‹ Lettres sur la Gréce, pour servir de suite celles sur l'EgypteChapitre 20 sur 34 · LETTRE XXVII · texte numérisé non relu

LETTRE XXVII

Rétimo est l’ancienne Rhitymnia d’Etienne le Géographe. Ptolémée l’appelle Rhitymna . C’est une jolie ville placée à l’entrée d’une plaine couverte de richesses. Elle a peu d’étendue, et contient à peine six mille habitans.

Une citadelle, bâtie sur un rocher qui s’avance dans la mer , suiliroit à sa défense, si elle n’étoit dominée par un mont élevé , d’où, l’on peut la battre avec succès. Le port , presque entièrement comblé, ne reçoit plus que des barques. Les Turcs laissent agir le temps, sans s’occuper des dégradations qu’il entraîne, et voient d’un œil tranquille dépérir les ouvrages les plus utiles. Aussi, de toutes parts, leurs ports se comblent , et le commerce qu’ils attiroient, fuit vers des lieux plus commodes. Autrefois la nation française entretenoit un Vice-Consul à Rétimo , où les navires de Marseille venoient charger de l’huile. Depuis longtemps

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temps ils ne peuvent plus y aborder, et le Gouvernement a retiré un Officier sans emploi, .

Cependant il seroit de la dernière importance de rétablir le port de Rétimo. Les plaines qui l’entourent, abondent en productions diverses. On y recueille beaucoup d’huiles, de coton, de safran, de cire; et ces différentes branches de commerce s’étendroient davantage, si leshabitanspouvoient transporter leurs marchandises au-dehors. Leurs jardins produisent les meilleurs fruits de l’ile. Les grenades, les amandes, les pistaches, les oranges y sont excellentes. C’est là qu’on trouve l’abricotier qui produit le michmich , dont le jus est délicieux, et dont l’odeur embaume.

C’est une espèce d’alberge, mais plus fondante et plus petite que celle de France.

A cinq lieues de cette ville, s’ouvre une campagne immense entre l’extrémité occidentale du Mont-Ida, et la première chaîne des monts - blancs. Cette large vallée possède le Village de Marguarités, le plus peuplé de l’ile 5 il contient environ dix mille Grecs, qui cul- ' tivent les riches plaines d’alentour , et qui transporteroient à Rétimo leurs huiles, leurs grains, leurs denrées, si elles avoient un port. Cette bourgade n’est qu’à deux lieues de la mer du nord, et à quelque distance de la route

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de Candie. Elle est baignée par une petite rivière qui tombe en cascades des montagnes. . La température charmante et les productions variées de cette jolie contrée , invitèrent les -Vénitiens à l’habiter. Ils y avoient construit des maisons de campagne, où ils alloient passer une partie de l’année. On en reconnoît encore plusieurs , et l’on regrette de les voir occupées par des Grecs ignorans, ou des Turcs barbares.

Il ne reste plus que les débris des jardins que l’art avoit dessinés, et que la Nature se plaisoif à décorer de fleurs et de fruits sans cesse renaissans. Les Grecs de Marguarités instruits, sans doute, par leurs anciens maîtres, ont conservé l’art de tirer de l’olive une liqueur agréable. Dans le reste du pays, l’huile épaisse et grossière ne sauroit flatter le palais d’un Français accoutumé à celle de Provence. Celle que l’on fait à Marguarités, travaillée avec plus de soin , est très-bonne et conserve un goût de fruit et une saveur agréable. Cette riche vallée, ce grand village, sont un appanage de la Sultanne Oualidé. Elle y envoie un Officier pour en recueillir les tributs. Les Pachas de Rétimo et de Candie, n’y ont aucune autorité.

Nous quittâmes Rétimo, comblés des dons du Négociant juif, qui nous chargea de pro-

s ü "r -l à Grèce, aSg

Visions pour la route. A la sortie de cette ville* nous eûmes deux lieues de mauvais chemins , • taillés dans le roc vif. Descendus de ces hauteurs, nous côtoyâmes pendant trois lieues le rivage de la mer 5 et quoique nos chevaux enfonçassent dans le sable, nous allions grand train. Lorsque nous eûmes gagné la croupe des montS-blancs, dont la pointe va former vers le nord le promontoire Drepassum, il nous fallut sans cesse grimper sur des rochers élevés , et descendre dans des vallées profondes. Cette marche étoit très-pénible. Nous nous délassâmes sur un tapis de verdure dont une source entfetenôit la fraîcheur. Le feuillage de quelques oliviers nous servoit d’ombrage, Nous étalâmes les provisions du bon Hébreu, et nous ne les épargnâmes point. On nous avoit prévenu que , dans une maison où nos guides dévoient nous conduire, le Consul de France avoit fait préparer un souper à son successeur ; cette espérance flatteuse nous rendit prodigues, et nous en portâmes la peine.

Nous remontâmes gaiement à cheval , et nous fîmes encore ^ix lieues par des chemins affreux. N ous avions quitté la route ordinaire , et nous errions à l’aventure à travers les mon* tagnes, d’où nous faillîmes cent fois de nous précipiter. Nous traversâmes une rivière où

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nos chevaux e'toient presque à la nage. Pour • comble de maux la nuit approchoit , et nous voyions à peine assez pour nous conduire.

Lorsque les ténèbres furent devenues plus épaisses, il fallut abandonner le soin de nos jours à. la sagacité des animaux qui nous portoient. Enfin nous arrivâmes au village indiqué , et nous entrâmes tout joyeux dans la maison où nous devions être attendus ; mais le Consul de France , vieil et avare , n’avoit point tenu ses promesses , et contre l’usage reçu parmi ses Confrères , nous avoit entièrement oubliés; ainsi nous ne trouvâmes aucune espèce de provisions. Tous les habitans étaient couchés ; cependant , à force de recherches, on nous procura des olives, des œufs et de mauvais pain. La nécessité nous força de nous en contenter. Tandis que nous faisions ce triste repas , l’imagination perfide •nous retraçoit sans cesse le souper de la veille. Dans cette fâcheuse conjoncture, chacun maudit le Consul. Nous nous couchâmes tout bottés , tout habillés, sur des nattes , des planches ou de mauvais matelats, et nous tâchâmes de trouver dans les douceurs du sommeil un remède à nos maux.

J’ai l’honneur d’étre, etc.

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