LETTRE XXV
Continuons, Madame, notre voyage. Le fermier Turc qui nous avoit donné un asyle au sortir du labyrinthe , nous traita de son mieux. Mais nous eûmes pour lit le tapis sur lequel nous soupàmes, et nous y couchâmes tout Bottés. Le matin, la toilette fut bientôt faite, et nous partîmes au levet du soleil, après avoir satisfait notre hôte, qui accepta ce que nous voulûmes bien lui présenter.
Pendant quelques heures nous marchâmes dans la plaine. La route étoit aussi facile qu’agréable. Elle devi nt for t rude lorsque nous eûmes gagné les hauteurs. Nous côtoyons les collines qui terminent le Mont-Ida, du côté du midi. Deux chaînes de montagnes secondaires formoient entre nous et lui un double amphithéâtre , audessus duquel il élevoit sa tête majestueuse. Nous appercevions de gros nuages d’une blancheur éclatante , qui venoient se ranger autour de son sommet. Ils l’environnoient d’une cou-
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ron ne d’argent, qui, éclairée par le soleil, jet-* toit un éclat merveilleux. Ces nuées, cédant aux loix de l’attraction , après avoir ceint , pendant quelques heures, la cime de la montagne, se résolvoient en gouttes insensibles sur tous les objets d’alentour, et disparoissoient entièrement ; d’autres venoient prendre leur place, et se dissipoient comme les premières.
Cette force, universellement répandue, qui précipite les nuages vers la crête des hautes montagnes, est l’origine des sources, des fontaines, des ruisseaux et de tous les fleuves du monde. Lorsqu’elles se trouvent dans des régions élevées, où le froid condense les fluides, l’eau des nuées se convertit en grêle et en neiges; mais si elles n’atteignent qu’une hauteur moyenne où le froid n’est pas violent , les nuages se fondent en brouillards, en pluies, en rosées abondantes. Si les Monts sont couverts de forêts, les sources et les ruisseaux deviennent plus nombreux , parce que les feuilles des arbres ont sur-tout la propriété de pomper l’humidité répandue dans l’atmosphère. Pour donner des eaux à un pays aride, il suffirait de planter des futaies sur le haut des coteaux. Lorsqu’on voit les Anciens décorer du nom de fleuves le Glaucus,le Xantus, qui coulent dans l’Asie mineure, et ne sont aujourd’hui
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sur la Grèce 241' que des ruisseaux, on est tente de soupçonner leur fidélité; Mais si l’on réfléchit que les Monts où ces rivières ont leur source, aujourd’hui dépouillés d’arbres et de terre, n’opposent plus une barrière au cours des nuages ; qu 'autrefois, couronnés de forêts, ils les fixoient autour de leur cime, et s'emparaient de leur humidité ; on croira sans peine que le Glaucus , le Xantus et tant d’autres , recevant anciennement des ruisseaux plus abondans, méritèrent le nom de fleuves.
Tandis que nous voyagions autour du Mont- Ida, nous apperçùines son front s’obscurcir peu -à- peu, et bientôt disparoître sous un brouillard épais. Peu de temps après , nous vîmes des flots de neige blanchir sa tète chauve, et l’hiver la couvrir de son manteau éclatant. Moins élevés d’environ douze cents toises , nous jouissions d’une température charmante.
Le ciel étoit pur et serein , et le soleil parcourait la voûte azurée, dans tout l’éclat de sa gloire ; dans les vallées profondes qui s’étendoient à notre gauche, les myrthes et les lauriers-roses, bordoient le lit des torrents. Les arbres verds ornoient le pied de la montagne -, et au mois de Novembre, nous trouvions des bosquets, dont la verdure étoit aussi fraîche qu’aux jours du printemps.
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• Le Mont-Ida commence vers Candie , et se prolonge d'orient en occident, jusqu'aux monts blancs. Il s’étend de la mer du nord jusqu’à celle du sud. C’est le plus haut de l’ile. Dans plusieurs endroits , il conserve de la neige toute l’année. De son sommet , on apperçoit la mer de Crète et celle de Lybie.
Les regards se promènent sur un immense horizon , et l’on découvre plusieurs îles semées dans l’Archipel, telles que Cythère , le Mile, l’Argentière. Si l’on veut se border à contempler les objets que l’on a devant soi, on les voit se dessiner en perpective , produire ça et là , des tableaux variés , et des pointsde-vue d’une richesse et d’une beauté surprenantes.
Dans l’été, lorsque les neiges sont fondues, de vastes plaines, placées sur la pente de la montagne , offrent d’excellens pâturages aux troupeaux. La partie qui regarde Candie, possède des forêts , où l’érable et le chêne verd dominent. Les flancs qui se prolongent vers le midi , sont plantés d’arbousiers, d’andracnés , de cistes et d’alaternes. Les cèdres , les pins et les cyprès ornent sou front à l’orient. Du côté de l’occident , la montagne, taillée à pic , ne présente que des rochers entassés, qu’il est impossible d’escala-
s ü 4 r la Grèce. • 04$ der. Elle est enrichie d’une foule d’autres plantes qui feraient la joie du Botaniste, telles que le vrai • mdlilot , la marjolaine à fleur rouge, etc* Des sources abondantes se précipitent de toutes parts des sommets du mont.
Les unes coulent en torrents dans les vallées j d’autres arrosent des plaines où l’on récolte d’abondantes moissons. Celles-ci , distribuées avec art , entretiennent la fécondité d’une multitude d’arbres fruitiers, répandus autour des villages. Les coteaux, exposés à l’ardeur du soleil, sont couverts de vignes qui produisent des vins exquis, et par-tout les oliviers font la richesse des campagnes.
La diversité des paysages qui occupoient sans cesse nos regards , nous faisoit oublier les dangers auxquels nous nous étions exposés. Nous longeâmes, pendant une lieue, la pfcnte d’une colline très-élevée. D’un côté, le terrain, taillé à pic, se présentoit comme un mur ; de l’autre, nous avions un ravin profond de deux cents pieds , où un torrent rouloit avec fracas parmi les cailloux qui remplissoient son lit» Le sentier devint si étroit , que , lorsque nous y fûmes enga* gés , il étoit impossible de descendre , sans risquer de se précipiter soi ou sa monture.
Je puis vous assurer , Madame , que dantf
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plusieurs endroits, ce chemin dangereux n’avoit qu’un pied et demi de largeur, et l’abîme etoit à côte. Lorsqu’on en contemploit la profondeur , on ne pouvoit s’empêcher de frémir. Ce fut alors que nous éprouvâmes la bonté de nos chevaux. Aucun d’eux ne broncha. Ils sembloient sentir le danger , mar* choient avec précaution, et examinoient où ils dévoient poser le pied. Cependant , dans un lieu humide le mien glissa un peu, et fut un instant en équilibre sur le bord du précipice. Je ne fis aucun mouvement , et il continua sa route. Nous descendîmes de ces hauteurs par une vallée si rapide , que le dos du cavalier touchoit la croupe du cheval.
Enfin , après dix heures de marche , nous arrivâmes , sains et saufs , au Monastère d’Asomatos.
Il étoit nuit , nos Janissaires étant entrés les premiers , le Supérieur crut qu’il alloit être assaillis par une troupe de Turcs , et s’alla cacher. Mais nous possédions , comme je vous l’ai dit, un interprète parfaitement instruit du manège de ces Religieux. Il fureta par-tout , et parvint jusqu’à l’asyle du Supérieur. Il le complimenta de la part du Consul de France, qui venoit d’arriver en sa maison , lui offrit ses bons offices à la Canée ; et ca-
sur la Grèce. 345 ressant tantôt son amour - propre , excitant tantôt son intérêt, il nous gagna entièrement sa faveur. On nous avoit d’abord logés dans l’appartement destiné aux Etrangers, où nous aurions couche sur des planches ; on nous préparoit un maigre repas. Tout changea de face à la voix du maître. Il vînt lui - même J^éliciter le Consul de son heureuse arrivée. Il nous invita à le suivre dans une trèsgrande salle, au milieu de laquelle on dressoit une table. Nous fîmes pendant quelque temps la conversation ; et l’adroit Interprète ayant reconnu le côté foible de notre hôte, flattoit sa vanité, et promettoit beaucoup de la puissance consulaire. Son encens ne fut point perdu. On nous servit promptement, et en comptant les viandes, les légumes et les fruits, la table fut couverte de quarante plats. C’étoit un charmant spectacle pour des affamés , qui avoient marché tout le jour, sans prendre de nourriture. Nous nous hâtâmes d’en profiter. Le Supérieur nous honoroit de sa présence , et nous excitoit de bon cœur à satisfaire notre appétit. Il donna une clef particulière à un Diacre , qui se tenoit debout derrière sa chaise, et qui revint bientôfavec plusieurs bouteilles de vieux vin , dont l’odeur embau-
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moit. Pour nous égayer il but quelques verres à notre santé , et exigea que nous lui en rendissions raison. Vers la fin du repas, il étoit de si bonne humeur , que , croyant nous amuser , il nous proposa de faire chanter le j Kyrie eleison par ses Prêtres. Nous acceptâmes la proposition. Aussi - tôt plusieurs cnfans , des Diacres et des Sous - Diacres^ entrèrent ; et , au signal qu’il leur donna, commencèrent à entonner le Kyrie eleison .
Ils chantoient avec des. voix nazales et produisoient un tintamarre épouvantable. Nous faisions tous nos efforts pour ne pas éclater de rire. Enfin ils cessèrent, et nous battîmes des mains en signe d’applaudissement. Nous croyons en être quittes , mais il nous pria de chanter les mêmes versets en français.
Aussi-tôt un jeune homme de notre troupe, entonna une chanson fort plaisante , que nous répétâmes en chœur. Le Supérieur et ses Prêtres furent charmés de la beauté de notre Kyrie eleison , cependant ils trouvoient que leur chant avoit plus de majesté, et nous en convînmes facilement.
Pardon, Madame, si je vous entretiens de ecs bagatelles ; mais elles servent à faire connoître le caractère des peuples que l’on visite. Les Grecs , malgré l’avilissement où ils sont
sur la Grèce. 247 plongés, conservent un orgueil et une vanité' que l’on ne peut comparer qu’à leur ignorance. En cajolant ces passions , on obtient tout d’eux. Si on les heurte, on s’en fait des ennemis implacables , et l’on court risque d’éprouver les effets de leur perfidie. Le Supérieur d’Asomatos , enseveli dans une ignorance si profonde , qu’il ne la soupçonnoit pas , voulut étaler son rare mérite à nos yeux en mêlant sa voix à celles de ses Prêtres, en leur donnant le ton, et en chantant son Kyrie eleison. La chère délicate , les vins choisis , les bons lits où nous reposâmes nous dûmes tout cela à un peu de complaisance, et à l’encens dont nous énivrâmes son son amour-propre.
J’ai l’honneur d’être, etc.
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