LETTRE XXXIII
L’ i S L E de Candie, Madame, ne nourrit point, comme l’Egypte, une foule de reptiles venimeux. On n’y trouve que très -peu de serpens, encore sont-ils petits. Le Naturaliste lîelon en compte trois espèces, XOphis , l’Ochendra , YEp/iloti. Le premier n’est point venimeux. J’ignore si les autres le sont. Je n’ai, point entendu parler d’accidens arrives par leur piquure.
Les Anciens soutenoient que ce beau pays ne contenoit aucun animal nuisible ( i ). Pline en excepte la Tarentule ( 2 ), que Belon appelle Phalangion < 5 ). Ils prétendent que son poison est mortel. C’est une espèce d’araignée, longue de huit ou dix lignes, qui a
( I ) Antigenus VArisÇiiut , hist. ch. io. On dit que l’ilo de Crète ne nourrit aucun animal qui puisse causer la mort à l’homme.
( 2 ) Pline , liv. 8, ch. 58.
(3) Belon , des choses mémorables du Lerant.
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la peau écailleuse. Elle se pratique, sur le penchant des petites éminences, un trou assez profond , qu’elle revêt ensuite d’un tissu serre de fils croisés et colés ensemble. Ce petit conduit, au fond duquel elle se tient, est fermé, à l’extérieur, d’une soupape qui empêche la pluie d’y pénétrer ; elle l’ouvre lorsqu’elle va à la chasse des insectes , et la referme lorsqu’elle rentre. Si l’on enferme dans un bocal de vei're deux de ces Tarentules, elles se piquent mutuellement , et meurent bientôt après. J’ignore l’effet de leur morsure sur les hommes, mais je puis attester celui dont je viens de parler.
Les quadrupèdes de l’ile ne sont point malfaisans ; on n’y rencontre ni lions, ni tigres, ni ours, ni loups, ni renai’ds , enfin aucun animal dangereux. Les bouquetins et les chèvres sauvages sont les seuls hôtes des forêts qui couvrent les hautes montagnes , et n’ont à redouter que le blomb du chasseur. Le lièvre se tient sur les collines et dans la plaine. Les moutons paissent en sûreté le thym et le serpolet. On les parque tous les soirs , et le berger dort paisiblement , sans craindre que les bêtes féroces viennent porter le ravage et la mort au milieu de la bergerie.
C’est un bonheur pour les Ci’étois de n’avoir point à souflffir de l’importunité des
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mosquites, d’être à l’abri du poison des serpents, et de la férocité des monstres des déserts. La jeune fille peut danser sur le gazon , sans trouver, comme Euridice, une vipère cachée sous les fleurs. Les Anciens attribuoient ces avantages signalés à la naissance de Jupiter. « Les Crétois, dit Elien ( 1 ) , célè- » brenfdans leurs chants les bienfaits de Ju- » piter , et la faveur qu’il a accordée à leur » île , sa terre natale , sa nourrice , d’être » privée de tout animal nuisible , et de ne » pas même nourrir ceux qui pourroient venir » du dehors. »
Parmi les plantes médicinales de Crète, le dictame tient le premier rang. Il est étonnant , jusqu’à quel point les Anciens ont cxhalté ses vertus. Théophraste (2), qui rapporte les opinions reçues de son temps, dit:
-« De toutes les plantes connues , de toutes » celles que la terre produit , le dictame est » la plus précieuse ». Le père de la Médecine, le célèbre Hypocrate ( 3 ) , ordonnoit d’en
( ï ) K li en , livre 5 , histoire des animaux.
(2) Théophraste ajoute dans un autre endroit : Le dictame « a des. vertus utiles et merveilleuses dans un grand nombre da ■circonstances , et sur-tout dans les couches des femmes.
(3 ) Hjpocrat* , de nat. mulitrum : donnez à boire du die-
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boiro en infusion dans plusieurs maladies des femmes , et sur - tout dans les douleurs d’un accouchement difficile. Voilà pourquoi la statue de Diane étoit, suivant quelques Auteurs ( i ) , couronnée de dictame.
Je ne rapporterai point, comme plusieurs Auteurs ( 2 ), que les chèvres sauvages, percées des traits du chasseur, s’en débarrassoient en mangeant de cette plante précieuse; qu’elle avoit la vertu de les guérir lors même qu’ils étoient empoisonnés (3); que son odeur étoit si puissante, qu’elle écartoit les reptiles venimeux, et que sa feuille, en les touchant, les faisoit périr (4). Ces faits sont évidemment exagérés ; mais aussi on est peut-être trop indifférent sur l’utilité que la médecine pourroit retirer de cette plante. La feuille est extrêmement balsamique , et la fleur répand une odeur délicieuse. De nos jours, les liabi-
tame de Crète le poids d’une obole , infusé dans de l’eau. Il ajoute de morlis mulierum , livre premier : donnez du dictame de Crète à boire dans du vin. De fœtus mortui exsect. Si vous avez du dictame de Crète , buvez-en en infusion.
( 1 ) Le Scboliaste d’Euripide , sur Hippoljte.
( 2 ) Plutarque , de Sol. .Anim.
( 3 ) Cicéron , de Naturâ Deoruin , lit. second.
( 4 ) Dioscorid es.
sur la Grèce. 2g5 tans s’en servent avec succès dans plusieurs circonstances. La feuille desséchée, prise en infusion avec un peu de sucre , compose une boisson plus flatteuse et plus parfumée que le thé. Elle guérit sur-le-champ les langueurs d’estomac, et le rétablit après de mauvaises digestions.
( 1 ) Le dictame est particulier à File de Crète, -on ne le trouve dans aucun autre pays. Il croît dans les fentes des rochers , et au fond des précipices. Pline ne l’a pas décrit d’une manière à le faire reconnoître ( 2 ).
« Le dictame , dit-il , a des rameaux minces , » il ressemble au pouillot; il est brûlant et » acre au goût ; on ne fait usage .que de » ses feuilles ; il n’a ni fleur ni semence, ni » tige, etc ». Virgile le connoissoit mieux, et sa description est plus conforme à la vérité ( 3 ). « Sa mère cueille le dictame sur le » Mont-Ida de Crète. Cette plante porte des » feuilles velues qui se couronnent de fleurs » de pourpre. Les chèvres sauvages y trou-
( 1 ) Pline , lit re 25 , ch. 8. Le dictame ne croit que dan» l’ile de Crète. Théophraste } hist. des plantes , dit la même chose : le dictame est particulier à l’île de Crète.
( 2 ) Pline , lie. 25 , ch, 8.
( 3 ) Enéide , liv. 12 .
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» vent leur remède , lorsque des flèches aussi » rapides que les oiseaux , les ont atteintes » dans leur course».
Dans une contrée dont l’air est très - pur , les maladies sont peu frequentes ; aussi, ne voit-on point d’épidémies dans l’île de Candie. Il y régne , dans l’été, des fièvres qui ne sont pas dangereuses, et la peste y seroit à jamais inconnue, si les Turcs n’avoient pas détruit les Lazarets établis par les Vénitiens, pour faire quarantaine. Depuis cette époque , les bâtimens de Smirne et de Constantinople l’apportent de temps en temps. Ce fléau s’y perpétue faute de précautions , parcourt successivement les diverses provinces , et comme les froids et les chaleurs sont modérés , il exerce quelquefois ses ravages pendant dixhuit mois de suite.
Une maladie moins dangereuse que la peste , mais dont les symptômes ont quelque chose de plus hideux , infecte cette belle contrée ; c’est la lèpre. Elle eut son antique foyer en Syrie , d’où elle a passé dans plusieurs îles de l’Archipel. Elle est contagieuse, et le toucher la communique sur-le-champ. Les victimes qu’elle a attaquées, sont reléguées dans de petites masures construites sur le bord des chemins. Il leur est défendu d’en sortir et de
sur la Grèce. Bg5 communiquer avec personne. Ces malheureux ont ordinairement autour de leur cahute un petit jardin - , des légumes et des poules ; avec ces secours et ceux des passans, ils traînent dans les d<|pleurs une vie affreuse. Leur peau boursoufllée est couverte d’une croûte écailleuse, semée de taches rouges et blanches, qui leur causent des démangeaisons insupportables. Ils tirent du fond de leur poitrine une voix rauque dont le son fait frémir. Leurs paroles sont à peine articulées, parce que le mal dévore intérieurement l’organe de la voix. Ces spectres horribles perdent peu-à-peu l’usage de leurs membres. Ils vivent jusqu’à ce que toute la masse de leur sang étant corrompue , ils tombent en putréfaction. Il n’est point de spectacle plus triste , plus ( frayant que celui d’un lépreux, point de tourmens comparables à ceux qu’il endure. Tll seroit digne d’un Médecin , ami de l’humanité , de chercher un remède à une contagion si cruelle.
Les personnes riches ne sont point attaquées de cette maladie ; elle ne s’attache qu’au • bas-peuple , et sur -tout aux Grecs. Or ces Grecs observent strictement leurs quatre carêmes, et ne vivent, pendant tout ce temps, que de poisson salé , de boutargue ( 1 ) ,
( i ) Ce soat des œufs de poissous salés et fumés.
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d’olives marinées, et de fromage. Us boivent en abondance des vins grossiers et brûlans du pays ( 1 ). Ce régime peut allumer leur sang, en épaissir la partie fluide , enfin produire la lèpre. Ce qui me porte à le croire, «’est qu’on ne la voit point se déclarer parmi les Turcs assez riches pour manger toute l’année de la viande , du ris et des légumes , ni parmi les Grecs habitans des montagnes , dont le laitage , les fruits , les herbages composent une partie de la nourriture.
Vous voyez, Madame, que cette cruelle maladie n’est pas à craindre pour les personnes qui vivent dans l’aisance. Depuis cent ans que les Français sont établis à la Cannée, aucun d’eux n’en a été attaqué. 11 paroît qu’elle a son principe dans les mauvais alimens des Grecs ; en les obligeant à les changer, on la déracineroit peut-être. INos pères l’apportèrent en France pendant les croisades , et surent s’en délivrer. Les Crétois, éclairés par la sagesse d’un Gouvernement humain, pourroient la faire disparoître de leur pays.
J’ai l’honneur d’être, etc.
( i ) Ces Tins sont fort chauds , et ne coûtent que six liardi la houteille.
sur la Grèce.