‹ Lettres sur la Gréce, pour servir de suite celles sur l'EgypteChapitre 32 sur 34 · LETTRE XXXIX · texte numérisé non relu

LETTRE XXXIX

L’olivier , Madame, cet arbre précieux consacré à Minerve , a presque disparu de l’Attique. Les Albanois et les Turcs , qui ont tour-à-tour ravagé la Grèce , se sont efforcés de le détruire. On m’a assuré que , dans l’espace de vingt ans , ils en avoient coupé 200,000 pieds. Concevez-vous une semblable barbarie ? voit-on rien de semblable dans les guerres anciennes? C’est ainsi que laMorée, si riche, si florissante , lorsque les Vénitiens l’occupoient , est devenue une contrée pauvre et malheureuse.

L’ile de Crète n’a point éprouvé de pareils revers. Les oliviers, qui aiment une terre sablonneuse, une température douce, et le voisinage de la mer , croissent en abondance sur les collines et dans la plaine. Jamais le froid n’esi assez violent pour leur nuire, et les chaleurs sont toujours assez fortes pour faire parvenir leurs fruits à une parfaite maturité. On

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en voit qui paraissent vieux comme le sol qui les porte; ils deviennent fort gros, et s’élèvent à cinquante pieds de haut. Les récoltes qu’ils donnent, font la. principale richesse des habitans ; et la plus forte branche de leur commerce. Elles ne sont pas également abondantes. Ordinairement , sur deux années , il s’en trouve une excellente , et une médiocre.

Outre la consommation prodigieuse que les habitans font de l’huile , sur -tout les Grecs, qui , pendant leurs quatre carêmes, s’en servent pour assaisonner les herbages et le poisson dont ils se nourrissent ; outre celle que les Turcs de la Cannée, instruits par un Provençal ( 1 ) , emploient dans leurs manufactures de savon , qu’ils transportent dans tout le Levant ; enfin, outre la grande quantité d’olives confites , que l’on sert sur toutes les tables, les Turcs chargent encoi-e, chaqtie année , vingt-quatre bâtimens d’huile. Ces navires contiennent, l’un portant l’autre, cent cinquante tonneaux, et leur chargement coûte environ go,ooo livres. Parmi ces vaisseaux ,

( i ) Les liabitans de Candie n’avoient aucune manufacture dans leur île. Il n’jr a pas bien long- temps qu’un Provençal leur apprit à faire le savon. Us en ont actuellement plusieurs fabriques à la Cannëe. Ce mauvais patriote a fait beaucoup d» tort au commerce des Marseütois.

sur la Grèce. 53$ cinq seulement appartiennent à des Nations étrangères , et leur exportation

monte à 4 ^°j 000 ^

Les dix - neuf autres sont de Marseille , et leur chargement

monte à 1,710,000 1.

Les Négocians .Français , établis à la Cannée , achètent , en outre, chaque année, en cire, et divers autres articles , pour. . . . 80,000

Ce qui fait , pour les Français, une exportation annuelle de 1,790,000

Ils y importent pour 4^0,000 livres de draps de Languedoc, et pour environ 100,000 livres en sucre , café , chalis anglais , etc.

ce qui fait 5 oo,ooo

En diminuant ce nombre du précédent , on verra que la balance du commerce , entre la France et l’ile de Crète , est en faveur de cette dernière de 1,240,000

Les maisons Marseilloises établies à la Cannée , sont liées avec celles de Constantinople et de Smirne , et c’est avec les piastres Ottomanes qu’elles paient cet excédent.

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Au reste , comme presque tout le commerce d’exportation de l’île de Crète se fait à la Cannée, ou abordent les bàtimens marchands des diverses nations , en évaluant à un tiers de plus les denrées que les Cretois peuvent embarquer dans leurs autres ports , on sera plutôt au-delà qu’en deçà de la vérité , et l’on aura pour sa totalité 2,^86,6661.

IJn pareil commerce est bien peu considérable pour une île d’une aussi grande étendue. A la vérité , il est entre les mains des Turcs , qui n’entendent rien aux arts et à l’agriculture , et des Grecs , qui , soumis à des vexations sans nombre , n’osent rien entreprendre pour le bien public , ni pour leur utilité. La population peu nombreuse de l’ile ne peut cultiver toutes les terres. On parcourt , avec douleur, des plaines de trois et quatre lieues , arrosées par des ruisseaux , où l’on ne rencontre pas la moindre trace d’agriculture. Des vallées superbes , où la terre pousse une foule d’arbrisseaux et de plantes sauvages , demeurent en friche , faute de bras, d’encouragement et d’industrie. Le Turc indolent vit au milieu de ses possessions , sans songer

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sur la Grèce. 3 61 à les étendre • et si le Grec obtient la permission de défricher une lande après qu’il l’a arrosée de ses sueurs , au moment où il commence à jouir du fruit de ses peines, le Seigneur-voisin s’en empare. Cependant, depuis quelques années , les propriétaires des environs de la Cannée, éclairés par leur intérêt , ont fait quelques plantations d’eliviers.

Lorsque le royaume de Candie appartenoit à la République de Venise, il étoit fertile en grains , fournissoit abondamment à la subsistance des habitans , et en exportait chez l’étranger. Aujourd’hui cette île en reçoit du dehors. J’en ai vu arriver des bâtimens chargés à la Cannée. Ce n’est pas au sol qu’il faut attribuer cette infécondité. Le même soleil l’éclaire , les mêmes ruisseaux l’arrosent. C’est donc uniquement à la tyrannie du Gouvernement qu’il faut s’en prendre.

Des objets de la dernière importance, qui étendroient infiniment le commerce des Cretois, sont presque entièrement négligés. Le mûrier croît à merveille dans l’ile. Le vers à soie s’y élève avec la plus grande facilité. Le coton qu’on y cultive est de la plus belle qualité^ les laines, sans être très-fines, sont abondantes. Eh bien, il ne se trouve pas , dans l’étendue du pays , une seule manufacture

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qui puisse employer ces richesses premières 1 Aussi ne s’occupe-t-on guère de l’insecte qui produit la soie ; aussi ne cultive-t-on le coton et le lin qu’en petite quantité ; et jamais il ne viendra dans l’esprit d’un Turc que, sous un ciel favorable qui permet de tenir toute l’année les troupeaux parqués en plein air, il seroit possible , avec des soins éclairés , en croisant les races , en veillant à leur nourriture , d’en obtenir des laines comparables à celles d’Espagne.

Que de biens un peuple policé retireroit d’une île , qui , après avoir satisfait les premiers besoins de l’homme, lui fourniroit encore tout ce qui sert à son utilité , à son agrément , et même à son luxe ! combien il étendroit ces diverses branches de commerce !

quels avantages ne lui procureroient pas des manufactures propres à les faire valoir ! Les vins délicieux et peu connus du pays serépandroient par toute la terre. Ses forêts de pins , de cèdres , de chênes entretenues avec soin , serviroient à faire des vaisseaux. Les laboureurs, excités par l’espérance de jouir du fruit de leurs travaux , défricheroient de vastes campagnes abandonnées à la stérilité , y semeroient des bleds de toute espèce , augmenteroient leurs plantations , et, après avoir en-

sur la Grèce. 365 richi l’Etat , vivroient dans l’abondance au milieu de leurs nombreuses familles. Les hommes multiplieroient à l’infini sous le plus beau climat du monde. Les hameaux et les bourgades redeviendroicnt une seconde fois des villes peuplées. Les arts rappelés dans leur patrie, y fleuriroient encore; en un mot, Crète la superbe renaîtroit de ses ruines.

Pour produire une telle métamorphose , il ne faudroit que la faveur d’un sage Gouvernement.

Ces réflexions , Madame , ne sont pas les rêves d’un esprit exalté , ou d’un voyageur qui a vu le pays en courant. J’ai parcouru l’ile de Candie pendant quinze mois. J’ai visité ses montagnes et ses plaines , je connois ses productions , je sais combien elles pourroient être augmentées , et je puis vous assurer que , dans le monde entier , il n’est point de contrée qui réunisse autant de biens réels. Voyez les arbres verds des régions glacées, couronner la cîine de ses montagnes, ses monts moins élevés , couverts des arbres fruitiers qui croissent dans nos climats ( i J ;

( i ) Le pommier , le châtaignier , le poirier , le cerisier , Viennent à merveille sur les collines de Crète , et donnent des fruits. S’ils ne sont pas aussi bons que les nôtres , ce n’est pas la qualité du sol qu’il faut accuser, mais l'indolence d’une Nation qui ne sait que greffer un arbre.

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ses coteaux ornés de vignobles , dont les vins sont aussi varies qu’agréables ; ses vallées , plantées d’arbres fruitiers , qui donnent des fruits délicieux , et dont plusieurs viennent sous la Zône-Torride ; ses plaines, enrichies de toutes leS espèces de grains que la terre produit. Faites attention que la Nature a placé ses plus beaux ports Palio Castro , sous le cap Salomon, Spina Longa, la Sude, le Grabuge, à l’Orient, au Nord, et à l’Occident de l’île, comme si son commerce devoit embrasser toutes les parties du monde.

Je n’ajouterai qu’un mot , Madame , sa position , presque à égale distance de l’Europe, de l’Asie , de l’Afrique, la met en relation avec ces trois parties du monde , et je crois que l’on ne peut guère trouver une situation plus favorable.

J’ai l’honneur d’être, etc.

sur la Grèce.

Les Lettres suivantes éto : ent destinées à former un second Volume , dans lequel l’Auteur se proposoit de parler des Isles de l’Archipel qi'.’il avoit visitées. On ne croit pas devoir donner au Public la suite à ces trois lettres , l’Auteur n’y ayant pas mis la dernière main.

J’ai quitté pour long -temps , Madame, l’île de Candie , et j’ai fait une excursion dans l’Archipel. Je vais vous rendre compte de ce petit voyage. Je m’embarquai sur un de ces btfteaux pontés , avec lesquels les Grecs font le cabotage pendant la belle saison. Le fils aîné de M. Brest , Vice-Consul de France à l’Argentière, et deux ISégocians, qui se rendoient à Constantinople , étoient de la partie. Le vaisseau que nous montions n’avoit que quinze pieds de long sur cinq de large , point de chambre , point d’entrepont, Il falloit demeurer sur le tillac, exposé

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à toute l’ardeur du soleil , et y dormir la nuit , enveloppé dans un manteau. Un coup de vent pouvoit le renverser. Pour peu que la mer soit agitée , on est inondé par les lames. A la vérité , on attend , pour partir , un vent favorable , et alors ces barques légères volent sur la surface des flots. Elles vont à voile et à rames , ce qui est un double avantage.

Vous êtes disposée à croire , Madame , que cette navigation n’est pas sûre , et vous* ne vous trompez pas. Mais celle des Grecs, qui se rendirent au siège de Troie , l’étoit bien moins encore , puisqu’au rapport de Thucidides , historien digne de foi (1 ) , leurs navires n’avoient point de pont. Aussi étoientils obligés de côtoyer les rivages , et de naviguer de cap en cap. Incapables de tenir la mer avec des barques ouvertes, que la première barque eût fait couler bas*, ils les tiroient à terre au premier signe de la tempête , et ils attendoient quelquefois des mois entiers le retour du beau temps. Avec de pareils vaisseaux , il leur étoit impossible de

(i) Thucidides , livre premier. La flotte des Grecs , qui partit pour Troie , étoit composée d« vaisseaux sans pout.

sur .la Grèce. 36y louvoyer , et le vent en poupe étoit pour eux le seul vent favorable.

Nous étions partis du port de la Sude, au lever du soleil. Un vent frais enfloit nos voiles triangulaires , et nous sillonnions avec vitesse la surface des ondes. Nous dirigions notre course sur l’Argentière. Long -temps nous vîmes derrière nous la tète majestueuse du cap Melec et les hauts monts de Sphachie, qui se perdoient dans les nues. A mesure que nous avancions , ils décroissoient dans l’horison. Vers midi, ils disparurent entièrement, et nous ne vîmes plus autour de nous que la vaste étendue des,, mers.

La première fois que l’on navigue avec ces petits bateaux , qui , comparés avec ce grand spectacle que l’on a sous les yeux , semblent des coquilles de noix., on est saisi d’étonnement. Assis sur le pont , on touche de la main l’eau qui blanchit les bords. Si prés de l’abîme , on cherche dans l’horizon un lieu de refuge contre la tempête. Mais les regards ne découvrent que l’immensité des eaux et des cieux , et un sentiment de frayeur descend dans l’ame. L’expérience a bientôt détruit ces vaines terreurs, et l’homme , qui s’accoutume à tout , se plaît à braver , avec de si foibles moyens , la fureur des flots. Cepen-

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dant les navigateurs Grecs, qui connoissent tous les ports de l’Archipel , et que la prudence dirige lorsque l’orage commence à gronder, s’enfuient vent en poupe, et vont chercher un abri dans l’ilo la plus voisine.

ISon moins sages que leurs ancêtres ( i ), l’hiver ils retirent leurs bateaux dans leurs ports , et attendent la belle saison , pour se confier de nouveau à l’élément inconstant.

Tout le jour , nous eûmes un ciel serein et un vent favorable. INous fîmes bonne route, et à neuf heures du soir, nous mouillâmes dans le port de l’Argentiére , après avoir parcouru trente lieues marines. M.

Brest nous présenta à son père , qui nous reçut avec beaucoup de politesse, et nous donna l’hospitalité.

J’ai l’honneur d’être, etc.

( i ) Les anciens Grecs et les Romains , n’ayant pas une marine montée comme la nôtre , ni des vaisseaux capables d’affronter les tempêtes , ne voyageoient guêres pendant l’hiver. Us alteudoient que le printemps eût ramené les beaux jours.

LETTRE

sur la Grèce.

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