‹ Lettres sur la Gréce, pour servir de suite celles sur l'EgypteChapitre 14 sur 34 · LETTRE XXI · texte numérisé non relu

LETTRE XXI

Vo U s connoissez un peu , Madame , les Cretois ; je vous ai offert quelques traits de leur histoire; maintenant nous allons parcourir l’ile qu’ils habitoient et v isiter ses antiquités. Fièrc d’avoir nourri Jupiter , orgueilleuse de scs cent villes, Crète éleva long- temps sa puissance au-dessus des autres îles de la Méditerranée. Aujourd’hui sa gloire est éclipsée. Le temps n’a pas épargné une seule de ses cités , et nous n’en verrons que les ruines.

Celle que nous allons quitter est la capitale moderne. Elle a donné son nom à l’île. Bâtie sur le terrein qu’occupoit Héraclée , séjour des chefs du gouvernement Ottoman , elle mérite une description particulière.

« L’île de Dia , dit Strabon ( 1 ), est située » en face d’Héraclée , port de mer de Cnosse. » Elle -n’est éloignée que de trois lieues et

(r) Slrabou, livre 10.

sur la Grèce. i<jj y demie de la côte». Cette description est exacte, et répond parfaitement à la position de Candie, et à la distance qui se trouve entre elle et l’ilc de Dia, aujourd’hui Standic. Les mots suivans confirment encore le sentiment de ceux qui assurent que la capitale de Crète est élevée sur les ruines d’Héraclée» (i ) î nosse , , placée dans les terres à vingt-cinq stades de la mer du Nord, a pour port Héraclée. Vingt^cinq stades équivalent à une lieue, et c’est à cet éloignement de Candie, vers le sud est, que l’on trouve le village de Cnossou , où l’on voit les débris de cette ville autrefois fameuse.

On ne peut donc douter que la moderne Candie, la Kandakh des Arabes, n’occupe l’emplacement de l’ancienne Héraclée. Vous avez lu, Madame, les principaux événemens arrivés pendant le siège mémorable qu’elle soutînt contre toutes les forces de l’empire Ottoman. Les Turcs ont réparé les ravages de la guerre. Les murs qui l’entourent ont plus d’une lieue de circuit, sont bien entretenus , et défendus par des fossés profonds ; mais ils ne sont couverts d’aucun fort extérieur. Du côté de la mer elle est inattaquable,

(î) Strabon, livre io.

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parce que les vaisseaux n’ont pas assez do fond pour s’en approcher.

Candie est le siège du gouvernement Turc.

La Porte y envoie ordinairement un Pacha à trois queues. Les principaux Officiers, et les divers corps de la milice Ottomane , y sont rassembles. Cette ville riche , commerçante et bien peuplée, pendant que les Vénitiens la gouvernoient , est bien déchue de son ancienne puissance. Le port , qui forme un joli bassin où les navires sont à l’abri de tous les vents } se comble de jour en jour. Il ne reçoit plus que des bateaux et des petits bùtiinens allégés d’une partie de leurs marchandises. Ceux que les Turcs frètent à Candie , sont obligés d’aller, presque sur leur lest , attendre leur chargement dans les ports de Standié, ou des barques le leur portent. Ces entraves gênent le commerce , et les Gouverneurs ne songent point à les faire disparoître , aussi est-il considérablement diminué.

Candie embellie par les Vénitiens, percée de rues droites , ornée de maisons bien bâties , d’une belle place et d’une fontaine magnifique, ne renferme dans sa vaste enceinte qu’un petit nombre d’habitans. Plusieurs quartiers sont presque déserts. Celui du marché est le seul où l’on voie du mouvement et de l’af-

sur la Grèce. 137 fluence. Les Mahométans ont converti la plupart des temples chrétiens en mosquées.

Cependant ils ont laissé deux églises aux Grecs , une aux Arméniens , et une synagogue aux Juifs. Les Capucins possèdent un petit couvent avec une chapelle , où le Vice- Consul de France entend la messe. Actuellement il est seul de sa nation , les Négocians Français s’étant retirés à la Cane'e.

A l’occident de Candie se prolonge une chaîne de montagnes qui descend du Mont- Ida, et dont la pointe va former le promontoire de Dion. Avant d’y arriver, on rencontre sur le bord de la mer Palio- Castro , nom que les Grecs modernes donnent à toutes les places anciennes. Sa situation correspond à celle de Panorme , qui étoit au nord - ouest d’IIéraclée.

La rivière que l’on voit à l’occident de Candie, s’appeloit anciennement le Triton t près de la source duquel Minerve naquit de Jupiter ( 1 ). Loaæus se trouve un peu plus loin. Une lieue à l’orient de cette ville, le fleuve Geratus coule dans une vallée cliar-

( 1 ) Diodore de Sicile , lie. 5. La Mythologie dit aussi qus Minerve naquit de Jupiter dans l’ile de Crète , de la sourc» du Triton , d’où lui est venu le surnom de Tritogène.

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mante. Suivant Strabon , il passoit à peu de distance de Cnosse. On voit au - delà une rivière que je crois être le fleuve Therène , sur les bords duquel la fable prétend que Jupiter célébra ses noces avec Junon ( 1 ).

Dans un espace de plus d’une demi -lieue, autour des murs de Candie, on ne rencontre pas un seul arbre. Les Turcs , pendant le siège, les coupèrent tous, et détruisirent les jardins et les vergers qui environ noient la ville. Au-delà de cette enceinte, la campagne est abondante en bleds et en arbres fruitiers. Les coteaux voisins , plantés de vignobles, donnent la Malvoisie du Mont - Ida , digne d’orner la table des gourmets. Ce vin , peu connu en France, est parfumé d’un goût trèsagréable, et fort estimé dans le pays.

Demain, Madame, nous quittons Candie, Nous composons une troupe de douze voyageurs, parmi lesquels il se trouve un Vice- Consul de France, un Consul que nous devons installer à la Canée, de jeunes Négqcians,

(x) Diodore de Sicile , liv. 5. On dit que les noces de Jupiter et de Junon furent célébrées dans le territoire de Cnosse , près du fleuve Therène. Actuellement encore on y voit un Temple , où les Prêtres du pays représentent chaque année * dans une fête publique, les cérémonies qui, suivant la tradition, furent pratiquées à ces noces.

S U R L A G R È C E. lt)y

des Janissaires et des curieux. Nous sommes tous armés de fusils , de pistolets , de sabres et d’épées. Dans un pays où la force commande, cette manière de voyager est la plus sûre. Les Montagnards et les Turcs ont du respect pour les armes des Français, et le moyen de n’avoir rien à craindre de leur violence, est de paroitre en état de la repousser sur-le-champ. Nous ne prendrons pas la route la plus courte , parce que notre dessein est de parcourir les lieux les plus fameux de l’ile.

J’ai l’honneur d’étre , etc.

SCO

Lettres

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