‹ Lettres sur la Gréce, pour servir de suite celles sur l'EgypteChapitre 15 sur 34 · LETTRE XXII · texte numérisé non relu

LETTRE XXII

JE N partant de Candie, Madame, nous dirigeâmes notre course vers Gortyne. INous arrivâmes de bonne heure aux ruines de Cnosse , nommée Cnossou par les Grecs modernes.

C’étoit la ville royale de Minos. Il y avoit établi le siège de son empire. C’est - là qu’il publia des loix admirables dont l’antiquité a vanté la sagesse. Cette cité avoit une lieue et demie de circuit (1 ). Elle fut long-temps une des plus célèbres de l’île. Unie à Gortyne , elle soumit (2) presque tous les Crétois. Elle essuia ensuite des disgrâces ( 5 ) dont Gortyne et Lyctos profitèrent , et perdit beaucoup de sa splendeur. Bientôt elle répara ses pertes, recouvra une partie de son ancienne puis-

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, Gc

’Ogle

(1) Strabon, livre io.

(2) Polybe, livre 4.

( 3 ) Strabon , livre io.

sur la Grèce.

sance, et reprit son rang parmi les villes les plus florissantes de Crète. Les Romains, pour assurer leur conquête, y établirent une Colonie puissante. Enfin , « La treizième année ( 1 ) » du régne de Néron , l’île entière ayant » éprouvé un violent tremblement de terre, » Cnosse fut renversée de fond en comble». (2) Le tonnerre , pendant ce fléau terrible , ne sortit point des nuages , mais de la terre , et la mer recula de sept stades. ( 5 ) Plusieurs tombeaux s’ouvrirent, et l’on trouva dans l’un d’eux l’ouvrage de Dictys de Crète, qui contient les événemens de la guerre de Troye.

Depuis ce moment, la superbe Cnosse, couchée dans la poussière, ne s’est point relevée de ses ruines, mais des monceaux de pierres, d’anciens murs à moitié démolis, des restes d’édifices, et le nom de Cnossou , que cet emplacement a conservé , font connoître , d’une manière certaine, le liéu qu’elle occupoit. Sans doute que ces débris e'toient*beaucoup plus considérables avant la fondation de Candie. Leur proximité aura engagé les

(1) Septimius, dans une lettre à Arcade.

( 2 ) Philostrate, vie d’Apollonius.

( 3 ) Suidas.

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Vénitiens à s’en servir pour élever les forts

les remparts et les maisons de cette capitale.

Nous laissâmes Cnossou à notre gauche, et nous continuâmes notre route. Lorsque nous fûmes arrivés sur les collines élevées qui bordent le pied du Mont- Ida, du côté de l’orient, nous eûmes des points de vue fort agréables. Nous découvrions, de distance en distance , des vallées couvertes de verdure , de petits villages placés sur le bord des ruisseaux, entourés de jolis vergers, et çà et là des bouquets d’arbres verds qui couronnoient les coteaux.

Nous étions à quatre lieues sud-est de Candie , et nous gravissions un sentier fort escarpé, lorsque nos guides nous avertirent que nous passions près du tombeau de Jupiter.

Nous escaladâmes la montagne pour contempler cet antique monument. Nous ne vîmes qu’un monceau de grosses pierres à moitié rongées par le temps, que les habitans du pays appellent le tombeau de Jupiter.

L’antiquité atteste qu’un Jupiter mourut dans l’ile de Crète, et qu’il y fut inhumé. Le troisième Jupiter (i) naquit en Crète, et eut

(l) Cicéron j de Naturà Dcorum y îiv . 3.

sur La Grèce. 20^ pour père Saturne. On y montre encore son tombeau. ( 1 ) Jupiter ayant fini ses jours dans l’ile de Crète, ses parens et ses amis, suivant l’ordre qu’il# leur en avoit donné, lui élevèrent un temple et un tombeau. Ce temple subsistait du temps de Platon , mais la vétusté ou les tremblements de terre l’auront renversé.

Voilà ce qu’en dit ce philosophe , qui connoissoit les lieux qu’il décrit: (2) « Le chemin » qui conduit de Cnosse à l’antre , et au temple » de Jupiter, est très -agréable. Pendant la » chaleur, le voyageur trouve le long de la » route cfes allées de grands arbres touffus , » dont le feuillage le met à l’abri des feux du » soleil. S’il pénètre plus loin, il rencontre des

-Amob. liv. 4. Le troisième Jupiter , fils de Saturne , fut inhumé dans l’ile de Crète.

Théophile , lin. premier. Jupiter , fils de Saturne , qui fut Roi de Crète, a son tombeau dans celte île.

Pomponius Mêla , livre second, ehap. 7. On voit, en Crète, un tombeau où l’on ne peut presque douter que Jupiter n’eût été enseveli. Les liahitans montrent les vestiges de l’inscription qui l’atteste,

Chrysostôme , sur l’Epître de Saint Paul à Tite. Les Crélois possèdent le tombeau de Jupiter, sur lequel on lit cette inscription : Là repose Zan, cfue l’on nomme Jupiter.

( 1 ) Cedrenus.

(a) Platon, des loix, livre premier.

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» forets de cyprès d’une élévation et d’une » beauté surprenantes. A côté s’étendent des » prairies où l’on peut se reposer et converser » ensemble ».

De toutes ces observations, on peut conclure qu’un homme, appelle Jupiter, qui, par ses belles actions , mérita bien de ses sujets , et auquel on rendit dans la suite les honneurs divins, mourut dans l’ile de Crète; qu’on lui éleva un temple que le temps a détruit; que, jusqu’au temps des Empereurs Romains , on montra son tombeau avec une inscription ; qu’au jourd’hui on voit à trois lieues*de Cnosse tine éminence appellée vulgairement le Mont- Icare, sur le sommet de laquelle les habitons du pays montrent un monceau de pierres , qu’ils nomment le tombeau de Jupiter. Quant à l’antre sacré où il fut élevé, et où M inos serendoit tous les neuf ans pour converser avec son père, et recevoir ses loix, on peut présumer qu’il n’étoit pas éloigné de ce lieu (i); mais nous ne l’avons point vu.

( i ) Les Anciens réunissent presque toujours l’antre et le tombeau de Jupiter. Platon dit : l’antre et le temple de Jupiter: parce que, de son temps , le sépulcre étoit orné d’un Temple. Minutais Félix dit : Jupiter régna en Crète. . .. On voit encore de nos jours son antre et son tombeau. Cette réu-

sur la Grèce. ûo5

En descendant de la montagne, nous rencontrâmes une noce villageoise qui se rendoit au hameau voisin. Un grand nombre de Grecs montés sur des chevaux et des mules , composoient l’escorte de la mariée. Une troupe de jolies personnes Tentouroient. Elles étoient vêtues de leurs plus beaux habits ; leurs longs voiles blancs tomboient avec grâce sur leurs épaules. Les hommes portoient des ceintures brillantes. Tout le monde paroissoit fort gai. Nous jugeâmes qu’il étoit de la politesse française de saluer la mariée. Nous nous arrêtâmes

en haie sur son passage , et nous fîmes une salve générale de notre mousqueterie. Ceux d’entre les Grecs qui avoient des armes nous répondirent, et nous nous quittâmes après nous être faits des conaplimens réciproques.

Nous descendîmes dans la plaine, et quoiqu’au mois de novembre nous éprouvions des chaleurs assez fortes. Nous devions aller cou* cher au Couvent Saint- Georges , dont nous étions encore éloignés de trois lieues. Il nous

nion semble indiquer que ces monumens n’étoient pas fort éloignés l’un de l’autre. Les anciens placent cette caverne sacrée au pied du Mont-Ida. Platon la marque du côté de Cnosse. La situation du mont-Tcare répond assez à ces indications.

aoS Lettres

fallut franchir plusieurs rangs de collines, qui forment lo base du Mont-Ida, du côté de l’orient. Le pays étoit très-varié, trèspittoresque. Tantôt, du sommet d’un coteau, nous découvrions un horizon immense , terminé par des montagnes qui cachoient leurs tètes dans les nues. Puis tout -à-coup errans au fond des vallées profondes, ornées d’arbres fruitiers, et d’arbrisseaux fleuris, nous étions comme emprisonnés par leurs côtes rapides et leurs vastes contours. Enfin, après avoir monté pendant long-temps, nous apperçumes dans le lointain le monastère de Saint-Georges. Son aspect nous réjouit, et nous nous hâtâmes de l’atteindre. ISous entrâmes dans la cour vers le soir. Les Religieux furent d’abord effrayés de notre nombre, et le supérieur se cacha suivant l’usage. Mais nous possédions un homme qui connoissoit parfaitement les Grecs et leurs subterfuges. Il s’adressa à quelques Caloycrs , et leur dit que nous avions avec nous le Consul de France, qui se rendoit à la Canée, qu’il avoit beaucoup de crédit auprès des puissances du pays, et qu’il pouvoit rendre de grands services à leur Evêque, et à tous les Couvons de Pile. On ne manqua pas de faire ces rapports au Supérieur. A l’instant il vint nous recevoir , nous com-

sur la Grèce. 207 plimenter, et toutes les portes nous furent ouvertes.

Nous avions fait sept lieues qui en valent bien dix de France. Nos chevaux étoient fatigués. Aussi -tôt que nous eûmes mis pied à terre, des enfans Vinrent les prendre par la bride , et les promenèrent au pas pendant un quart d’heure , avant de les conduire à l’écurie. Cet usage s’observe réguliéregaent dans toute l’ile de Crète. Ün ne renferme jamais ces animaux en sueur. On a toujours soin de les promener pendant quelque temps à l’air libre. Aussi les chevaux crétois sont sains , vigoureux et infatigables. Ils gravissent avec ardeur les montagnes les plus escarpées , et descendent , sans broncher , des vallées taillées en précipices. La vie du voyageur dépend de la sûreté de leur pied; il côtoie souvent, par des sentiers étroits, des abîmes profonds, où un faux pas le précipite roi t.

Tandis que l’on préparait le souper, un Religieux nous pria instamment d’entrer dans sa cellule. Il aimoit le bon vin, et il y paroissoit sur sa ligure. Il nous régala de son mieux de sa liqueur chérie. Il est vrai qu’il ne possédoit qu’une coupe, mais elle étoit large et profonde. Il la lit passer à la ronde , et fut fort content des éloges que nous donnâmes à son vin.

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Les Caloyers de Saint- Georges possèdent des terres immenses, où ils entretiennent de nombreux troupeaux. Ils y recueillent du bled, cle l’orge, du vin , de l’huile , de la cire et du miel, en abondance. Les Turcs les leur ont laissées à condition qu’ils donneroient l’hospitalité à tous les voyageurs. Ils l’exercent ordinairement d’assez bonne grâce. Les cavaliers et letirs montures trouvent chez eux le logement et la nourriture. Ces maisons sont d’une grande ressource dans un pays qui n’a ni hôtellerie, ni caravanscrai. Sans cet asyle, le voyageur seroit obligé de porter avec lui des bagages considérables, et toutes les choses nécessaires à la vie. Ces Religieux cultivent eux-mémes leurs campagnes , et doivent l’aisance dont ils jouissent à leurs travaux.

On nous servit un ambigu magnifique. Un cochon de lait rôti occupoit le plat du milieu. On voyoit à l’entour d’excellent mouton , des pigeons et de fort bonnes volailles. Plusieurs plats remplis de grenades, d’amandes , de raisins , d’olives fraîches et de miel couvroient la table. Ce miel , transparent comme le cristal , étoit délicieux. Aussi parfumé que les fleurs, aussi délicat que les meilleures confitures , il flattoit également le goût et l’odorat. Le Supérieur nous fit apporter des vins exquis. Le

rouge

rouge, le blanc, l’orangé que l’on cultive sur les côteaux qui environnent le Monastère, méritèrent tour-à-tour nos hommages.

Après le souper , on nous conduisit dans Une vaste salle, où, malgré la dureté de nos lits, nous goûtâmes avec délices les douceurs du sommeil. On avoit mis par considération le Consul de France dans une chambre particulière, avec deux Carafes pleines près de son chevet. Le matin , il voulut se laver la bouche , et versa de cette eau prétendue.

C’étoit du vin blanc. Il prit l’autre carafe et en remplit son verre , c’étoit de l’eau-de-vie pure. Apparemment que ces bons Religieux «ont dans l’usage de faire des libations au dieu du sommeil, ou de se consoler de ses rigueurs avec la bouteille.

J’ai l’honneur d’étre avec respect, etc.

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