un seul au feu.

Tandis que le Se'nat de Venise délibéroit sur les moyens de secourir la Canée, tandis qu’il s’occupoit à rassembler une flotte , les généraux Mahometans sacrifioient le sang de leurs soldats , pour terminer glorieusement leur entreprise. Ils avoient déjà perdu vingt mille guerriers dans les divers combats qu’ils avoient livrés ; mais ils étoient descendus dans les fossés, et creusoient , sous les remparts, les souterrains effrayans où la poudre enfermée s’enflamme avec un fracas horrible , et renverse les forts les plus inébranlables. Ils firent jouer une de ces mines sous le bastion de Saint Deinetri. Elle abattit un énorme pan de muraille dont tous les défenseurs furent engloutis. A l’instant les assiégeans montèrent le sabre à la main • et profitant de la conster- ' nation générale , se rendirent maîtres de ce poste. Les assiégés, revenus de leur frayeur» les attaquèrent avec une intrépidité sans exemple. Environ 400 hommes fondirent sur 3000 Turcs déjà retranchés sur le mur, et; les assaillirent avec tant de chaleur et d’opU

sur la Grèce. i85 niàtreté qu’ils en tuèrent un grand nombre, et précipitèrent le reste dans le fossé. Dans cette extrémité tout combattit. Les Caloyers portèrent le mousquet , des femmes oubliant leur sexe, parurent au milieu des défenseurs, soit pour leur donner des armes , soit pour s’en servir elles-mêmes, et plusieurs de ces braves héroïnes y perdirent ,1a vie.

Depuis cinquante jours la place tenoit contre toutes les forces des Turcs. Si , dans ce moment encore, les Vénitiens avoient envoyé une armée navale à son secours , le royaume de Candie étoit sauvé. Sans doute qu’ils n’ignoroient pas ce fait connu. Le vent du nord donne à plein dans le golfe de lq Canée. Quand il souffle un peu frais, la mer y devient furieuse. Il est impossible alors à une escadre, quelque nombreuse qu’on la suppose , de s’y former en ordre de bataille pour attendre l’ennemi. Si les Vénitiens étoient partis du Gerigue avec ce vent favorable, ils seroient arrivés à la Canée dans cinq heures j et seroient entrés dans le port à pleines voiles, sans avoir tiré un seul coup de canon , sans qu’aucun vaisseau Turc eut osé se présenter devant eux ; car il auroit risqué d’être affalé sur la côte, et brisé contre les écueils dont elle est hérissée. Au lieu d’exéçutemcif projet.

i8ff Lettres

que la nature des lieux devoit faire naître* ils envoyèrent quelques galères qui , n’ayant osé doubler le cap Spada , côtoyèrent le rivage méridional de l’ile , et manquèrent leur mission.

Les Caniotes , n’espérant plus un secours trop long-temps différé, voyant trois brèches, ouvertes , par lesquelles les Infidèles pou voient facilement monter à l’assaut, accablés de fatigues et de blessures, réduits à cinq cents hommes , qu’il falloit disperser sur des murs d’une demi-lieue de circuit , minés de toutes parts demandèrent à capituler. Ils obtinrent les conditions les plus honorables ; et après deux mois d’une défense glorieuse, qui coûta vingt-cinq mille hommes aux Turcs, ils sortirent de la place avec les honneurs de la guerre. Les citoyens , qui ne voulurent pas rester dans la ville, eurent la permission de se retirer, et les Ottomans, contre leur coutume exécutèrent assez fidèlement leurs conventions.

Les Vénitiens, après la prise de la Cance,.

se replièrent vers Retimo. Le Capitan-Pacha assiégea le château de la Sude, situé à l’entrée du golfe , sur un écueil d’un quart de lieue de circuit. Il dressa des batteries à terre, et s’efforça, mais inutilement, de renverser ses

sur la Grèce. 187 remparts. De'sesperant de l’enlever par force, il laissa des troupes pour en faire le blocus et s’avança vers Retimo. Cette ville , sans murailles, est défendue par une citadelle bâtie sur une hauteur qui domine le port. Le Général Cornaro s’y étoit retiré. 11 sortit à l’approche des ennemis , et les attendit en rase campagne. Pendant l’action il ne ménagea point sa personne. Pour encourager ses soldats, il combattit au milieu de leurs rangs. Une mort glorieuse fut le prix de sa bravoure , mais sa perte entraîna celle de Retimo ( 1 ).

Les Turcs ayant débarqué de nouvelles troupes dans l’ile, y apportèrent la peste, qui suit presque toujours leurs armées. Ce fléau terrible gagna de proche en proche , et semblable aux flammes qui dévorent tout sur leur passage , il détruisit la plus grande partie des habitans (2). Le reste, épouvanté de ses ravages, se sauva dans les états de Venise, et l’jle demeura presque déserte.

En 1 6^6 commença le siège de Candie, beaucoup plus long que celui de Troie. Si (*)

(*) Etat général de l’Empire O'. tcatan, troisième partie.

Ç2) Idem.

188 > Lettres

une plume fécondé et brillante, comme celle d’Homère rassembloit dans un cadre les évenemens extraordinaires de ce siège fameux »

elle ofFriroit à la postérité de hauts faits d’armes, de grands tableaux, et des héros comparables à ceux de l’Iliade. Mais les actions mémorables ne manquent point à l’histoire des Nations. Chaque âge en produit de nouvelles, et la nature avare, apres des siècles nombreux, enfante à peine un génie comparable au père de la poésie. L’ordre et le but de cette lettre ne me permettent pas d’entrer dans de grands détails. Je me bornerai à décrire brièvement les principaux événemens arrivés pendant la durée du siège de Candie. Les Turcs, jusqu’en 1648, ne firent pas de grands progrès devant cette place. Ils furent souvent battus par les Vénitiens , et quelquefois forcés de se retirer à Retimo. A cette époque Ibrahim fut déposé solemnellement, et l’on éleva sur le trône son fils aîné âgé de neuf ans, sous le nom de Mc h émet I V. Le Sultan, au milieu de sa prison, faisoit encore quelqu’ombrage. On l’étrangla le 19 Août de la meme année. Ce jeune Empereur , qui montoit sur le trône en faisant périr son père , en fut précipité dans la suite , pour passer le reste de ses jours dans les ténèbres,

sur la Grèce. 189 d’un cachot ( 1 ). L’histoire Ottomane n’est remplie que de semblables horreurs. Quelles leçons pour les despotes !

En 1&4.9) Lssein Pacha, qui bloquoit Candie, ne recevant pas de secours de la Perte, fut oblige de lever le siège , et de s’enfuir à la Canée. En effet, les Vénitiens tenoient la mer avec une forte escadre. Ils attaquèrent la flotte Turc dans le golfe de Smirne, brûlèrent douze vaisseaux , deux galères, et tuèrent six mille Irommes. Quelque temps après, les Mahométans ayant trouvé moyen de faire passer une armée en Candie, recommencèrent avec plus de fureur le siège de cette ville, s’emparèrent d’un fort avancé qui incommodoit beaucoup les assiégés, ce qui les obligea à le faire sauter.

Depuis 1600 jusqu’en i£58, les Vénitiens, maîtres de la mer , attendirent chaque année les Ottomans dans le détroit des Dardanelles, leur livrèrent quatre batailles navales, dans lesquelles ils défirent leurs flottes nombreuses, leur coulèrent bas un grand nombre de caravelles, en prirent d’autres, et jettèrent l’é-

*( t ) Après trente-sept ans de règne, Mc^éuiet IV fut déposé et enfermé dans une prison.

ïfjo Lettres

pouvante jusques dans les murs de Constantinople. Cette capitale fut remplie de tumulte et de désordre. Le Grand - Seigneur effrayé , ne s’y croyant pas en sûreté, l’abandonna précipitamment.

Ces succès glorieux avoient relevé l’espoir des Vénitiens, et abattu le courage des Turcs» Ils convertirent en blocus le siège de Candie , et essuyèrent des pertes considérables. En xffSg , le Sultan, pour écarter la flotte Vénitenne du détroit des Dardanelles, et assurer à ses vaisseaux un libre passage, fit bâtir à l’entrée deux châteaux neufs. Il ordonna au Pacha de la Canée de retourner devant les murs de Candie, et d’employer tous ses efforts pour s’emparer de cette forteresse importante. Cependant , la République de Venise profitant de ses avantages , fit plusieurs tentatives contre la Canée. En 1660, la ville vivement pressée étoit sur le point de se rendre , lorsque le Pacha de Rhodes, volant à son secours, y jetta deux mille hommes. Il doubla heureusement la pointe du cap Melcc, à la vue de la flotte de Venise, qui, se trouvant en calme sur le cap Spada , ne put faire un pas pour combattre un ennemi plus foible qu’elle, et lui ravir sa conquête.

Kiopruli, fils et successeur du Visir de ce

. sur la Grèce. - igi nom , qui avoit soutenu pendant long-temps le destin de l’empire Ottoman, sachant que les peuples murmuroient hautement contre la longueur du siège de Candie, et craignant une révolte générale, qui eût été fatale à lui et à son maître, partit de Bysance sur la fin de 1 666 , à la tète d’une armée formidable. Ayant trompé la flotte Vénitienne, qui l’attendoit à la hauteur delaCanée, il débarqua à Palio - Castro , et forma ses lignes autour de Candie. 11 avoit sous sos ordres quatre Pachas et l’élite des forces Ottomanes. Ces troupes, encouragées par la présence et les promesses de leurs chefs, et secondées d’une artillerie nombreuse , firent des prodiges de valeur. Tous les forts extérieurs furent réduits en poudre. 11 ne restoit aux assiégés qu’un simple cordon de murailles, qui, sans cesse ébranlées par le canon , tomboient en ruine de toutes parts.

Cependant , ce que la postérité aura peine à croire, ils tinrent encore pendant trois ans contre toutes les forces de l’empire Ottoman. Enfin, ils alloient capituler , lorsque l’espoir d’un secours parti de France , soutint leur valeur , et les rendit invincibles. Ce secours arriva le uftJuin 1 66 g. Il étoit conduit parle Duc de ISavailles. Il avoit sous ses ordres un grand nombre de Seigneurs Français ,

192 Lettres

qui venoient essayer leurs armes contre les

Turcs.

Le lendemain de leur arrivée, les Français impatiens firent une sortie generale. Le Duc de Beaufort, Amiral de France, se mit à la tête des enfans perdus. Il marchoit le premier contre les Musulmans , et êtoit suivi d’un corps nombreux d’infanterie et de cavalerie.

Ils donnèrent tête baissée sur les ennemis , les attaquèrent dans leurs retranchemens, les y fartèrent, et les auroient obligés d’abandonner leurs lignes et leur artillerie , sans un événement imprévu qui glaça leur courage.

Au milieu des combattans un magasin de poudre prit feu. Les plus avancés perdirent la vie. Les rangs des Français furent rompus. Plusieurs de leurs chefs, parmi lesquels se trouva le Duc de Beaufort, disparurent pour jamais. Les soldats prirent la fuite en désordre. Les Turcs les poursuivirent, et le Duc de Navailles eut bien de la peine à rentier dans les murs de Candie. Les Français accusèrent les Italiens de les avoir trahis en les faisant partir plutôt que l’on n’étoit convenu; et malgré les prières du Commandant, ils se rembarquèrent. Ce départ décida du sort de la ville. Il ne restoit que cinq cents hommes pour la défendre : Morosini capitula avec Kio-

pruli

sur la Grèce. uj 5

piuli, auquel il abandonna le royaume de Crète, à l’exception de la Sude, de Grabuse et de Spina-Longua. Le grand Visir fit son entrée à Candie le 4 octobre 1670, et y séjourna huit mois pour en faire réparer les fortiiications.

Les trois forteresses laissées par le traité aux Vénitiens, leur demeurèrent encore longtemps. Dans la suite, elles leur furent enlevées successivement. Enfin, après plus de trente années de guerre, après avoir fait périr plus de deux cents mille hommes dans l’ile, après lavoir arrosée des flots du sang Musulman et Chrétien , la Porte en est aujourd’hui souveraine maîtresse.

\ oilà , Madame, une foible esquisse de l’histoire de Crète, depuis l’antiquité jusqu’à nos jours. Nous allons y voyager maintenant, et je vous parlerai ensuite de son commerce, de son gouvernement, de sa population, et de tout ce que je croirai pouvoir vous intéresser.

J’ai l’honneur d’étre , etc.

Lettres

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