LETTRE XXXVII
JNoüs avons visité, Madame, les plus beaux:
lieux qui se trouvent à l’occident et au midi de la Cannée. Il nous reste à parcourir le lac Mélec ( 1 ) , qui s’étend au nord et à l’est de cette ville. Sa tête énorme a sept lieues de circuit et ne présente aux navigateurs que des rocs taillés à pic et des écueils menaçans; mais, parmi les monts qui la composent, le voyageur rencontre des lieux dignes de fixer ses regards.
La partie orientale de ce promontoire forme un des côtés du golfe de la Sude. A une demilieue de son ouverture , se trouve l’écueil sur lequel est bâti le château de même nom, qui résista tant d’années aux armes des Ottomans. On pourroit le battre avec avantage du côté du cap Mélec, parce qu’il n’est qu’à
(l) Ce Cap se nomtaoù autrefois Ciamum proinoiitorium* v .'*s.
sur la Grèce. 335 un quart de lieue du rivage, et que le terrein le domine; mais il seroit impossible de le prendre sans une escadre ; il a plusieurs batteries élevées les unes au-dessus des autres , taillées dans le roc vif, et assez d’étendue pour contenir un village d’environ cent cinquante maisons. Les vaisseaux de toute grandeur peuvent jetter l’ancre à l’entour de cette forteresse. Si son artillerie étoit servie par d’habiles canonniers, la flotte la plus formidable ne pourroit forcer l’entrée du globe, ni en sortir, si on l’avoit laissée y pénétrer. Le fort de la Sude est une des places les plus importantes de l’ile de Candie, c.’est aussi celle que la République de Venise a conservée le plus -long-temps.
La partie du golfe, qui s’étend au-delà du château, a une lieue et demie de longueur, sur un tiers de largeur. Les navires ne peuvent mouiller qu’à une demie-lieue de son extrémité. Tout le reste est comme un abîme, et la sonde ne rapporte point de fond à centcinquante brasses. Le lieu du mouillage est encore assez étendu pour contenir la flotte la plus nombreuse : elle y est à l’abri de tous les vents, et fermée comme dans un bassin.
L’extrémité du golfe de la Sude, appelle'e la Culace, n’est qu’à une lieue et demie du
port de la Cannée. Une vallée naturelle s’etend de l’une à l’autre ; iï seroit très-aisé d’ouvrir une communication entre ces deux ports. On n’auroit à couper qu’un 'canal trèscourt , que la situation du terrein semble indiquer. Cet avantage seroit inestimable pour le commerce. Quelquefois, les vents de Nord retiennent pendant huit jours les navires à la Cannée ; alors ils descendroient par le canal de la Sude , et mettroient à la voile. Il en seroit de même pour l’abord. Ceux qui , repoussés par les vents contraires, ne pourroient atteindre un port , entreroient dans l’autre. Cette opération faoile réuniroit beaucoup d’autres utilités, que je ne détaillerai point ici, parce que de semblables projets ne s’exécuteront jamais sous l’empire des Turcs.
Remontons vers la partie élevée du cap Mélcc. Cette marche est pénible , il faut gravir des monts escarpés , voués à la stérilité. Le chasseur y trouve ce qu’il desire, des perdrix et des lièvres en abondance ; mais l’agriculteur s’attriste à la vue des rochers nuds, dès coteaux couverts de bruyères , de thim , et d’une foule de plantes agrestes, qui ne sont d’aucune utilité à l’homme. Le pain de pourceau tapisse le pied de ces rochers, et couvre au printemps la terre de sa fleur élégante.
sur la Grèce. 355 Lorsque l’on a franchi ces lieux âpres et sauvages, on descend dans une plaine qui doit sa fertilité et ses richesses à un couvent de Caloycrs; ils ont défriché les landes. Ils ont enrichi de vignobles les collines stériles , et planté dans les lieux bas des forêts d’oliviers, d’amandiers et d’arbres fruitiers , qui sont d’un grand revenu. Ils labourent les meilleures terres , et y récoltent du bled et de l’orge. Les Turcs ont la justice de respecter leurs propriétés , et actuellement , que leurs campagnes sont en plein rapport, ils n’ajoutent pas une obole aux anciennes impositions, qui sont très-légères.
On arrive au couvent de la Trinité par une longue allée ornée de hauts cyprès.
Lorsque l’on entre dans la cour , on voit qu’elle forme un quarré long , autour duquel sont distribués les ateliers et les cellules des Religieux. Au milieu de cette cour, est une petite église , dont le portail et les côtés sont décorés d’orangers, qui forment à l’entour un superbe péristile. Ces arbres en fleurs remplissent l’air de leurs parfums. Ce monastère est pourvu de tous les ustensiles propres à l’agriculture. On y trouve des pressoirs pour l’huile, d’autres pour le vin et toutes les commodités que demande la vie champêtre.
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Tandis que les Prêtres sont occupés à prier Dieu , et à célébrer l'Office Divin , les Frères vaquent aux travaux de la campagne. Cest une petite République, dont le travail fait la richesse , et dont les membres attachés à leurs emplois , mènent une vie laborieuse, mais paisible et fortunée. Nous nous sommes souvent établis chez ces bons Caloyers, pour être à portée de la chasse , et nous avons toujours éprouvé de leur part, les égards et les attentions d’une hospitalité prévenante.
En partant du couvent de la Trinité, et marchant pendant une heure par des chemins fort rudes, on arrive au monastère de Saint-Jean. 11 est situé sur la cime la plus élevée du Cap Mélec. L’esplanade , qui s’étend devant la maison , domine tous les lieux d’alentour. Assis sous un olivier unique qui s’élève d’entre deux roches, le voyageur respire un air frais au milieu du plus chaud jour de l’été , et découvre une immense étendue .de pays. Il voit, au midi, la chaîne des Monts- Blancs couronnés de neiges et de forêts • à l’occident, les minarets de la Cannée; au nord , la pointe éloignée du Cap Spada , et tous les vaisseaux que le commerce attire en ce$ mers. Ses idées s’agrandissent comme le spectacle qu’il a sous les yeux. S’il rétrécit
son
sur la Grèce. 337 son horizon, il *apperçoit des coteaux ornes de vignes , des monts hérissés de rochers , et dans la plaine, des châteaux entourés de bosquets. Son imagination se promène délicieusement sous leur ombrage. Elle voit les fruits suspendus aux branches , les fleurs dont les myrthes sont oniés, et livrés à une douce rêverie, il croit jouir de ces riants tableaux ; mais quel bruit effroyable l’éveille tout-àcoup ? La tempête gronde dans le lointain ; les vents soufflent avec fureur ; les flots battent avec fracas les rocs suspendus sur leur abîme ; leur bruissement est épouvantable ; ils vont sapper leurs fondemens , et les engloutir dans leur sein. Quels torrents d’écume jaillissent dans les airs ! La Nature est - elle donc en courroux ? Adieu , riants ombrages !
adieu, points de vue charmants! l’observateur attristé ne vous voit plus. Il porte ses regards autour de lui ; il n’apperçoit que des précipices' des rocs calcinés, des monts stériles entassés l’un sur l’autre, et frissonne à leur aspect. Il se croit abandonné de tout l’univers, se lève précipitamment , et court chercher
la société dont il a besoin. Telles sont. Ma-
dame , les sensations , que l’on éprouve sous l’olivier placé au sommet de l’esplanade du Monastère de Saint-Jean.
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De cet hennitage, un sentir étroit, taillé en quelques endroits dans le rocher, conduit à une grotte embellie par les mains de la Nature. Pour y arriver, il faut descendre l’espace d’une demi-heure le long d’un vallon très-rapide, mais le plaisir dédommage de la peine. Dans ce vaste souterrein , des stalactiques brillantes pendent de tous côtés. Les unes affectent la forme pyramidale, les autres ressemblent à des tuyaux d’orgue • celles-ci , attachées à la voûte , paroissent menacer la tète du curieux qui les examine. Toutes réfléchissent, comme le crystal , les feux des flambeaux. Les murs en sont tapissés. Ces stalactiques, polies comme la glace, ont beaucoup d’éclat ; mais elles ne sont point cannelées , festonnées comme celles de la grotte d’Antiparos, la plus belle du monde. Leurs formes , beaucoup moins variées , produisent des effets moins étonnans.
La sauge à pomme ( 1 ), décrite par Tournefort, croît en abondance le long de la vallée qui conduit à la grotte. C’est un malheur pour la Botanique, que ce savant Naturaliste ait resté si peu de temps dans l’ile , et qu’il
(i) Celte sauge ne croit pas dans ce seul endroit. Il se trouve dans le Mont-Ida de vastes terreins qui en sont couverts.
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l’ait parcourue dans une saison , où la campagne , brûlée par le soleil , n’offre plus que des herbes desséchées. S’il l’avoit vue dans le printemps , il auroit enrichi son catalogue de plusieurs plantes qui n’exisfbient plus lorsqu’il arriva. Le joli arbrisseau , connu sous le nom d’ébénier de Crète, vient parmi les rochers, qui bordent le rivage de la mer. Il s’élève peu; mais les belles fleurs de pourpre, qui brillent sur son feuillage argenté, le rendent très-agréable.
Descendons du Cap-Mélec, et retournons vers la Cannée ; nous rencontrerons sur notre route le couvent d’Acrotiri, peuplé cle Religieuses. C’est une solitude effrayante ; on ne découvre dans les environs , que de tristes rochers, au pied desquels croissent le serpolet, la bruyère, le thim à fleur odorante, le ladanum, et quelques touffes d’arbousiers. Les Dames qui l’habitent , ne sont point cloîtrées ; elles ne font d’autres vœux , que celui de virginité ; chacune d’elles se choisit une compagne ; elles occupent ensemble de peti- •tes maisons, bâties à l’entour d’une chapelle, où un papas Grec vient leur dire la Messe.
Chaque couple se rend tous les services de l’amitié, et possède en commun un enclos, plus ou moins grand, attaché à la double cel-
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Iule. C’est leur jardin , leur verger. On y trouve des orangers , des amandiers , des oliviers , et des abeilles. Elles n’y sont point renferme'es dans des ruches. Des planches posées en travers su*» deux poteaux leur sérvent de toit. Ces industrieux insectes viennent attacher, sous cet abri, leur miel et leur cire. Les premiers rayons sont les plus longs ; ils diminuent peu - à - peu , et se terminent en pointe. Chaque gâteau à la forme d’une pyramide renversée. Les abeilles le composent très-vite. Elles expriment leur miel de la fleur du thim , du serpolet , et d’une foule de plantes et d’arbrisseaux balsamiques, dont la terre est couverte. Ce nectar pur , limpide , délicieux , a le parfum de l’ambroisie.
Revenons à nos Religieuses. Je vous ai dit.
Madame , qu’unies deux â deux , elles habitoient un corps-de-logis qui contient trois ou quatre appartemens. Chacune de ces habitations réunit diverses commodités. On y trouve une vaste citerne , nécessaire sur une hauteur sans eau, un pressoir, un four, et un ou deux métiers pour faire de la toile.
Elles élèvent ordinairement des vers à soie, et recueillent du coton , qui , dans le pays , est une plante annuelle. L’une des sœurs file, et l’autre fait le tissu. Plusieurs tricot-
sur la Grèce. 341 tent des bas. Après s’être fournies des choses dont elles ont besoin , elles vont vendre à la ville le fruit de leur industrie.
Dans ces cellules, l’œil n’apperçoit ni somptuosité' , ni magnificence ; des ustensiles utiles, des meubles simples, des choses de nécessité, voilà ce qu’il y rencontre. Mais la propreté veille sur eux, et leur prête ses charmes. En un mot , ces Religieuses , sans être riches , jouissent d’une douce aisance, qu’elles doivent à leur activité. La gaieté habite avec elles , et l’on n’y remarque point de visages tristes. Pour l’ordinaire, une jeune sœur s’unit à une plus âgée, afin de la soulager et de lui épargner les plus pénibles travaux. Souvent je suis allé rendre visite à une dame Grecque , qui passoit, chaque année, quelques semaines dans ce monastère- j’ai toujours trouvé, parmi ces Religieuses volontaires, de la douceur, de la modestie, de l’aménité, et jamais ce caractère âpre et austère, qui n’est point la vertu.
Au moment où je vous écris , Acrotiri renferme dans son étroite enceinte , la décrépitude de la vieillesse , la force et la Vigueur de l’âge mûr , et tous les charmes de la jeunesse. J’y ai vu trois objets^' dignes d’exercer le pinceau d’un peintre habile :
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une Religieuse de cent neuf ans , une autre de trente- six, et une novice de seize. La première, courbée comme un arc, marchoit à l’aide d’un petit bâton , jit sembloit à chaque instant aller frapper la terre de son front. Elle n’avoit pas perdu l’usage de ses sens, mais ils étoient dans une espèce d’engourdissement; pour la faire causer, il falioit lui présenter un petit verre de liqueur ou d’excellent vin. On la voyoit se ranimer peu -à- peu. Elle racontoit comme elleétoit née dans le village de la Sude , comme les Turcs avoient assiégé plusieurs fois la forteresse , et comme les bombes qu’ils lancoient tomboient sur les toits, et jettoient la terreur dans l’aine des habitans. Après la prise du fort , elle s’étoit retirée au couvent d’Acrotiri, où elle vivoit depuis près de quatre- vin gtsans ( 1 ).
La seconde avoit une taille avantageuse , un teint animé , et des traits bien prononcés. Un caractère de majesté étoit empreint sur sa
(i) Le fort de la Sude appartenoil encore aux Vénitiens, lorsque M. Tournefort parcouroit ce pays en 1700. Ils l’ont encore gardé plusieurs années après. Il ne leur fut enlevé qu’en 1707, ou eu 1700.
sur la Grèce. 040 figure: ses sourcils étoient noirs, et ses yeux encore pleins de vivacité. Son col descendoit avec noblesse sur ses belles épaules, et Forinoit avec sa tête un ensemble superbe. Sa démarche annonçoit la dignité} mais les roses de ses joues , les lys de son teint commençoient à perdre de leur éclat : elle étoit encore belle , sa physionomie marquoit la force de l’âge , mais le doux velouté de la fraîcheur s’effaçoit peu-à-peu, et chaque jour lui enlevoit une grâce.
La troisième. ... Il faudroit, Madame, que vous l’eussiez vu , pour vous en former une idée. Mes pinceaux tombent à ses pieds , et mes couleurs sont sans éclat devant sa figuro céleste. Représentez-vous les traits admirables que la Rature rassemblé quelquefois , pour former le chef-d’œuvre de la création. Admirez- la beauté de leur ensemble , leur délicatesse exquise , leur- jeu étonnant , leur perfection merveilleuse, et vous aurez une foible image dé la Novice d’Acrotiri. La fraîcheur de la jeunesse brilloit sur son front} une grâce animoit chacun de ses traits } des éclairs s’échappoient à travers ses paupières baissées } quelque chose de divin respiroit dans ses beaux yeux : il étoit impossible de soutenir le feu .de scs regards, sans éprouver au fond
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de l’ame une agitation profonde. Sa bouche de rose se fut encore embellie par le sourire, mais cette jeune Vierge ne vouloit point sourire. Un menton arrondi avec grâce, terminoit l'ovale de son charmant visage. Plus bas... La modestie avoit tout couvert d’un triple voile, et déroboit une partie de ses charmes. Brillante de tous les attraits du jeune âge , elle e'toit vêtue très - simplement ; mais sa ceinture étoit embellie par la forme éle'gante de sa taille ; mais le noir éclatant de ses longs cheveux , paroit la toile de coton dont sa robe étoit composée; mais les lys de son col effaçoient la blancheur de son voile. Marchoitelle , on admiroit la légèreté de ses pas ; s’asseyoit-elle , on l’admiroit encore. Elle ignoroit qu’elle fût belle. Elle servoit avec joie la Religieuse qui lui tenoit lieu de mère, et prévenoit tous ses désirs. Rien , dans son air , dans ses gestes , n’étoit affecté ; elle'sembloit occupée d’idées profondes , et aspiroit au bonheur d’être reçue parmi les Religieuses d’Acrotiri. Je vous avouerai , Madame, que cette pensée m’affligeoit. Tant de charmes ensevelis pour jamais au fond d’une triste solitude ! Celle qui étoit née pour faire la félicité d’un mortel, séparée pour jamais de la société des hommes ! J’allai souvent au Mo-
sur la Grèce. 345 nastére , et je ne manquai point de visiter la bonne Religieuse, qui lui servoit de mère.
Qu’un Peintre essaye ses crayons , et s’il veut rendre la jeunesse dans sa fleur , l’àge mur dans sa force, la vieillesse dans sa décrépitude , qu’il peigne les trois personnes que je viens de crayonner foiblement. Il échoueroit dans cette entreprise ; il faudroit qu’il eût vu comme moi les originaux , pour les exprimer cfaprès Nature. L’imagination ne rend avec fidélité , que ce que l’œil a bien vu. Alors le génie médite, compose, et à force de talent , il devient créateur ; car dessiner de tels objets avec une ressemblance parfaite , c’est plutôt créer qu’imiter. Voilà le point où Protogéncs étoit parvenu. L’écume qu’il faisoit sortir de la gueule du chien haletant , lui sembloit peinte , et non naturelle ; un Artiste ordinaire, s’en seroit contenté. Le Peintre Rhodien vouloit être aussi parfait que la Nature, c’est-à-dire, créer comme elle.
Rentrons à la Cannée : nous n’en sommes qu’à une lieue. Aussi-tôt que nous serons descendus de la montagne, nous allons parcourir une campagne couverte des trésors de l’agriculture , traverser de riants pâturages , des bois d’oliviers , des plantations d’orangers.
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Eh bien! Madame, les richesses dont la terre est couverte, la beauté de ces ombrages, les fleurs et les fruits dont les arbres sont chargés, tout cela ne m’intéresse plus. Rentrons dans les murs de la Cannée.
J’ai l’honneur d’étre, etc.
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