LETTRE XXXIV
U n séjour de seize mois en Crète, m’a permis, Madame, de connoître cette belle île plus particulièrement que la plupart des voyageurs qui l’ont parcourue rapidement. Privé des fêtes et des spectacles, qui occupent à Paris les jours du Français , j’ai, dans* mes momens de loisir , recherché les lieux où je pouvois goûter les charmes de la campagne.
• 11 en est un , sur-tout, où je me suis rendu plu- .
sieurs fois, attiré par les riants paysages que la nature y déploie. Je veux , Madame^ vous en offrir la peinture ; mais songez, je vous prie, que plus je serai vrai, plus mes tableaux aui'ont l’air du merveilleux. Cependant je ne crains pas qu’ils vous paroissent imaginaires ; les sites que je vais décrire, existent véritablement \ les beautés qu’ils rassemblent, je les ai vues, je les ai senties dans les diverses
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saisons de l’année. Puissent - elles vous faire oublier quelques instans, les riches jardins de Montreuil ! puissent-elles vous arrêter pendant u. e heure sur les rives de Platania !
Lu quittant la Cannée , et ên suivant le rivage de la mer du côté du Sud-ouest, on laisse à sa droite le Lazareth , écueil où les Vénitiens obligcoient les vaisseaux à faire quarantaine, avant d’entrer dans le port. Une lieue au-delà, est le rocher de Saint Théodore, cù il ne reste pas une pierre des deux forts qui le défendoient, lorsque les Ottomans l’attaquèrent. Cette petite île et celle du Lazaroth , se nommoient anciennement Leucès.
Elles sont fameuses par le combat que lés Syrène£ osèrent y soutenir contre les muses.
Elles y' disputèrent le prix de la musique, du chant , et des instrumens ; mais ayant été vaincues, elles se précipitèrent dans la mer.
En côtoyant le golfe , on voit à l’occident une langue chaîne de montagnes, qui en suit les contours, et qui va se terminer en pointe au cap Spada , autrefois le promontoire de Dyctinne. C’est une branche des Monts-blancs à laquelle Strabon a donné le nom de Corycus. Vers le milieu de cette chaîne, se trouvoit le temple de Dyctinne. Les anciens Crétois l’avoient élevé à l’endroit où elle s’étoit
précipitée dans la mer pour éviter les poursuites de Minos ( 1 ).
Continuons notre route, et laissons l’antiquité. Déjà nous approchons de la rivière de Platania, et de la forêt de ce nom; nous voici à trois lieues de la Cannée. Nous avons à l’occident la mer et les monts qui l’entourent ; à l’orient, un bois épais et touffu. Entre le bord du rivage et les arbres, est un terrein sablonneux, d’un quart de lieue de largeur, où des touffes de lauriers-roses brillent d’espace en espace. Rien n’est plus frais quelle verd luisant de leurs feuilles. Rien n’est plus superbe que les fleurs de pourpre dont ils sont couronnés. Mais le soleil dévore les sables où nous contemplons ces buissons éclatans ; l’ombrage nous invite, allons nous y reposer.
Dieux ! quel spectacle ! quel beau feuillage ! quelle fraîcheur! quelle verdure! Une vaste forêt composée de platanes, dont la plupart ont soixante-dix pieds d’élévation. Ils sont aussi gros que nos ormeaux, et leur port n’a pas moins de majesté. Comme ils unissent leurs ' bras fraternels ! comme ils se soutiennent mutuellement contre les ouragans et les tempêtes !
( 1 ) Murtius , dissertation sur la Crète.
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Salut à*i’antique forêt de Platania! Autour de chaque arbre , on a planté des vignes dont les seps, de quatre pouces de diamètre, s’élèvent comme les cables qui soutiennent les mâts d’un vaisseau. Placés sur un sol gras et humide, ils poussent avec une vigueur étonnante, et croissant à la hauteur des platanes qui leur servent d’appui , ils les couronnent de leur pampre verdoyant, et les embellissent de leurs fruits. Chaque arbre ainsi décoré, forme une vaste salle impénétrable aux feux du soleil.
Assis sous ce dais magnifique , le voyageur voit pendre sur sa tète des grappes de raisin , dont plusieurs ont deux pieds de long. On a varié les espèces , et à côté d’une grappe jaune, on admire le pourpre , le violet , le rose , le muscat plus ou moins foncé. Ces raisins, qui composent autour des platanes des couronnes de différentes couleurs , ont le grain très-gros , et mûrissent deux mois plus tard que les espèces exposées sur les coteaux • mais ils ornent les tables jusqu’au mois de Décembre, et sont d’un goût excellent. Je ne connois rien de plus riche, de plus agréable que cette forêt. Au printemps, une multitude d’oiseaux y viennent faire leurs nids ; le rossignol, la fauvette, le chardonneret et les merles, en deviennent les habitans. Ils célèbrent en paix
sur la Grèce. -foi leurs amours, et font retentir les échos de leur ramage mélodieux.
Sur les bords de ces bois , coule la rivière de Platania ; elle n’est pas profonde , et laisse voir à travers ladimpiditc de ses eaux , le sable pur qui compose son lit. Le feuillage du platane, et les grappes qui percent au-travers, se peignent dans leur crystal. Quelquefois ses deux rives sont plantées d’arbres ; elle fuit en silence, sous leur voûte épaisse, et son onde paroi t ténébreuse. Tout - à - coup , s’échappant de sa prison , elle n’a que le ciel pour toit , et l’argent de ses flots égale la sérénité des airs. C’est dans cette onde limpide , dit la Fable (1), qu’Europe , comblée des faveurs de Jupiter , alloit rafraîchir ses sens , et baigner son beau corps, tandis que ses Nymphes dansoient en chœur, et chantoient des hymnes à l’Amour.
Il n’est point de lieu plus favorable .au mystère ; il n’en est point où le cœur, comblé de pures jouissances, ait plus besoin de les répandre au-dehors , et de les épancher dans un autre soi-méme. O vous ! qui sous les ombrages. fleuris de Bourbon , assis au pied d’un oranger, chantiez Eléonore, dont le nom chéri a passé au-delà des mers , venez à Pla-
( i ) Murtius , dissertation sur l’ile de Crète.
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tania ; venez admirer et peindre les charmes de ce se'jour : si vous voulez le rendre immortel , aimez-y, célébrez-y une autre divinité. Chantre avoué des Grâces, Poète aimé d’Apollon, souvenez- vous que ce pays est l’anti- • que patrie des Muses ; en l’habitant , vous croirez être au sein de votre terre natale.
Enfonçons-nous dans l’épaisseur du bois.
Quel vaste silence ! quel sombre majesté ! les ténèbres y sont répandues au milieu de la clarté du jour. Voilà donc l’habitation de l’ombre , de la paix et de la fraîcheur. Elles ont fui les coteaux brûlés , où le berger , du fond de sa grotte, fait entendre ses chants, et sont descendues sous cet épais feuillage. Mais pourquoi une secrète horreur entre-t-elle dans l’aine? Ce lieu seroit-il le temple de la divinité ? l’ame y seroit-elle frappée de son auguste présence ? ou bien craindroit-elle quelque ennemi qu’elle ne voit pas ? cependant elle chérit le trouble qui l’agite ; elle s’en pénétre avec une sorte de volupté. A- t- elle donc besoin de cette agitation pour sentir da- 1 vantage son existence ?
Continuons d’errer sous les voûtes de Platania, et remontons vers la source de la rivière. Pendant une lieue, on voit presque toujours la même richesse , les mêmes paysages. Dans
sur la Grèce. 3o3 quelques endroits, ces deux collines, qui embrassent la forêt , s’élargissent , et laissent apercevoir dans le lointain , des coteaux couverts de vignes, des hameaux places sur leur sommet , et des rochers à pic, qui semblent prêts à s’écrouler. La chèvre, qui se joue sur le bord des pre'cipices, va brouter les feuilles des arbrisseaux qui y croissent , et paroît suspendue sur l’abîme.
INous voilà arrivés à. l’extrémité de la forêt. Devant nous, s’ouvre une plaine de trois lieues de circonférence ; de hautes collines la bordent de toutes parts. Au-dessus, s’élèvent les Monts-Blancs , qui cachent dans les nues leurs sommets glacés. De tous les points de l’horizon , des vallées étroites et profondes viennent aboutir à la plaine , et y portent le tribut de leurs eaux. Voyez comme les lauriers-roses en dessinent les contours. Leurs fleurs superbes bordent d’un rouge éclatant le flanc des vallons. Ce sont des écharpes brillantes , que la Nature a attachées au sommet des Monts, et qui pendent en longs replis jusqu’au pied des coteaux.
Ces ceintures de roses contrastent admirablement avec la verdure qui les entoure. Les yeux ne se lassent point de les admirer. •
Quel autre spectacle attire mon attention !
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quels charmants arbrisseaux rejouissent mes regards ! Vous avez, Madame, dans vos jardins, de beaux Myrthes ; mais ils languisSfent sous un ciel étranger. Une partie de l’année , ils sont renfermés dans des serres , car leur délicatesse craint les frimats. Les caisses où on les retient en captivité, ne leur fournissent point une nourriture assez abondante pour qu’ils puissent déployer leur vigueur, et se couvrir de fleurs odorantes ; ce qui leur manque sur- tout , c’est le soleil qu’ils aiment, c’est sa chaleur bienfaisante. C’est ici , Madame , qu’il faut venir contempler l’arbrisseau cher au fils de Cythère , le plus beau des arbrisseaux. Dans le lieu dont je vous parle, et que je nommerai la plaine des Myrthes , on en voit des touffes de dix pieds de haut.
Ces buissons sont couverts de fleurs, depuis la terre jusqu’à leur sommet. Leurs fleurs branches lisérées intérieurement d’une bordure de pourpre, brillent agréablement sous le verd luisant de leur feuillage. Chaque, buisson forme un bouquet magnifique ; il exhale des parfums plus suaves, plus exquis, plus charmans que ceux de la rose même ; tous les sens en sont pénétrés , et l’ame en est remplie d’une douce volupté. Quelquefois , dans cette plaine immense , les touffes
sont
sur la Grèce. 3o5 sont rassemblées par groupes , et forment des bosquets épais , où il est doux de se promener. Dans d’autres endroits, ell< *s sont éparses cà et là. Mais, par-tout, on* ne peut se lasser d’admirer la beauté de leur feuillage, et de respirer les émanations balsamiques de leurs fleurs. Vingt fois je me suis reposé sous leur ombrage , et toujours j’y ai goûté de nouveaux plaisirs. Les anciens ont eu raison de consacrer le myrthe à l’amour, c’est le plus délicieux des arbrisseaux.
Un ruisseau traverse toute l’étendue de la plaine où nous nous promenons. L’eau n’y coulç abondamment que pendant l’hiver y ses bords sont ornés de lauriers-roses qui aiment les lieux humides. L’éclat de leurs fleurs , qui brillent d’espace en espace à travers les myrthes fleuris, forme un tableau digue d’occuper des pinceaux habiles ; mais le plaisir des yeux n’égale point celui de l’odorat. CJn les quitte pour aller s’asseoir au pied des myrthes, et lorsqu’on examine de pi es ces buissons charmans, parés de leurs fleurs élégantes, ils plaisent encore davantage cà la vue.
Toutes les campagnes de l’ile de Crète, Madame, ne sont pas aussi belles que celle dont je viens de vous entretenir. Le myrthe et le laurier-rose croissent par tout dans les
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vallons, mais je n’ai vu ces jolis arbrisseaux rassembles en si grande abondance, que dans la plaine jqui termine, d’une manière si pittoresque , la forêt de Platania. Si vbus ne trouvez pas , dans les poètes modernes , des descriptions semblables à celles que je viens de vous offrir , ce n’est pas leur faute , c’est celle de la campagne qu’ils ont sous les yeux. L’imagination la plus heureuse ne pourroit former des tableaux tels que ceux que je vous présente, sans les avoir vus; elle y mettroit des ornemens déplaces, et dès-lors elle perdroit le premier de ses privilèges , la vérité. Les Anciens, au contraire, nous offrent des peintures, qui semblent à ceux qui n’ont pas voyagé des rêves d’une imagination brillante. Cependant, lorsque l’on a parcouru les pays qu’ils habitoient , on voit avec plaisir que travaillant sur de plus beaux modèles, leurs pinceaux ont rendu avec fidélité les beautés de la Nature. Seulement ils se sont permis de disposer les ornemens à leur gré, en rassemblant sur un seul site des richesses éparses dans plusieurs; mais alors ils ont soin de garder la vraisemblance , en classant chaque objet dans le lieu qu’il doit occuper, et en ne disant rien qui ne soit possible. Voilà par où pèchent souvent ceux qui u’out pas bien exa-
sur la Grèce. 3o/ miné la ‘Nature. Us distribuent les beautés a contre sens, et gâtent leurs portraits -au lieu de les embellir.
J’ignore, Madame, quel sera le sort des descriptions que je vous envoie. Mais je les ai faites près des rives de Platania, et dans la plaine des myrthes. Tantôt, je jouissois de l’ombrage des Platanes, et les grappes de > pourpre pendoient sur ma tète; ensuite, j’allois m’enivrer de la vapeur du myrthe fleuri, et je contemplois avec délices les rayons rouges dont le laurier-rose bordoit les vallons. Charmé de ces spectacles, respirant un air pur et embaumé, je peignois, dans le silence de la retraite, les sensations qui passoient tour-à-tour dans mon ame, les affections qui l’occupoient, et les réflexions que la vue des objets laisoit naître.
J’ai l’honneur d’être, etc.
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