LETTRE VIII
De puis trois jours, Madame, nous sommes mouillés dans le port de Château -rouge. J’ai employé ce temps à visiter le pays , et je puis vous en offrir une description exacte. Mais songez , je vous prie , qu’ici la vérité fait pehr. Plus mes pinceaux seront fidèles , plus vous frémirez en me lisant.
Cette île est ■située dans la partie occidentale d’un golfe demi-circulaire, formé par la côte de Caramanie, autrefois la Lycie. Elle n’a pas une demi- lieue de circuit, et n’est séparée du continent que par un canal étroit. Ses rivages sont inabordables , excepté du côté du port , où $e trouve la bourgade composée d’une centaine de maisons. Elle est bâtie sur un rocher , à la pointe duquel on voit un petit fort Turc qui sert d’épouventail aux corsaires. L’espace qu’elle occupe est extrêmement resserré, et par la mer, et par une montagne ’ « Sa
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fort rude, qui s’élève a plus de 3oo pieds. Ce mont , taille à pic , présente comme une muraille, dont les quartiers de rocher semblent prêts à fondre sur les maisons, et à les abîmer* dans les flots. Je l’ai gravi avec peine,’ et j’ai vu sur le sommet une plaine d’un demi-quart de lieue de tour, sans culture, et simplement couverte d’herbes à moitié brûlées. Au milieu est une petite chapelle bien pauvre et bien solitaire.
De cette hauteur on découvre la Méditerranée au nord et au midi , les hauts sommets du Taurus bornent le reste de l’horizon. Lorsque l’on est descendu dans le bourg , on se trouve comme au fond d’un entonnoir. On - est environné de côtes escarpées qui se perdent dans les nues, et dérobent la vue du Ciel. Elles forment une ceinture de rochers nus taillés à pic , et suspendus sur des abîmes. Ces pierres échauffées par le soleil , réfléchissent une lumière vive qui blesse les yeux. Jamais la verdure n’embellit ces tristes rivages. On y distingue seulement quelques plantes bulbeuses , et des arbrisseaux épineux qui se plaisent sur le bord des précipices. Tel est le spectacle que les habitans de Château- Rouge ont sans cesse devant les yeux. Il présente l’image d’une éternelle stérilité. Je crois
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sur la Grèce.
que , dans le monde entier , on ne trouveroit pas un séjour plus affreux.
Vous jugez, Madame, combien les Grecs qui l’habitent doivent être misérables. Ils ne peuvent ’hi semer , ni moissonner. L’ile ne produit point de légumes , point de fruits , point de grains. Leurs plantations se bornent à environ cinquante pieds d’olivier. Ils ont pour tout bétail , des chèvres , qui , grimpant sur la cime des rochers , y cherchent leur nourriture. Pour comble de misère , l’ile n’a qu’une seule source , située presque au sommet de la colline. Ce sont les femmes qui vont puiser l’eau à la fontaine. Je les ai vu gravir avec peine un sentier escarpé , porter sur leurs épaules de grosses cruches, et revenir chargées au risque de se précipiter avec leur fardeau. On ne doit pas envier une pareille habitation. Aussi , la plus belle maison ne s’y loue que douze francs par an , et la jeune épous» qui reçoit en dot un pied d’olivier et une chèvre, y passe pour riche.
La fortune a semblé vouloir dédommager les habitans de Château-Rouge, en leur donnant des voisins indolents. Lorsque le temps des récoltes est venu , ils passent en Caramanie , et font la moisson pour les Turcs. Ils en rapportent du bled , du vin et diverses provi-
Lettres sions. Leur position les rend marins. Ils naviguent les trois quarts de l’année , et reviennent l’hiver consommer, dans le sein de leurs familles , le fruit de leurs épargnes. La plupart font le commerce de bois qu’ils achètent à bon compte et qu’ils vendent très -cher à Alexandrie. Ils se servent pour cela de bateaux pontés, qui ne portent pas beaucoup de charge, mais qui vont très-vite, et demandent peu d’entretien. La pèche fournit aussi en partie à leurs besoins. Tels sont les moyens qu’ils emploient pour subsister.
Le croiriez- vous, Madame, dans ce lieu qui paroît le rebut de la nature, j’ai trouvé un Provençal établi. Il s’est lié d’intérêt avec un Grec. Ils habitent la même maison , possèdent une barque en commun. Le premier ayant formé des liaisons avec les Ottomans, achète en Caramanie des bois de chauffage et de construction, et l’autre va les vendre en Egypte, où il prend en retour des denrées utiles à son pays. Ils paroissent dans une sorte d’aisance , et vivent en bonne intelligence. Le Français se regarde comme l’agent de sa Nation , et rend à ses compatriotes tous les services qui dépendent de lui. En revanche , il reçoit quelques légers présens. Je ne puis que me louer de son honnêteté. 11 a tué en notre honneur
sur la Grèce. a5 lin mouton, peut-être le seul qui soit dans l’ile , et nous a régalés de son mieux avec d’excellent muscat cueilli sur le continent.
Tout chez lui se pratique à l’orientale. Nous avons mangé par terre, assis autpur*des plats posés sur le tapis. Ensuite on a bu à la ronde dans une large coupe , l’unique sans doute que possèdent les deux associés. Le café est venu après , puis la pipe, et il fallut fumer longuement. J’ai beaucoup questionné mon hôte, et entre les choses qu’il m’a apprises, en voici une qui m’a paru intéressante.
« Pendant mes courses à travers les mon- » tagnes de Caramanie , je trouvai , au pied » d’un arbre différent du mûrier , <Jes cocons » d’une soie blanche et fine , beaucoup plus » gros que les cocons ordinaires. En regardant » sur les feuilles, j’apperçus les insectes qui les » produisoient. Quelques-uns filoient encore. » C’étoient des chenilles noirâtres, plus grandes » que le ver à soie. J’en rapportai quatre avec » leurs cocons , et les envoyai au Consul de » Rhodes ; mais il paroît qu’il ne les a pas » reçues , car je n’en ai point entendu parler » depuis ».
J’ai fait les plus vives instances à mon hôte pour l’engager à me conduire au lieu où il avoit vu cette espèce de ver à soie. Il m’a ré-
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pondu que la guerre étoit allumée* entre les. Turcs de cette province, et qu’il étoit impossible d’y pénétrer. Il a promis qu’aussi - tôt que'la p^ix seroit rétablie, il in’en enverroit en Candie , avec des feuilles de l’arbre sur lesquels ils vivent. Jé rapporte ces détails , afin d’engager les voyageurs, que les circonstances conduiront dans cette contrée , à tâcher de se procurer quelques-unes de ces chenilles précieuses. Les arbres qui croissent sur les terreins élevés de la Caramanie , viendroient à merveille en France ; ce seroit un avantage pour les hommes , et une source de richesses pour une Nation, d’acquérir et de multiplier une
nouvelle espèce de ver qui produit la soie..
J’ai l’honneur d’être , etc.
sur la Grèce. aEi