LETTRE XXX
Les Turcs qui habitent Candie, Madame, ne sont point aussi soumis aux ordres du Grand-Seigneur, que ceux des autres provin* ces de l’Empire. On diroit que l’air qu’ils respirent leur donne un esprit Républicain. Ils se soutiennent mutuellement contre l’autorité des Pachas, et refusent leur tête au joug du despotisme. Enrôlés Janissaires en naissant , ils composent la principale milice du pays , et il serait dangereux de les porter à la révolte. Lorsque des Vice-rois ont voulu appesantir sur eux la verge du pouvoir absolu, on les a vu courir aux armes et à la vengeance. JNous venons d’en avoir un exemple frappant , sous les yeux. Le Pacha de la Cannée avoit un Intendant qui, comme ses pareils, employoit tous les moyens pour s’enrichir. Il étoit maudit du peuple. Les Grecs n’osoient lever la tête, et, victimes de ses injustices, dévoraient leurs chagrins dans le silence. Les Turcs
, S U R L A G R È C E. 271 furent moins patiens. Ils portèrent leurs plaintes au Gouverneur, et lui dénoncèrent les déprédations de son Ministre ; mais soit qu’il les partageât , soit qu’il lui fut sincèrement attaché, il ne les écouta pas. Tout-à-coup, le jour des Rois , nous entendîmes un grand tumulte dans la ville. Les Janissaires couroient dans les rues, le sabre à la main, et crioient aux armes. Dans ces circonstances , les étrangers ont toujours à craindre d’une populace effrénée. INous restâmes enfermés dans la maison consulaire, attendant l’événement.
La demeure de l’Intendant se trouvoit en face de nous, de l’autre côté du port. C’étoit un vaste édificp nouvellement construit. Dans un instant, plus de cinq cents personnes en remplirent les appartemens, pillant, saccageant tout ce qu’elles ren contrôlent. Les uns abattoient les croisées et les jettoient sur le quai : les autres , montés sur les terrasses , Anversoient les parapets ; ceux-ci s’en retournoient chargés de meubles ; un grand nombre cherchoient de tous côtés l’objet de la haine publique. En moins de deux heures , toute la maison fut vide et à moitié détruite.
Une populace révoltée se porte à des excès que l’on ne peut prévoir. Les soldats s’emparèrent d’un fort élevé , qui domine la ville, et
sur la Grèce.
en un instant, par le courage et la sagesse d’un seul homme. Cependant il avoit cache son favori, et, la nuit, il le fit embarquer et partir pour Constantinople. Après son départ , tout rentra dans l’ordre, et la paix revint dans les murs de la Cannée. Cette émeute nous causa quelques alarmes; si les habitans s’étoient portés aux dernières extrémités envers leur Viceroi, ils n’auroient pas ménagé les Ne'gocians Français; et la perte de leur fortune eût été le moindre de leurs maux.
Quelque temps après, il arriva une scène moins alarmante, mais qui vous donnera une idée de la manière dont les Grecs sont traités dans ce pays. Ils n’ont pas le droit d’entrer à ' cheval dans les villes. Cet honneur est réservé à leur Archevêque et aux Européens. L’Evèquc de la Cannée voulut braver cette loi tyrannique. Un soir qu’il revenoit delà campagne avec plusieurs Religieux , il ne descendit point de sa monture, et, passant outre, il galoppa jusqu’à sa maison. Les Janissaires , qui gardoient la porte, regardèrent cette action comme une insulte. Le lendemain ils ameutèrent la soldatesque, racontèrent l’alFront qu’avoit j-ecu le nom Musulman , et prirent la résolution de brûler l’Evêque et ses Prêtres. Déjà ils portoient des matières combustible* pour
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mettre le Feu à sa maison , en vomissant mille imprécations. Ces malheureux alloient subir une cruelle destinée, lorsque le Pacha, averti à temps, contînt la multitude, en faisant crier, dans toutes les rues de la ville, un firman qui défendoit à tout Grec , de quelque état qu’il fût , de coucher dans les murs de la Cannée. La défense fut rigoureusement observée.
On voyoit tous les soirs ces esclaves infortunés sortir honteusement par la porte Se Rétimo , et aller chercher un asyle dans les campagnes voisines. Les Journaliers et les pauvres n’ayant pas le moyen de louer une chambre , s’alloient coucher dans les creux des rochers; d’autres avoient les arbres pour toit et la terre pour lit. Les femmes n’étoient point comprises dans l’anathéme ; elles pouvoient rester dans leurs maisons. Cette exception , qui fait honneur à la galanterie turque, donna sujet à beaucoup de plaisanteries. Après deux mois de cet exil nocturne , les époux parlèrent d’accommodement. L’argent ici est le remède à tous les maux. Ils réunirent leurs bourses, et, à la faveur d’une grosse somme, ils firent révoquer l’édit , et payèrent fort cher l’orgueil de leur Evêque.
J’ai l’honneur d’étre avec respect, etc.
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