LETTRE XXXI
Lorsque l’on parcourt divers pays , Madame , même les provinces éloignées d’un même Royaume, les changemens d’air se font sentir d’une manière très-marquée. A la vérité, ces sensations ont pour mesure la sensibilité plus ou moins exquise des individus.
Ce ne sont pas seulement les accidens du Froid et de la chaleur que l’on éprouve ; on sent, en respirant l’élément de la vie, une odeur, un goût, une saveur, qui varient suivant les contrées , les climats que l’on parcourt, et les saisons où l’on s’y trouve. Ces affections produisent du plaisir ou du malaise, suivant qu’elles sont appropriées ou contraires à l’état actuel de notre constitution. Ce phénomène n’a rien d’étonnant. Les exhalaisons de la terre, des eaux , des plantes et des fleurs, se combinent avec l’air, et nous les respirons avec lui. Le sage, qui chérit la santé, ne doit donc pas être indifférent sur le choix d’une
Q?6 I.ETTRE S
habitation, puisque la conservation de ce bien précieux en dépend.
Au premier instant où j’abordai sur le rivage d’Alexandrie, je respirai un souffle de feu qui manqua de me suffoquer. Je sentis dans l’air une chaleur fade et humide qui me rendit languissant. J’avois perdu la force et le courage , et je crus qu’il me seroit impossible d’habiter un pareil pays. Bientôt une transpiration abondante s’établit. La chaleur qui faisoit bouillonner mon sang, se dissipa, et je fus soulagé.
Aux premiers jours du printemps, lorsque les bois d’orangers qui environnent Damiette étoient en fleur , qu’ils remplissoient l’atmosphère de leurs parfums, que la chaleur modérée laissoit au corps sa force et son énergie, on goûtoit, avec volupté, les charmes d’une température si délicieuse ; on respiroit , avec délices, un air frais et parfumé, et chaque battement du cœur étoit une jouissance : ce plaisir se renouvelloit à chaque instant , et ne fatiguoit jamais.
Dans ces mêmes lieux , quand , au mois de Juillet, le Laboureur remuoit la boue des marais pour y planter le ris , l’atmosphère se chargeoit d’exhalaisons qui pesoient sur la poitrine , et génoient la respiration. Alors les
sur la Grèce-. 277 visages des habitans se décoloraient. Ils éprouvoient un mal aise général ; et si les vents de nord, qui - régnent dans cette saison, n’eussent chassé les vapeurs malfaisantes , si la terre ne s’étoit bientôt couverte de moissons , ils auraient éprouvé des maladies cruelles.
En général l’Egypte, traversée par un grand fleuve qui l’inonde en partie , est environnée d’une atmosphère très-humide. Cette humidité tempère les feux du soleil , et la rend habitable. L’air qu’on y respire est très- favorable au poulmon. Les maladies de poitrine y sont inconnues ( 1 ) ; et Gallien , qui a voit fait ses études à Alexandrie, et qui connoissoit bien la nature du climat, y envoyoit les poitrinaires , et ils gue'rissoient.
De tous les pays que j’ai habités , il n’en est point dont la température soit aussi saine,, aussi agréable que celle de Crète. Les chaleurs n’y sont jamais excessives , et les froids
( 1 ) J’ai dit que les maladies de poitrine étoient inconnues en Egypte. Cela est vrai , par rapport aux habitans , et à ceux qui s’y rendent de l’Europe , de l’Asie et des côtes septentrionales de l’Afrique ; mais les Abissins et les Nubiens , qui habitent un climat beaucoup plus chaud , deviennent quelquefois poitrinaires au grand Caire.- Ces faits m’ont ôté attesté» par des Médecins qui demeuroient dans le pays depuis quarante ans.
373 Lettres
violens ne se font point sentir dans la plaine. Pendant une année d’observations faites à la Cannée, j’ai remarqué qu’à compter du mois de Mars, jusqu’au commencement de Novembre, le thermomètre ne varioit que depuis 20 jusqu’à 27 dégrés au-dessus du terme de la glace. Cette variation n’est pas considérable. D’ailleurs dans les jours les plus chauds de l’été, l’atmosphère étoit rafraîchie par les vents de la mer. L’hiver, proprement dit , ne commence qu’en Décembre , et finit en Janvier. Pendant cette courte saison , la neige ne tombe jamais dans la plaine, et rarement on y voit la surface de l’eau gelée.
Le plus souvent on y jouit d’un temps aussi beau qu’en France au commencement de Juin. On a donné le nom d’hiver à ces deux mois , parce qu’alors il toÿibe des pluies abondantes , que le ciel se couvre de nuages , et qu’on y éprouve des vents du nord trés-violens j mais ces pluies sont utiles à l’agriculture, les vents chassent les nuages vers les hautes montagnes, où se forme le dépôt des eaux qui fertiliseront les campagnes , et l’habitant des plaines ne souffre point de ces intempéries passagères.
Dés le mois de Février, la terre se pare de fleurs et de moissons. Le reste de l’année
sur la Grèce. 279 n’est presque qu’un beau jour. On n’éprouve jamais, comme en France, ces retours cruel»
d’un froid piquant , qui , se faisant sentir tout-à-coup après les chaleurs , gèle la fleur qui venoit d’éclore , dessèche le bouton qui s’entrouvroit , dévore une partie des fruits de l’année , et détruit les santés délicates. Le ciel est toujours pur et serein ; les vents sont doux et tempérés ; le soleil radieux parcourt majestueusement la voûte azurée , et mûrit les fruits sur les monts élevés , les coteaux, et dans la plaine. Les nuits ne sont pas moins belles. On y goûte une fraîcheur délicieuse.
L’air , moins chargé de vapeurs , laisse à l’observateur découvrir un plus grand nombre d’étoiles. Ces astres nombreux lancent des feux plus vifs , et sèment , d’or , de diamans > de rubis, la voûte bleue où ils paroissent attachés. Rien n’est plus magnifique que ce spectacle, et le Crétois en jouit pendar. t dix mois de l’année.
Aux charmes de cette température , se joignent d’autres avantages qui en augmentent le prix. L’île de Crète n’a presque point de marais. Les eaux n’y restent guëres stagnantes elles coulent du sommet des montagnes , en ruisseaux innombrables, et forment çà et là des fontaines superbes, ou de petites ri-
*8c Lettres
viéres qui se rendent à la mer. L’élévation des terreins où elles ont leur source , leur donne un cours rapide , et elles ne se perdent point dans des lacs ou des étangs. Ainsi, les insectes ne peuvent y déposer leurs œufs qui seroient emportés à la mer , et l’on n’y est point assailli, comme en Egypte, de ces nuées de cousins qui remplissent les appartemens, et dont la piquure est insupportable. Ainsi , l’air n’est point chargé des vapeurs dangereuses qui, dans les contrées humides, s’élèvent des lieux marécageux.
Les monts , les coteaux sont couverts de diverses espèces de thim ( 1 ), de sariette, de serpolet, de cistes odoriférans, et d’une foule de plantes balzamiques. Les myrthes et les lauriers-roses bordent les ruisseaux qui fuient dans les vallées. Les campagnes offrent de toutes parts des bosquets d’orangers , de citronniers, d’amandiers : des touffes de jasmin d’Arabie sont répandues dans les jardins, des tapis de violettes les décorent au printemps ; le safran couvre de vastes champs; le dictante, dont l’odeur est très-suave, tapisse le
( i ) On trouve , dans Elle de Crète , trois espèces de tliiin; l*une à fleur blanche, l’autre à fleur rouge , et la troisième à fleur bleue. Toutes trois sont très-odoriférantes.
creux des rochers. En un mot, les montagnes , les vallons et les plaines exhalent , de tous côtes, des odeurs aromatiques, qui parfument l'air, et le rendent délicieux à respirer. Le froid, les frimats, les nuages entassés, les glaces et les neiges affligent l’homme; ils étendent sur la nature un crêpe funèbre; ils offrent à ses yeux des images sombres, à son esprit des réflexions mélancoliques, et à son cœur des sentimens douloureux. Souvent ils attaquent sa santé j et lui causent un mal-aise universel. La vue d’un beau ciel produit sur ses sens un effet contraire. L’aspect d’un soleil radieux le réjouit. Sa chaleur bienfaisante le ranime et lui donne la vraie gaieté, celle qui naît du sen" timent intérieur du bien - aise qu’il ressent. Dans cet état fortuné , pour lui tout est jouissance. Il contemple avec plus de plaisir la richesse des moissons ; il admire davantage l’émail des fleurs ; il s’enivre avec plus de volupté de leurs parfums ; et heureux de sa propre existence , il semble porter sur tout ce qui l’environne, le bonheur dont il jouit. Alors le jeune homme éprouve, à chaque instant, les feux d’une vie nouvelle. Il se sent entraîné vers un autre soi-même; son cœur frémit d’inquiétude et de plaisir. La volupté embrase ses sens, et il se livre, en aveugle, à l’ainour.
sSa Lettres
Alors le vieillard, arrivé au port, se rappelle les orages de sa jeunesse , et , éprouvant une chaleur qui le ranime, seroit prêt à s’y livrer de nouveau; mais la sagesse et la nature ont bientôt éteint une effervescence passagère.
Ici, Madame, l’on sent davantage la vérité de ces réflexions. Il est certain que sous ce beau climat , l’homme est sujet à moins de maladies, jouit de plus déplaisirs, et a beaucoup plus de moyens d’être heureux que dans les régions septentrionales, où le froid exerce son cruel empire, et dans nos contrées où l’hiver, quoique moins long, est quelquefois très-rigoureux.
J’ai l’honneur d’être, etc.
sur la Grèce.