‹ Lettres sur la Gréce, pour servir de suite celles sur l'EgypteChapitre 29 sur 34 · LETTRE XXXVI · texte numérisé non relu

LETTRE XXXVI

F. n sortant de la Cannée, Madame, on a devant soi les Monts-Blancs ( i ), appelles, de nos jours , Monts de la Sphachie. Cette chaîne, qui ne le cède en hauteur qu’au Mont- Ida, est la plus étendue de l’île. Elle com- • mence au cap Drepanum , à l’orient de la Sude, et se prolonge jusqu’à la mer du midi, où est situé le bourg de Sphachie , défendu par un petit fort qui sert d’épouvantail aux Corsaires. De ce centre élevé, partent deux bras qui s’avancent droit vers le Péloponnèse. Ils se terminent en pointe, et forment le cap Spada et celui de Suse (2) , qui sont les

( 1 ) Les anciens appclloicnt celte chaîne de montagnes Lcuci ou Monts-Blancs. Voyez Strabon , 10.

(2) Ces branches occidentales des montagnes de la Sphachie , *e nommoient autrefois Tityre et Cadiscus. Les Monts Tityre alloient former le promontoire de Dictyne , aujourd’hui le cap Spada ; les Monts Cadiscus formoient le promontoire de ce nom , aujourd’hui appelle cap Suse.

parties

sur la Grèce. -Lu lies les plus occidentales de Pile. Ces branches secondaires sont escarpe'es, souvent taillées en précipices, et peu fécondés en productions.

On y nourrit des troupeaux; on y trouve épars cà et là des cyprès, des pins, et diverses espèces d’arbres verds. Les villages y sont peu fréquens et peu habites. Le voyageur n’y rencontre aucune ville remarquable. Au fond du golfe que ces Monts embrassent, est le bourg de Cisamo , autrefois Cysamum , avec un mauvais port et un château qui tombe en ruines. Près du promontoire de Suse, on voit la forteresse de Grabuse, bâtie sur un écueil. Les Vénitiens la défendirent long-temps contre toutes les forces Ottomanes, et la posséderoient peut-être encore, si un de ses Gouverneurs ne.l'avoit vendue aux Ottomans pour un baril de sequins. Entre le rocher et le continent , les vaisseaux de toute grandeur trouvent un excellent mouillage. Quittons ces lieux sauvages , et revenons aux Monts-Blancs.

Ces Monts forment devant la Cannée un boulevard immense, dont le sommet se perd dans les nues , et qui semble la séparer du reste de lile. La chaîne la plus basse n’est qu’à deux lieues de la ville, et peut avoir trois cents .toises d’élévation. Entre elle et la seconde, s’ouvre une vaste plaine qui a trois

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lieues de diamètre, sur une longueur considérable. Cette chaîne intermédiaire est infiniment plus haute que la première. Au-delà sont les pics élevés, auxquels on a sans doute donné le nom de Monts-Blancs , parce qu’ils sont couverts de neige une partie de l’année. Elle s’entasse dans les vallées profondes exposées au nord, s’y durcit, et ne fond jamais. Les habitans la coupent par quartiers , l’apportent la nuit à la Cannée, et l’on a l’avantage de boire à la glace pendant les jours les plus chauds de l’été.

Ces montagnes sont Un apanage que le Grand-Seigneur accorde à la Sultane Oualidc.

Elles ne dépendent en rien du Gouvernement des Pachas. La Sultane envoie un homme de confiance pour y commander et en recueillir les tributs. Les Grecs qui les habitent s’appellent Sphachiotes. Ils y nourrissent des troupeaux nombreux de chèvres et de moutons, y élèvent des abeilles, y font d’excellent fromage, qui a le goût de Parmesan, et vendent, dans les bourgs et les villes voisines, le superflu de leurs productions.

Les Sphachiotes , relégués sur leurs montagnes, se sont moins confondus avec les diverses nations qui ont occupé l’ile de Crète, que les habitans des plaines. Ils parlent un

sur la Grèce.

dialecte moins corrompu que le reste des Candiotes. Ils ont conservé plusieurs usages de leurs ancêtres, et des traits de leur antique caractère. Lorsque Belon voyageoit au milieu d’eux , ils étoient les meilleurs Archers de l’ilej ilsavoient des arcs très-grands, et montroient plus d’adresse, de force, de courage, que les autres Grecs. Aujourd’hui que le fusil a succédé à l’arc, ils ne s’en servent pas avec moins d’habileté : la plupart sont d’excellens chasseurs.

Seuls d’entre les Crétois, les Sphachiotes ont conservé la pyrrhiquc. Ils l’exécutent revêtus de l’ancien costume. Une robe courte serrée d’une ceinture, une culotte etdesbot- • tines composent leur vêtement. Un carquois rempli de flèches est attaché sur leur épaule > un arc tendu pend à leur bras, et une longue épée orne leur côté. Ainsi parés, ils commencent la danse, qui a trois mesures. La première marque le pas ; ils sautent d’un pied sur l’autre, à-peu-près comme les Allemands. Les mouvemens de la seconde sont plus grands, et ont du rapport avec les danses des bas-Bretons. Pendant la troisième mesure , ils sautent en avant , en arriére , sur un pied , puis sur l’autre, avec beaucoup de légèreté. Les Danseurs qui leur répondent, imitent les mêmes pas.

3ii4 • Lettres Ils chantent et dansent en même temps. Pendant que la ptrrhique dure, ils développent diverses évolutions. Tantôt ils se forment en. rond, d’autrefois ils s’alongent sur deux lignes, et semblent se menacer de leurs armes; puis ils se partagent deux à deux, comme s’ils se délioient au combat ; mais, dans tous leurs mouvemens, leur oreille est fidèle à la musique, et ils ne s’écartent jamais de la mesure.

Vous savez, Madame, que dans l’ancienne République de Crète , le peuple étoit divisé en deux classes , celle de la jeunesse , celle de l’àge viril. Cet usage s’est encore maintenu parmi les Sphachiotes, mais non dans la pureté de son institution. Autrefois les jeunes gens étoient soumis à la censure des vieillards, . et leur obéissoient ; aujourd’hui ils veulent commander. Cette insubordination a causé de grands malheurs à toute la INation. Pendant la dernière guerre des Russes , les Turcs s’imaginèrent que les habitans de la Sphachie vouloient livrer l’ile à leurs ennemis. Ils prétendirent que des navires Moscovites , abordés au midi de l’jle, avoient fait un traité avec les Sphachiotes. Il n’en fallut pas davantage pour armer les Mahométans. Us partirent au nombre de huit mille combattans , et gravirent sans peine la première chaîne des mon-

sur la Grèce.

tngnes. Il n’étoit pas facile d’escalader la seconde, et une poignée de soldats pouvoit les en empêcher. La classe des hommes faits vouloit combattre et défendre ses rochers.

Les jeunes gens , séduits apparemment par les promesses des Turcs, étoient d’avis de se soumettre ; et tandis que leurs pcres faisoient tête aux ennemis , ils eurent la lâcheté de les introduire , par des sentiers détournés , sur i les sommets de leurs montagnes. A cet aspect, tout le monde prit la fuite , et chacun s’alla cacher , comme il put , dans les antres des'

, rochers et dans le fond des précipices. Les Musulmans usèrent cruellement de la victoire.

Ils détruisirent des villages , massacrèrent plusieurs habitans , et en emmenèrent un grand nombre en captivité : hommes , femmes , enfans, rien ne fut épargné. Ils les vendirent ensuite dans les diverses provinces de l’Empire Ottoman. Certainement les jeunes gens qui composoient les Agélas ( 1 ) des anciens Crétois , auroient tenu une conduite différente. On les eût vu voler les premiers aux armes, repousser l’ennemi loin de leurs loyers, ou mourir en combattant ; mais jamais ils n’auroient trahi leur patrie. Cet exemple

( I ) A.ssemhli* de la Jeunesse.

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prouve que les meilleures institutions deviennent pernicieuses quand elles s’écartent de leur principe ( 1 ).

Je vous ai dit , Madame , que l’hiver couvrait de neiges les monts de la Sphachie. Un matin , nous sortions de la Cannée pour aller à la chasse, c’étoit dans les premiers jours de Février , le vent du nord avoit soufflé pendant la nuit , et quoique nous jouissions dans la plaine d’une température fort douce , le froid se faisoit sentir sur les montagnes ; lorsque nous eûmes fait une demi-lieue , nous ne pûmes nous défendre de nous arrêter, frappés d’étonnement et d’admiration , devant le tableau superbe qui se déployoit à nos yeux.

Le soleil s’élevoit majestueusement au-dessus des sommets des montagnes ; il éclairait de ses rayons un manteau de neige d’une immense étendue qui descendoit de leur cîme, jusqu’à la crête des dernières collines. A travers la neige, on voyoit percer les troncs noirs des sapins et des chênes. A la distance où nous étions , ils sembloient alignés comme des allées plantés au cordeau, et formoient

( i ) Depuis celte époque malheureuse , les Sphachiotes, <jui auparavant Ploient exempts du carach , le payent connue lo reste des Grecs.

sur la Grèce. Zij un long x'ideau, qui terminoit l’horizon d’une manière pittoresque. Le manteau magnifique dont ils interrompoient l’uniformité , éclairé de tous les feux du soleil , eût fini par fatiguer nos regards, s’il avoit couvert toute la terre ; mais il s’arrétoit précisément sur -la dernière chaîne des montagnes, où il formoit divers replis, suivant l’élévation des terreins. Là, où il finissoit, commençoient des plantations d’oliviers qui ornent la pente des coteaux. On appercevoit au milieu divers hameaux, qui varient agréablement le paysage;, plus bas, la scène ehangeoit de facé. INous découvrions , çà et' là , dans la plaine , de jolies maisons de campagnes , dont quelquesunes ont été bâties par les Vénitiens. Les citronniers , les amandiers, les orangers , chargés de fruits dorés, composoient, à l’entour, de charmans bosquets. Une multitude de violettes croissoient sous leur ombrage, et einbaumoient l’air de leurs parfums.

La plaine que nous parcourions, contcr.oit de grands espaces couverts de bleds , d’un pied de haut , et d'un vert admirable. Ces beaux tapis contrastoient merveilleusement avec celui que le froid de la nuit avoit étendu sur les monts. Après une heure de marche, au milieu de ccs riants tableaux, nous des-

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cendîmes dans la valide de la Culate. Elle est fort humide pendant l’hiver , et on la laisse sans culture^ mais la Nature prend soin de l’embellir. Dans un espace d’une lieue d’étendue , la terre e'toit jonchée de narcisses jaunes et blancs , qui , s’élevant au-dessus de l’herbe, présentoient un émail éclatant. Cette multitude de fleurs répandoit dans l’air les plus suaves odeurs. Les endroits, un peu plus élevés, avoient d’autres ornemens : des ane% mones blanches , violettes , jaunes , rouges , en un mot, de toutes les couleurs , brilloient à travers la verdure.

Je ne vous fais point un portrait de fantaisie, Madame , depuis le sommet des monts , où etoit attaché le manteau d’une blancheur éblouissante, jusqu’à la plaine enrichie de verdure, de fleurs et de fruits, nous avions, sous les yeux, toutes les beautés dont je viens de vous entretenir. Nous contemplions à la fois l’hiver et le printemps. Ces deux saisons n’ctoient séparées que par une élévation de trois cents toises. Je vous assure. Madame, que je n’ajoute rien à leur peinture ; et, si j’ai quelque regret , c’est de ne pouvoir exprimer les sensations délicieuses que l’on éprouve à la vue d’objets aussi e'tonnans, rassemblés dans un espace de quelques' lieues.

sur la Grèce. 3^3

Il est vrai qu’en Crète, au mois de Février, la Nature est dans la fraîcheur de sa jeunesse. Le souffle de ses lèvres est pur et embaume; sa robe est e'maillde des plus vives couleurs; la douce rosée des nuits, la lumière du père du jour qui commence à e'chauffer son sein, tout contribue à sa parure. Mais un de ses plus beaux ornemens, ce sont les pommes d’or qui couvrent alors en abondance les branches des orangers. Elles sont mûres, et s’ofFrent à la inain qui veut les cueillir. Elles ont la peau très-fine, et un jus délicieux, dont l’odeur suave reste long-temps après qu’on les a mangées.

Elles sont bien supérieures à celles d'Egypte, et à Malte meme , on les a préférées aux oranges du pays.

J’ai décrit les objets qui se présentoient devant moi, permettez, Madame, que nous continuyons notre chasse. Lorsque nous eûmes traversé la plaine des Narcisses, nous arrivâmes à un lieu marécageux, situé à l’extrémité du golfe de la Sude ( 1 ). 11 est rempli de joncs et d’eau , on ne peut y chasser qu’en bottines. Une multitude de bécassines habitent ces

(O La plaine des Narcisses , le lien dont je parle et les environs , s'appellent vulgairement la Cu’ate,

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marécages, et la chasse en est très-amusante. Tous les environs sont plantés de lauriers-roses. On y remarque aussi de nombreuses touffes de myrthes , qui ont des fleurs dans presque toutes les saisons de l’année. C’étoit au milieu de ces buissons que venoient se reposer les bécassines que nous avions fait lever. Nous y trouvions aussi des poules-d’eau ; dans les terreins un peu plus élevés, nos chiens faisoient partir des cailles.

Lorsque nous voulions prolonger le plaisir , nous entrions dans les vallées profondes qui coupent, du nord au sud, la dernière chaîne des monts de la Sphachie. A chaque instant, de grosses bécasses s’élevoient au milieu des myrthes et des lauriers-roses , dont ces lieux sont remplis. On trouve dans la plûpart, des fontaines d’une eau pure comme le crystal. Les Turfs en ont orne' plusieurs en leur creusant de jolis bassins. C’étoit-là, qu’à l’ombre d’un platane, entourés d’arbrisseaux fleuris, nous faisions halte. Quelques perdrix, d’excellent vin, des olives fraîches et l’eau limpide de la source, composoicnt notre déjeûner. Si l’ardeur de la chasse nous entraînoit plus loin , nous gravissions jusqu’au haut du ravin, et arrivions à la plaine qui s’étend jusqu’au pied des montagnes secondaires. Là, nous trouvions

sur la Grèce 33i en abondance des perdrix exquises et des lièvres. Tels étoient , Madame, les lieux où nous chassions; mais nous ménagions nos plaisirs, et n’en jouissions ordinairement qu’une fois par semaine.

J’ai l’honneur d’ètre avec respect,

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