‹ Lettres sur la Gréce, pour servir de suite celles sur l'EgypteChapitre 19 sur 34 · LETTRE XXVI · texte numérisé non relu

LETTRE XXVI

Le Monastère d’Asomatos, Madame, est situé au pied du Mont- Ida, du côté du midi.

Il en est fort près, et il semble que les quartiers de rocher, qui pendent en divers endroits, aillent fondre sur la maison, et l’abîmer sous leurs débris. L’autre côté du couvent est plus agréable. On y voit des vergers remplis de jujubiers, dont les fruits étoient mûrs, d’orangers, de citronniers et d’amandiers. Les Religieux possèdent de riches plantations d’oliviers, des terres labourables, et d’excellens vignobles placés sur les coteaux. De nombreux ruisseaux fertilisent leurs champs. Asomatos seroit une habitation charmante , s’il étoit un peu plus éloigné des montagnes.

Kous montâmes à cheval vers sept heures du matin , et fîmes de grands remercîmens au Supérieur , qui vint nous souhaiter un heureux voyage. JNotre projet ctoit d’aller

sur la Grèce.

déjeûner à Arcadi , le plus beau Monastère del'ile. Nous n’avions que trois lieues à faire, et comptions y arriver de bonne heure. Mais les chemins sont épouvantables. Nous montâmes, pendant une heure et demie, pour arriver au sommet de la première chaîne des hauteurs, qui courent parallèlement au Mont« Ida, et sur laquelle Arcadi est bâti. Nous rencontrâmes des .sentiers escarpes , taillés par gradins dans le rocher , et il falloit que nos chevaux gravissent ces marches de granit et de marbre, sans glisser, sans broncher , autrement ils nous auraient brisés sur les pierres, ou précipités dans les torrens. Je n’ajoute rien , Madame, à l’horreur des chemins que nous avions à parcourir. La première fois qu’on voyage en Crète, on croit, à chaque pas sa vie en danger. Bientôt l’expérience rassure, et il n’est point de lieux si horribles , qu’on ne les franchisse avec les mules et les chevaux du pays.

Nous étions dédommagés de nos fatigues par la beauté des sites qui s’olrroient à nos regards. N ous traversions des bois d’arbousiers, d’andracné et d’alaternes, dont la verdure est éternelle. Des sapins d’une hauteur prodigieuse s’élevoient du milieu des neiges , où l’on trouve des troupeaux de bouquetins et de chèvres

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sauvages. Dans les vallons, le cours des eaux étoit dessiné par des touffes de myrthes, dont quelques rameaux étoient fleuris, et qui méloient le verd luisant de leur feuillage à celui du laurier-rose. Les moutons paissoient sur la pente des rochers; et les hameaux, entourés de bouquets d’arbres, formoient des paysages que l’œil ne pouvoit se lasser d’admirer. Quelquefois ces tableaux étoient . rapprochés , et l’on pouvoit en détailler toutes les parties. Quelquefois ils fuyoient dans un lointain obscur, et ne présentoient que des ombres légères , gracieusement dessinées dans l’horizon.

Après trois heures d’une marche pénible, nous arrivâmes au couvent d’Arcadi ; le Supérieur nous reçut poliment et nous fit préparer à déjeûner. Ce monastère, situé dans le Mont-Ida, possède des terres immenses, que les nombreux Caloyers qui l’habitent cultivent avec soin. L’huile, le vin, les bleds, la cire qu’ils recueillent chaque année montent à des sommes considérables. Ils jouissent d’une grande aisance et accueillent fort bien les voyageurs.

Les maisons qui composent le monastère, sont construites à l’entour d’une vaste cour. On y voit une belle Eglise , où les Grecs des environs se rassemblent pour assister à l’Office

sur la Grèce. a5i I)ivin. Parmi ce grand nombre de Religieux il se trouve peu de Prêtres. La plûpart n’entrent point dans les ordres sacrés. Ils servent dans l’état de frères , et sont employés aux plus rudes travaux de l’agriculture. Avertis par Tournefort ( 1), nous visitâmes la cave, où il compta cent pièces de vin ; nous n’y vîmes que quarante tonneaux remplis , mais ils étoient fort grands. C’est là que le Supérieur descend, après chaque vendange, pour bénir la récolte nouvelle, et prononce cette oraison (2) : « Seigneur Dieu, qui aimez les » hommes , jettez les yeux sur ce vin et sur » ceux qui le boiront. Bénissez nos muids » comme vous bénites le puits de Jacob, la » piscine de Siloë et la boisson de vos Saints » Apôtres. Seigneur , qui voulûtes bien vous » trouver aux noces de Cana, où, par le chan- » gement de l’eau en vin , vous manifestâtes » votre gloire à vos Disciples , envoyez pré- » sentement votre Saint-Esprit sur ce vin, et » bénissez-le en votre nom. Ainsi soit-il».

Après un ample déjeûner, nous demandâmes à voir la bibliothèque du couvent dont on nous avoit parlé avec emphase. C’étoit ,

( 1 ) Voyage du Levant.

(2) Idem } ibid.

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disoit-on , la plus riche et la plus completté de l’île. Nous croyons y trouver des trésors littéraires, ou au moins les meilleurs auteurs de l’antique Grèce. On nous conduisit à une chambre où nous vîmes environ deux cents bouquins rangés sur des planches. Ils étoient couverts de poussière; et il paroît que depuis long-temps ils n’avoient, reçu l’honneur d’une visite. Presque tous contenoient de la théologie, des sermons, ou de la controverse. Après en avoir feuilleté un grand nombre, sans avoir rien trouvé qui méritât notre attention , excepté un Homère, manuscrit que l’on ne voulut pas nous vendre , nous allâmes remercier le Supérieur , et prîmes la route de Rétimo.

En quittant le monastère , nous descendîmes pendant une heure pour gagner la plaine. Lorsque nous y fûmes parvenus, nous eûmes un chemin uni et doux ; nous traversions des campagnes comparables , par leur fraîcheur et leur fécondité , au Comtat d’Avignon. Seulement les productions et les arbres étoient difFérens. On ne s’ennuie point en voyage , quand on parcourt un beau pays.

C’est alors qu’on se félicite d’être à cheval. On découvre un horizon plus étendu , et l’on ne perd rien des sites, des paysages et des

sur la Grèce. û 53 beautés de la Nature. Lorsque la température du climat est douce, on jouit encore de la sérénité du ciel , de la pureté de l’air, de la fraîcheur des vents , et des parfums exquis que les plantes balsamiques exhalent de toutes parts. Enfermé dans une voiture , le voyageur perd presque tous ces avantages.

Aussi , dans tout l’orient, on ne va qu’à cheval , sur des mules ou des chameaux. Les litières ne sont faites que pour les femmes, que la jalousie des hommes condamne à vivre emprisonnées, même en voyageant.

Un riche Négociant juif, établi à J\e'timo , y faisoit tranquillement son commerce à la faveur d’un Firman de la porte, que le Consul de- France lui avoit obtenu. Il avoit intérêt à ménager le nouveau Consul ; aussi fit-il de grands préparatifs pour le recevoir. Des qu’il sut que nous approchions , il lui envoya un cheval superbement enharnaché , et nous fîmes une entrée pompeuse dans la ville. Nous allâmes descendres à la maison du Négociant, où nous trouvâmes toutes les commodités que nous pouvions désirer. Afin que nous puissions jouir de la fraîcheur du soir , on servit le souper sous un vastibule ouvert d’un côté sur la cour , de l’autre sur un jardin rempli d’orangers. Ce fut un vrai festin, où notre

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Hôte étala une abondance et une somptuosité dont je n’ai point vu d’exemples. On plaça d’abord sur la table, trois agneaux rôtis, dont deux e'toicnt farcis. Trois dindes les remplacèrent ; six perdrix, six poulardes, six pigeons , et une douzaine de cailles excellentes formèrent le troisième service. On couvrit ensuite la table de fruits, de confitures, de pâtisseries aux amandes et aux pistaches , et d’une foule de mets délicats. Une longue route à travers des monts escarpés , avoit éguisé notre appétit, et il faisoit honneur à tout ; le bon vin le soutenoit encore. C’est-là que j’ai goûté, pour la première fois, le vin de Loi ( 1 ) , presqu’inconnu en France , mais très-digne de l’étre.

Pour rendre la fête complette on fit venir un Virtuose du pays ; c’étoit un Turc qui joua du violon pendant une partie du repas.

Ces gens ne connoissent pas une note de musique j ils jouent de mémoire , quelquefois d’imagination , et exécutent tous les airs ,

(i ) C’est le nom que les Français donnent à un vin blanc fait par les Juifs de Rélimo. H est cueilli sur des coteaux exposas à toute l’ardeur du soleil. 11 excite dans l’estomac une douce chaleur. Il a un goût fin , délicat , parfumé , et qui ne ressemble à aucun de nos vins de France.

sur la Grèce. a55 toutes les idées qui leur passent par la tête. Tantôt il filoit une suite de sons gais, vifs, légers , qui flattoient agréablement l’oreille. Plus souvent, sa musique, triste et mélancolique , imitoit les accens plaintifs de la romance , et excitoit dans l’ame des sensations profondes. Cet improvisateur musicien avôit quelque chose d’étonnant ; son jeu étoit trèsvarié, et des passages extrêmement tendres , forçoient, pour ainsi dire, le cœur et l’oreille de se prêter à la mélodie de ses sons. Il jouissoit à Rétimo d’une grande célébrité, et je crois qu’à Paris on ne l’eût pas entendu sans plaisir.

Si nous avions cru notre Hôte , nous aurions passé la nuit à table , mais il falloit partir le lendemain; et vers minuit nous montâmes à des appartemens fort propres, qui nous étoient destinés. Nous y trouvâmes des lits moelleux et doux qui sembloient inviter le sommeil. Il nous prodiquases faveurs; et versant son baume salutaire sur nos memfatigués, il fit couler dans tout notre corps la chaleur d’une nouvelle vie.

J’ai l’honneur d’être , etc.

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