LETTRE XXXII
La beauté de l’homme, Madame, sa force, sa santé, dépendent en général du climat qu’il habite, de la nourriture qu’il prend, et du genre de ses occupations. En Crète, le Turc, que l’ambition et la soif des richesses ne tourmentent point, dont l’esprit n’est jamais occupé par les chimères de l’intrigue , qui ne connoît ni l’envie qui flétrit l’ame, ni les sciences auxquelles on sacrifie trop souvent sa santé; le Turc, dis-je, qui se nourrit d’alimens sains et simples, qui vit au milieu de ses bosquets fleuris, de ses campagnes, à la culture desquelles il préside, de sa famille dont il est respecté, croît et s’élève comme un colosse. La salubrité de l’air qu’il respire, la douce température dont il jouit, les spectacles charmans qu’il a sans cesse devant les yeux, la vie paisible qu’il mène, tout contribue à fortifier son corps et à en prolonger la vi-
û8 4 Lettres
gueur jusques sous les neiges de la vieillesse. C’est ici que le sculpteur, amoureux de son art, et rival des Anciens, dcvroit venir choisir des modèles. A vingt ans, il verroit des jeunes gens de cinq pieds six ou huit pouces , qui possèdent tous les charmes de leur âge. L ! n peu d’embonpoint couvre encore leurs muscles, qui, bientôt, sailleront davantage. Leurs joues, gracieusement arrondies, ont une carnation animée. Leurs veux sont pleins de feu; leur menton se couvre d’un léger duvet que le rasoir n’a point touché. Leur démarche a de la grâce et de la noblesse. Tout, dans leur port, dans leurs gestes, annonce la force et la santé.
Dans les hommes faits, les traits sont plus développés. Ils marchent les jambes nues, et lorsque leurs manteaux sont relevés, on voit leurs muscles fortement prononcés. Leurs bras sont nerveux comme ceux des athlètes. Ils ont les épaules larges et la poitrine élevée. Leur col, délivré de ces liens , qui , dés l’enfance, captivent ceux des Européens , prend les belles proportions que la Nature lui a assignées.
Jamais une culotte étroite ou une jarretière ne les serre au-dessous du genou; aussi cette partie de leur jambe n’est point étranglée, et leur genou n’est jamais trop saillant ; en
sur la Grèce. 285 un mot, tous leurs membres , dégagés des entraves qui gênent nos mouvemens, et que l’habitude seule peut nous faire supporter, ont chacun leur forme naturelle, et observent entre eux ces rapports admirables , dont la perfection fait la beauté de l’homme. Lorsqu’ils se tiennent debout , toutes les parties de leur corps sont parfaitement d’à - plomb.
S’ils marchent , une sorte de dignité anime leurs mouvemens. La force et la gravité se montrent dans leurs gestes. Un air de majesté, qui brille sur leur front, annonce qu’ils sont accoutumés à commander. L’orgueil et la dureté s’y font quelquefois sentir , mais jamais on n’y remarque la bassesse.
Les Mahométans, qui habitent l’ile de Crète, sont tels, Madame, que je viens de les dépeindre. Ils ont ordinairement depuis cinq pieds et demi jusqu’à six pieds de haut. Ils ressemblent aux statues antiques, et véritablement c’étoit sur de semblables modèles que les Anciens travailloient. Il n’est pas surprenant qu’ils nous ayent surpassé , puisqu’ils avoient sous les yeux une nature plus belle.
Un jour que je me promenois avec un Officier, aux environs de la Cannée, il s’écrioit, à la vue de chaque Turc qui passoit : oh ! s’il m’étoit permis de choisir ici sept cents hommes,
28 6 Lettres
j’aurois le plus beau régiment de France.
Dans un pays où la force et la majesté sont le partage des hommes, vous jugez bien, Madame , que la beauté et les grâces doivent être celui des femmes. Leur vêtement ne gêne l’accroissement d’aucune partie de leur corps, et il se moule sur les proportions admirables dont le Créateur a décoré le chef-d’œuvre de ses mains. Toutes ne sont pas jolies s toutes n’ont pas des charmes; mais il s’en trouve de fort belles, sur-tout parmi les Turques. En général, les Crétoises ont la gorge superbe, le col arrondi avec grâce, des yeux noirs remplis de feux, la bouche mignone, le nez parfaitement bien fait, des joues que la santé Colote d’un doux vermillon • mais l’ovale de leur figure difFére de celui des Européennes , et le caractère de leur beauté n’appartient qu’à leur nation. Je ne veux point établir un parallèle entre les unes et les autres. Tout ce qui est beau mérite des hommages; mais ce sont les sentimens qui doivent fixer le goût d’un honnête homme.
Pendant les premières années que je voyageai dans les contrées orientales, mes yeux, accoutumes à la frisure des Françaises , à l’élégance de leur coéfFure , à la poudre qui teint leur chevelure en blanc ou en blond ,
Digi
sur la Grèce. 2?7 ne pouvoient supporter la vue des cheveux noirs des femmes de l’Orient. Il me sembloit que cette parure leur donnoit un air dur et repoussant. La raison a tant de peine à rompre les chaînes de l’habitude ! Je fus long - temps sa dupe. Mais lorsque la réflexion m’eut éclairé, ces longs cheveux noirs artistement tressés , dépourvus de poudre et de pommades , et qui ne gâtent point les robes, les habits, les fauteuils, me parurent propres à faire briller les , traits des femmes. Leur ébène me sembla donner plus d’éclat à la blancheur de leur teint , et au coloris de leurs joues. L’eau rose dont elles les lavent, exhâloit un doux par- 1 fum, et leur propreté m’enchantoit. Enfin je changeai de sentiment , et j’osai désirer que les Européennes ne gâtassent point un de leurs plus beaux ornemens par des couleurs factices, moins belles que celles delà Nature. Combien la blonde , parée de l’or pâle de ses superbes cheveux , seroit plus intéressante ! combien la chevelure de la brune, artistement arrangée, feroit ressortir les roses de ses joues 1 Ce sont, Madame, les remarques d’un voyageur qui, en comparant les divers usages des Nations, se défait de ses préjugés, et croit que la Nature seule est vraiment belle, mais il attache peu de prix à ses réflexions , et il vous prie de les lui pardonner.
288 Lettres
Vous devez être étonnée, Madame, que je ne vous aie point parle des Grecs qui habitent l’ile de Candie, qui partagent , avec les Turcs, les avantages d’un beau ciel, d’un air pur , d’une heureuse tempe'rature ; ils jouissent, à la vérité, de ces biens communs; mais ils sont opprimés; ils vivent au milieu de leurs tyrans; leurs jours s’écoulent dans l’inquiétude, la crainte, et s’éteignent souvent dans le désespoir. A l’exception des Sphachiotes, qui sont moins exposés à la tyrannie , ces malheureux n’ont ni la taille élevée , ni la force, ni la beauté des Musulmans. Ils portent sur leur visage l’empreinte de la servitude. Leur regard est rampant: la fourberie et la bassesse défigurent leurs traits. Voilà le portrait de ces Crétois, autrefois si jaloux de leur liberté. Guerriers adroits et intrépides , ils étoient recherchés de toutes les nations. Amis des arts, ils les cultivoient à l’ombre de leurs bosquets. Aujourd’hui, lâches et paresseux, ils vivent dans l’avilissement, et on lit sur leur front : ils sont esclaves.
J’ai l’honneur d’être avec respect , etc.
LETTRE
sur la Grèce.