LETTRE' XXXVIII
L’isle de Crète, Madame, est actuellement gouvcrne'e par trois Pachas, qui font leur résidence à* Candie, à la Cannée, à Rétimo. Le premier, toujours à trois queues, est comme le Vice-Roi de l’ile. Il jouit de la principale puissance ; il a l’inspection des forts et des arsenaux , nomme aux emplois militaires qui viennent à vaquer , et aux gouvernemens de la Sude, du Grabuge, de Spina-Longua, et de Gira-Petra ( 1 ). Les Gouverneurs de ces forts s’appellent Beys. Ils ont sous eux un Châtelain et trois Officiers généraux , dont l’un est commandant de l’artillerie, l’autre de la cavalerie , et le troisième des Janissaires.
( l ) Gira-Petra , autrefois nommée Hierapithna , eî toit une Tille avec un port situé sur la mer du midi. Aujourd’hui , ce n'esl qu’une misérable bourgade. Le port ne peut recevoir que des bateaux , et la forteresse , incapable de se détendre , ne sert que d’épo ivantail aux Corsaires.
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Le conseil du Pacha est composé d’un Kyaïa , par le canal duquel passent toutes les affaires et presque toutes les # grâces; du janissaire Aga , Colonel général des troupes, et principalement chargé du soin de la police; de deux Topigi-Cachi ( 1 ), d’un Defterdar, Trésorier général des droits impériaux, d’un Garde du trésor impérial , et 4es premiers Officiers de l’armée. On voit que ce gouvernement est absolument militaire ; aussi le pouvoir du Pacha Serasquier est-il absolu. On Rappelle point de ses sentences ; elles ont leur prompte exécution.
Les gens de loi sont le Muphti , chef suprême de la Religion, et le Cadi. Le premier interprète les loix qui regardent le partage des biens entre les enfans, les successions, les mariages , en un mot , toutes celles que Mahomet a établies dans le Coran , et prononce sur tout ce qui concerne le rite musulman. Le Cadi ne peut donner sa sentence sur les affaires que ces loix font naître , sans avoir pris par écrit le sentiment du Muphti, que l’on nomme Fait/a. Ses fonctions sont de recevoir les déclarations, les plaintes, les donatiops des particuliers, et de juger les différends qui s’élè-
( i ) Topigi-Bachi , Commandant de l'Artillerie.
sur la Grèce. 5^ ■vent entre eux. Le Pacha doit prendre l’avis <îe ces juges , lorsqu’il veut faire mourir légalement un Turc ; mais celui qui est décoré de trois queues se met souvent au-dessus de la loi , dicte et fait exécuter , de sa propre autorité, la sentence de mort.
Toutes les mosquées ont leur Ilam , espèce de Ciiré destiné à célébrer l'office. Des maîtres d’école sont répandus dans les divers quartiers de la ville. Ces hommes sont très-respectés en Turquie , et on leur donne le titre . d’Effendi ( i ).
Voici le dénombrement des troupes dont est composée la garnison de Candie.
Cinq compagnies de Janissaires , dont le nombre n’est point fixe.
Vingt - cinq compagnies d’Ierli , de cent vingt hommes chacune.
Deux compagnies d’Isdarli.
Quatre compagnies de canonniers.
Quatre compagnies de cavalerie.
Quatre compagnies de volontaires.
Une compagnie de bombardiers.
Une compagnie de mineurs.
Total. Quarante-six compagnies , qui corn-
(i) Eflendi est un titre honorable que l’on donne aux personnes pour lesquelles on a de la considération.
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posent un corps d’armée d’environ, dix mille liommes. Toutes ces troupes ne sônt pas à la ville , mais dans un instant elles y seroient rassemblées. Elles reçoivent leur solde exactement tous les trois mois , à l’exception des Janissaires, dont les Officiers seuls sont payés. Les divers grades de cette milice ne dépendent point du Pacha. Le conseil de chaque compagnie', composé des Officiers en activité et des Vétérans, y nomme. On ne peut les occuper que pendant deux ans. Mais celui de Sorbagi ou de Capitaine , qui s’achète à Constantinople, est à vie. L’Ousta ou Cuisinier est aussi continue dans son emploi tout le temps que la Compagnie en est contente.
Chacune a son Aumônier appelé Imam.
Les garnisons de la Cannée et de Rétimo , formées sur le même plan, sont beaucoup moins nombreuses. La première a environ trois mille hommes de troupes , et la seconde quinze cents. Mais comme tous les enfans males des Turcs deviennent, en naissant, membres du corps des Janissaires, le nombre des soldats augmenteroit beaucoup en temps de guerre. A la vérité ils ne sont pas bien à craindre. La plûpart n’ont jamais vu le feu. On ne les exerce point aux évolutions militaires, et ils ignorent absolument cet art terrible , porté de nos
sur la Grèce. 35i jours à une si grande perfection. Il marche d’apres des règles sûres, et triomphe facilement du nombre et de la force aveugle.
Un Pacha de la Canne'e,qui s’étoit distingué dans la dernière guerre des Russes, voulut essayer l’adresse des canonniers de la ville. Il fit placer une barque à un demi - mille des murs. On la fixa avec un ancre , et l’on établit, dessus, un gros tonneau. Lamerétoit tranquille , et le but extrêmement distinct II proposa un prix à celui qui le renverseroit.
Les canonniers tirèrent tout le jour , sans avoir pu toucher le tonneau de la barque.
Les Pachas de la Cannée et de Rétimo ne sont pas moins absolus dans l’étendue de leur gouvernement que celui de Candie. Ils jouissent des mêmes privilèges , et leur conseil est composé des mêmes Officiers. Ces gouverneurs ne songent qu’à s’enrichir promptement , et emploient tous les moyens pour tirer de l’argent des Grecs , dont l’oppression est inexprimable. A la vérité, ces malheureux vont au-delà des fers qui les accablent. L’envie qui les dévore , leur met sans cesse les armes à la main. Si quelqu’un d’eux jouit d’une fortune honnête , ils lui cherchent 'des crimes , et l’accusent devant le Pacha , qui profite de ces dissentions pour envahir lesbiens
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des deux parties. Il semble qu’aigris par le malheur, ils ne soient plus capables d’aucun sentiment généreux. Les exemples cruels qui se renouvellent sous leurs yeux , ne les corrigent point.
Il n’est pas étonnant que, sous ce gouvernement barbare, le nombre des Grecs diminue chaque jour, on compte
à peine i 5 o,ooo Grecs,
dont soixante-cinq mille paient le carach ( 1 ).
Quoique les Turcs ne possèdent l’ile que depuis centvingt ans , comme ils ne sont pas sujets aux mêmes vexations , ils s’y sont multipliés , et se sont élevés sur les débris des vaincus. Leur nombre monte à aoo,ooo Turcs.
Les Juifs très-peu nombreux, ne montent qu’à 200
Total . 35o,2qo âmes.
( i ) Le carach , comme je l’ai dit , est le tribut que le Grand-Seigneur lève sur tous ses Sujets qui ne sont pas Mabométans. Les hommes faits, sont les seuls qui le payent. Les femmes et les enfafts en sont exempts.
Ne
sur la Grèce. 353
Ne doit-on pas être surpris de voir si peu d’habitans sur une île qui a plus de deux cents cinquante lieues de circuit ? Cette diminution d’hommes n’annonce- 1- elle pas le vice d’un gouvernement destructeur ? Je sais que la Crête est coupée par de hautes chaînes de montagnes , où les habitans doivent être clair- semés. Mais on y trouve des vallées riches, des plaines immenses, d’une fécondité prodigieuse. Il ne manque à cette terre fertile que des bras et des laboureurs protégés. Elle pourroit nourrir quatre fois plus d’habitans qu’il n’en contient aujourd’hui.
L’antiquité a célébré les cent villes de Crète. La géographie nous en a conservé les noms et la situation. ( 1 ) Plusieurs de ces cités possédoienî trente mille citoyens ; en les réduisant à six mille chacune, je crois qu’on sera plutôt au-dessous qu’au-dessus. Ce calcul donnera pour les cent villes , . . 600,000.
En évaluant à un pareil nombre les Crétois répandus dans les bourgs* les villages, les campagnes, on aura 600, oco.
Total' 1200,000.
( I ) Les villes de Cnosse , (le Gortyne , de Cvdon , dévoient contenir chacune plus de trente mille citoyens , si l’on en juge par leur puissance , et l’étendue o ue les Historiens leur donnent.
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Ce nombre ne sauroit être exagéré. Lorsque les Vénitiens possédoient le royaume de Candie , ils y comptoient neuf cents quatre* vingt-seize villages.
Ainsi, lorsque l’île de Crète jouissoit de sa-liberté, elle nourrissoit huit cents quaranteneuf mille huit cents citoyens de plus qu 'aujourd’hui. Mais depuis ces temps fortunés, elle a perdu ses lois sous lç joug des Romains ; elle a gémi sous les règnes malheureux des Princes corrompus du bas-Empire; elle a été ravagée , cent vingt ans par les Arabes ; elle a passé sous la domination de Venise ; enfin, elle a été soumise au despotisme des Ottomans , qui ont causé , dans toutes les contrées qu’ils ont conquises , une dépopulation effrayante.
Je puis en citer quelques exemples. Lorsque Candie appartenoit aux Vénitiens , les villes de Silia, de Gira-Petra, deCisamo,de Sphachia , étoient remplies d’habitans. Aujourd’hui ce ne sont que de misérables villages, dont les forteresses ont été détruites , et dont les ports sont comblés. Candie , la capitale du royaume , contenoit un peuple immense.
Ellefaisoit un commerce très-étendu en vins, bleds, soies, cires, etc. C’e'toit une seconde Venise. Actuellement elle est presque déserte.
Il est vrai que les Turcs , pendant une
sur la Grèce. 555 guerre de vingt - cinq ans , firent pe'rir un grand nombre de Candiotes; que la peste qui Jes suit par-tout , et qu’ils leur portèrent, en de'truisit encore davantage. Mais si le gouvernement Ottoman comptoir pour quelque chose les hommes , il auroit pu , pendant un siècle entier de tranquillité et de paix , réparer ces ravages.
Les Turcs ont laissé aux Grecs , le libre exercice de leur Religion , mais ils leur défendent de réparer leurs églises et leurs monastères. Cette permission ne s’obtient qu’avec de l’or, et produit des sommes considérables aux Pachas qui la vendent. Ils ont , comme autrefois , douze Evêques , dont le premier prend le titre d’Archevêquc de Gortync. Il siège à Candie, où se trouve l’Eglise métropolitaine. Elu par le Patriarche de Constantinople , il nomme à tous les Evêchés de file ( i ). 11 porte trois couronnes à sa thiare , signe en rouge , et répond de toutes les dettes du Clergé. Pour satisfaire à ces engagemens , il
( i ) Ces Evêchés sont de nos jours : Gorlvne , Cnossoit , Mimbïlla , Ilyt'ra } Gira~Pctra , slrcadia , Cherronèse , Lambis } Milopotamo , Rétimo , Canée , Cisamo. Ces Evêchés sont , à quelque différence prés , les mêmes que sous le règne des Empereurs de Ilysance.
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impose les autres Evêques , et sur -tout les monastères , dont il tire de fortes contributions. Il est reconnu pour le chef des Grecs , qu’il protège de son foible crédit. C’est à lui que le gouvernement s’adresse dans les affaires importantes. Seul de toute sa nation , il a 1 q droit d’entrer à cheval dans les villes.
J’ai l’honneur d’être, etc.
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sur la Grèce.