LETTRE XXXV
Je vais, Madame, vous faire connoîtrc un des Turcs les plus aimables de l’île. J’espére que vous m’en saurez gré. Ismaël Aga, un des riches propriétaires de la Cannée , est un homme de soixante-dix ans, d’une taille majestueuse, d’une belle figure, et qui porte encore dans ses traits le caractère de la force et de la vigueur. 11 a commandé des caravelles du Grand-Seigneur, et passé quelque temps à Venise. Il a parcouru f Egypte, et visité, suivant l’usage , le tombeau de son Prophète.
Dans le cours de ses voyages, il a déposé cet • orgueil que l’ignorance et les préjugés de la religion inspirent aux Turcs, et qui leur fait mépriser les étrangers. Ismaël les aime et recherche leur société. Il nous avoit invités à passer quelque temps à sa campagne; il nous envoya des chevaux , et ordonna à ses fils de
s u *r la Grèce. 5og nous conduire. Nous partîmes de la Cannée à huit heures du matin, traversâmes la belle campagne couverte d’oliviers, qui se prolonge jusqu’au pied des Monts-blancs, parcourûmes la superbe plaine des myrthes dans toute sa longueur, et arrivâmes vers midi à sa maisoa située une lieue au-delà, sur le penchant d’une colline. Ce Seigneur nous reçut amicalement , mais sans ces démonstrations de joie et de plaisir que l’étiquette prodigue ailleurs : soyez les bien-arrivés, nous dit-il, d’un air satisfait , et sur-le-champ il nous conduisit au lieu du festin.
Le ciel étoit pur et serein , mais le soleil ea feu embrâsoit l’atmosphère ; nous avions été exposés pendant quatre heures à sa chaleur dévorante, et chacun de nous soupiroit après la fraîcheur. Nous fûmes servis au gré de nos désirs. La table étoit dressée dans le jardin , sous l’ombrage des orangers. Six de ces beaux arbres, plantés en rond, unissoient leurs rameaux que le ciseau n’avoit point mutilé, et form oient sur nos tètes une voûte impénétrable aux rayons du soleil. Au milieu d’un jour trèschaud, nous goûtions dans cette salle, que la Nature avoit pris soin d’embellir , un frais délicieux. De toutes parts, les fleurs pendoient en guirlandes sur les convives, et chacun ea
Si o Lettres.
étoit couronné. Leur éclat, leurs parfums exquis, la beauté du feuillage, le zéphir qui l’agitoit légèrement , tout nous portoit à croire que nous avions été transportés tout-à-coup dans .un séjour enchanté. Pour comble de plaisir, un joli ruisseau , qui descendoit des monts voisins, passoit sous la table, et contribuoit à y entretenir la fraîcheur. On le voyoit à droite et à gauche couler sur un sable d’or, et promener dans le jardin le crystal de son onde.
Détourné chaque jour dans de petites rigoles pratiquées avec art, il alloit baigner le pied des orangers, des^grenadiers, des amandiers y qui payoient avec usure le tribut de ses eaux , en se couvrant de fleurs et de fruits.
Cependant la table étoit servie. L’Aga avoit prévenu nos goûts. INous y trouvâmes tous les ustensiles dont se servent les Français , et lui-même s’asservit à nos usages. Sachant que le potage est un de nos mets, il avoit fait étendre, dans un grand plat, des rôties couvertes d’une gelée délicieuse. On voyoit, à l’entour, des bartavelles, presque aussi grosses i que nos poules , et d’un fumet qui éveilloit l’appétit, des cailles excellentes, un agneau tendre et délicat , et des viandes hachées accommodées avec du ris, et parfaitement bien assaisonnées. Le vin répondoit à l’excellence
sur la Grèce, Su des viandes. On nous servit du vin de Loi ( 1 ), de la malvoisie du Mont-Ida, et du vin rouge parfume , qui flattoit egalement l’odorat et le goût. Notre bon patriarche, voulant imiter ses hôtes et boire comme eux, en de'pit du Prophète, avoit écarte, et les domestiques, et ses propres enfans. Oubliant la. gravité Turque*, qui ne sourit jamais, il causoit gaiement avec nous , et nous etonnoit souvent par la pénétration de son esprit, la sagesse de ses réponses, et la justesse de ses idées. Lorsqu’on eut desservi , on apporta le moka et la pipe. Que ce nom ne. vous effraie point, Madame, les pipes dont on se sert ici sont de jasmin , et la partie que l’on met dans la bouche, est formée d’ambre. Leur longueur énorme empêche de sentir l’àcreté du tabac ; d’ailleurs celui qu’on fume en Turquie est doux, on y mêle du bois d’aloës, et .une vapeur , qui par-tout ailleurs est désagréable , n’incommode ici personne.
Nous nous reposions agréablement sous
( I ) On nomme vin de loi, celui qui est fait par les Juifs.
C’est un vin peu connu en France. 11 a un peu d’amertume , mais il laisse dans la bouche un bouquet agréable, et une douce chaleur dans l’estomac. q f
La Malvoisie du Mont-Ida est plus onctueuse, plus agréable au goût, et non moins parfumée.
Sia Lettres
l’ombrage , et nous respirions le parfum de la fleur d’orange. Notre hôte causôit avec nous, et donnoit le ton à la conversation. Ou ne chercha point à y faire briller ces bluettes y que nous appelions esprit?, à parer de jolis riens de couleurs saillantes , à médire d’une manière agréable ; tous ces frais eussent été en pure perte. Ismaêl n’eut rien compris à notre jargon. Il fallut se borner à entendx-e et à répondre des choses sensées et raisonnables.
Après que la grande chaleur fut passée , il appela ses enfans , et leur ordonna de nous conduire â la chasse. Nous descendîmes dans une plaine où nous trouvâmes des cailles, et nous eûmes le plaisir de tirer beaucoup sans nous fatiguer. L’ombre , qui descendoit des montagnes, nous ramena au logis, et, comme dans cette saison , les nuits sont aussi pures que les jours sont beaux, nous soupâmes dans la salle des orangers. Rarement peut-on jouir de ce plaisir en France. L’air de la nuit a presque toujours quelque chose d’aigre qui fait frissonner, ou bien il est agité, ou enfin il verse une rosée abondante qui peut nuire à la santé. En Crète, pendant l’été, on ne ri^nt point ces désagrémens, qui, quoique légers , troublent la volupté des convives. Le ciel étoit sans nuages , la fraîcheur douce , et
sur la Grèce. 5i 3 l’air si pur , si calme, que la lumière de quatre grosses bougies vacilloit à peine. Elle éclairoit" le feuillage de mille manières differentes. Ses reflets varies produisoient des ombres et des jours d’un effet admirable. Ici, les feuilles éclairées paroissoient d’un jaune éclatant ; ici, la verdure étoit d’un sombre foncé- ailleurs, la blancheur des fleurs qui pendoient en festons, brilloit sur un fond d’or; plus loin, deux feuilles s’entrouvrant , laissoient passage aux feux d’une étoile qui étinceloit comme le diamant. La condensation de l’air avoit rapproché les émanations balsamiques des arbrisseaux , et nos sens en étoient enivrés. Ces faisceaux lumineux qui se jouoient dans le feuillage , ce contraste des ombres et des jours qui en varioit la forme et les couleurs , y produisoit des scènes si charmantes, que ce dais fleuri, étendu sur nos tètes, me parut encore plus beau pendant les ténèbres qu’à la clarté du jour. Peut-être aussi que la chair délicate, le bon vin , la nouveauté du spectacle , prêtoient à l’imagination de nouvelles forces , et que cette enchanteresse se plaisoit à embellir encore ce séjour voluptueux.
Les Turcs n’entretiennent point , dans leurs maisons , des appartenions - pour toutes les personnes d’une même famille. Les femmes
3 i 4 ' Lettres
seules ont des chambres séparées. Les hommes, réunis, couchent dans de vastes salles, sur des matelas posés sur le tapis , ornés de draps et d’une couverture. D’après cet usage antique, pratiqué par les Orientaux , on nous relégua dans une grande chambre, autour de laquelle nos lits étoient placés par terre. Il n’y a pas deux cents ans qu’en France , toute une famille n’occupoit la nuit qu’un seul appartement. INos mœurs ont bien changé- depuis. Elles ont infiniment plus d’agrément , de délicatesse, peut-être même de bienséance; sont-elles plus amicales?
A peine l'aurore commençoit à paroître , qu’on vint nous éveiller. Les Mahométans se lèvent avec elle pour célébrer la prière du matin , jouir des premiers rayons du soleil , et de la fraîcheur délicieuse répandue dans les airs. Lorsque nous descendîmes , le déjeûner nous attendoit. INous bûmes le moka, fumâmes le tabac odorant de Lataquie, et, conduits par les fils de l’Aga et deux piqueurs, nous allâmes chasser la perdrix. Je n’en ai vu qu’une seule espèce dans l’ile ; c’est la bartavelle. Elle habite les montagnes, où elle multiplie à l’infinie. Elle a des couleurs plus vives, et est beaucoup plus grosse que nos perdrix rouges. Sa chair est d’un goût exccl-
sur la Grèce. 3i 5 lent. Nous en trouvâmes des compagnies nombreuses sur toutes les collines. Nous fîmes une chasse fatiguante , mais très - heureuse. Souvent, après avoir parcouru des coteaux seines d’une bruyère stérile, nous descendions dans un vallon couvert de inyrthes et de lauriers-roses. Le gibier s’y retire pendant l’ardeur du soleil , et nous faisions partir, du milieu de ces buissons fleuris, les perdrix, les cailles et les lièvres.
De retour à la maison de l’Aga, un dîner fin, la malvoisie du Mont-Ida, et le charmant berceau, nous faisoient oublier nos fatigues. Ses femmes nous firent une galanterie. Elles nous envoyèrent un immense gâteau travaillé de leurs propres mains. Il ètoit composé de fleur de farine, de miel parfumé, d’amandes fraîches , de pistaches broyées, mêlées avec un peu d’eau rose. Cette pâtisserie étoit trèslégère, et tout le monde la trouva excellente.
Pendant tout le temps que nous passâmes chez Ismaèl Aga , nous n’éprouvâmes de sa part que des honnêtetés. Il ne nous faisoit point de grands coinplimens, mais il étudioit nos goûts , et nous étions surs de trouver sur la table les méts que nous paroissions aimer davantage. Un matin que je m’étois levé avant mes compagnons , et que je parcourois les
3i6 Lettres
vergers d’alentour, j’apperçus ce vénérable Musulman debout , auprès d’une fontaine voisine de sa maison. Il se lavoit le visage et les mains , et chantoit le premier chapitre du Coran, c’est-à-dire , une des plus belles hymnes que les mortels aient adressée à la Divinité ( 1 ). Il paroissoit pénétré de l’hommage qu’il lui rendoit , et je conçus une opinion favorable d’un homme qui remplissoit avec tant de dignité le premier de ses devoirs.
Ce Seigneur possède plusieurs autres maisons de campagne. Il n’occupe celle où nous étions que pendant le printemps. Il va passer les jours les plus chauds de l’été dans une jolie habitation située dans les montagnes. Là 1 , tandis que le soleil dévore la plaine, tandis que l’air est embrâsé et que le thermomètre se tient à vingt-sept degrés, il jouit d’une température délicieuse. Il voit autour de lui verdire la campagne , et les arbrisseaux se couvrir de fleurs et de fruits.
Telle est la vie, Madame, que les Mahome'tans riches mènent en Candie. Ils passent
1 1 ) Le chapitre se nomme l' Introduction. En effet , il sert comme de préface au Coran. Tl respire cette noblesse , cette antique simplicité , qui semblent être le langage de l’homme envers l’Eternel.
sur la Grèce. 517
les trois quarts de l’année dans leurs terres , et viennent l’hiver à la ville vendre le superflu de leurs productions. L’huile qu’ils recueillent en abondance , la cire , le vin , les laines de leurs troupeaux, leur procurent de grandes richesses. Contents de leurs possessions, ils n'aspirent à aucune des charges du Gouvernement qui pourroient compromettre leur sureté , et les voient , sans envie , occupées par des etrangers. Rois dans leurs domaines , ils parlent, et tout obéit à leurs loix. Possédant les plus belles femmes de l’ile (1 ), ils élèvent leurs nombreux enfans dans le respect et la soumission dus au Chef de la famille. C’est
ainsi que ces Mahométans , jouissant sans soins, sans inquiétudes, sans ambition, de tous les biens que la Nature leur offre, coulent des jours heureux , pt conservent ,
( 1 ) Les Turcs ne sont pas scrupuleux sur les moyens d’acquérir des femmes. Lorsqu’un Greo a une fille jolie , s’il a le malheur de la laisser sortir seule de s?, maison , ils épient le moment , l’enlèvent , et en font leur épouse. Ils ne la forcent pas de renoncer à sa religion , si elle y paroît fortement attachée ; mais tous les enfans sont faits Musulmans. J’ai vu à la Cannée, une jolie Grecque qui avoit été ravie è sa famille. Après la mort de son mari, elle retourna vivre au milieu de ses parens; mais ses enfans étoient Mahométans , et elle avoit été obligés -de s’en séparer.
• 3i8 Lettres
jusques dans un âge trcs-avancé , une santé prcsqu’inaltérable.
Je me rappellerai lon£- temps, Madame, les journées que j’ai passées à la maison de campagne d’Ismaél Aga. Cependant, je vous avouerai qu’au milieu des plaisirs que j’y goûtois , je ne pouvois m’empécher de regi'et- 1er la privatiori des arts. Les Mahométans ne 3a sentent point ; mais un Français déplore cette perte dans les plus belles contrées du inonde. Si cette île appartenoit à un peuple policé, comme elle ehangcroit de face! combien ses jardins s’embelliroient encore! Quels délicieux ombrages la main d’un artiste habile sauroit y former ! Il y déployeroit en cascades brillantes les ruisseaux qui tombent naturellement du sommet des monts- il marieroit l’écarlate du grenadier à la blancheur de la fleur d’orange. Les myrthes et les lauriers-roses y confondroient leurs rameaux et leurs fleurs ; le lilas charmant varieroit ce mélange. Plus loin , ces beaux arbrisseaux, séparés en massifs, composeroient des bosquets uniques, par le parfum do leurs fleurs, la variété de leurs couleurs, et les différentes teintes de leur feuillage i e Poète, sous ces riants berceaux, se seri'iroît inspiré *par les Muses, et chanteront de s dictés par les Grâces , et des hymnes a l’an . i .
sur la Grèce. 3ig Près d’une nature si riche , les lettres fieuriroicnt comme aux jours d’Anacrcon, dont le front étoit toujours couronné de roses.
Pardon , Madame , si je m’abandonne aux:
rêves de mon imagination. Hélas! je crains de ne pouvoir en faire de semblables au milieu des brouillards de la Seine.
J’ai l’honneur d’être, etc.
Lettrés