‹ Lettres sur la Gréce, pour servir de suite celles sur l'EgypteChapitre 5 sur 34 · LETTRE I X · texte numérisé non relu

LETTRE I X

A Château-Rougf.

Ta N D i S que nous Sommes à Château-Rouge, Madame, allons visiter de beaux restes d’ Antiquité situés à peu de distance. J’ignore s’ils çont connus , du moins je n’en ai lu la des- ' cription dans aucun auteur.

En partant du port de Château -Rouge, et en voguant pendant une demi- heure vers l’Orient , on arrive dans une anse que la côte d’Asie forme en se retirant. C’est la partie la plus large du golfe. Elle a près d’une lieue d’étendue. On y trouve un port commode où les vaisseaux sont à l’abri de la tempête. Le premier objet qui frappe les regards en approchant de terre, est un vaste amphithéâtre construit de belles pierres , et de forme circulaire. Il a environ soixante-dix pieds de ha teur, et quatre - vingt gradins élevés les uns

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au-dessus des autres. Au cinquième rang, en commençant à compter d’en haut, on remarque à chacune des extrémités du demi-cercle, une place entoure'e d’une balustrade. Sans doute que c’e'toient des postes d’honneur destinés aux principaux personnages du pays. Cet immense amphithéâtre pouvoit contenir les liabitans d’une grande ville , et servir aux spectacles qui se donnoient sur la terre, et peut - être sur les eaux. Sa construction est d’une solidité à l’épreuve du temps; du moins jusqu’à présent il n’a point souffert de ses injures. L’aréne seule a été dégradée par la mer qui paroi t avoir gagné sur le terrain. Au-delà de ce grand monument, la terre est couverte de ruines. Les plus remarquables sont disposées autour d’une vaste place. On y distingue sur - tout les superbes restes d’un bâtiment spacieux. De grosses colonnes renversées , d’autres debout, des murs épais à moitié démolis, des chapiteaux bien sculptés, des morceaux de corniches, annoncent les débris d’un temple; car les Anciens faisoient éclater toute leur magnificence dans les édifices consacrés à leurs dieux. Au pied des rochers qui entouroient la ville , on admire des tombeaux parfaitement bien conservés : quelques-uns sont entourés de colonnes qui soutiennent un dôme

sur la Grèce. 27 solidement construit ; d’autres ne présentent ' que de simples sarcophages creusés dans la pierre. Plusieurs, composés d’une chambre sépulchrale taillée dans le roc, sont précédés de gradins par où l’on monte à un péristile soutenu par (Jes colonnes. La cupidité , qui foule aux pieds les lois les plus sacrées , a violé ces asyles respectables des morts, en arrachant la pierre qui en fermoit l’entrée.

Tel est, Madame, l’état déplorable de cette antique cité, autrefois si florissante. Son port dépourvu de vaisseaux , ce magnifique amphithéâtre sans spectateurs, ces ruines amoncelées, ces tombeaux mêmes dépouillés des corps qu’ils conservoient, inspirent de tristes réflexions aux curieux qui les contemplent. Çst-ce la fureur d’un conquérant qui a renversé cette ville ?

A-t-elle succombé sous les ravages du temps ? L’homme et les élémens ont - ils conjuré sa ruine ?

Je serois porté à croire que les épouvantables tremblemens de terre, arrivés sous les Monarques du Bas - Empire , ont abîmé la partie basse de cette ville. Les débris que l’on trouve sur le bord du rivage et jusques dans les eaux, semblent l’attester. Une autre preuve , c’est que, dans les villes maritimes, ainsi qu’on le voit à Telmissus, sur la même côte, les am-

fc

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phi théâtres étaient assez éloignes de la mer , et sur, un terrain assez elevé pour qu’elle ne pût y pénétrer. Aujourd’hui, lorsque les flots sont agités, ils entrent dans celui que je viens de décrire, battent les murailles, et bouleversent Faréne. Enfin la tradition du, pays porte que la moitié de cette ville a été engloutie dans un tremblement de terre. Je n’en ai pu savoir l’époque, mais le fait paroit certain.

Le spectacle d’une ville détruite, Madame, attriste l’ame ; mais il excite encore plus la curiosité. Op désire connoître son ancien nom , et ce qu’elle fût autrefois. Efforçonsnous de le découvrir. ( 1 ) Strabon , Géographe exact , nous mettra sur la voie. Après avoir décrit la partie occidentale de la Lycie, il ajoute :

«En remontant le fleuve Xanthus l’espace » de dix stades , on trouve un temple de La- » tone', et 60 stades au-dessus, la ville de » Xanthus , une des plus grandes delà Lycie.

» Patare vient après. C’est aussi une ville con- » sidérable. Elle a url port, et plusieurs tem- » pies. Patare en fut le fondateur. Ptolémée » Philadelphe l’ayant aggrandie , la nomma

(i) Strabon, livre 14, Description de la I^’cie.

sur la Grèce. 29 » Arsinoë de Lycie , en l’honneur de son » ëpouse. Plus loin, la ville de Myra est bâtie . » sur une colline élevée, à vingt stades de la » mer. Suivent les embouchures du fleuve » Limyrus , et la ville de Limyra éloignée » d’une lieue du rivage ».

Voyons la description des mêmes lieux par Pomponius Mêla. Cet Auteur commence d’Orient en Occident.

«(x) Après le promontoire que forme- le » mont Taurus , ou trouve le fleuve Limyra » avec une ville de même nom. Ce district » contient plusieurs villes qui , excepte Pa- » tare, sont peu considérables. Cette dernière » est fameuse par son temple d’Apollon, qui » jouit autrefois d’autant de célébrité que celui » de Delphes, à cause de ses richesses et de » la confiance qu’inspiroient ses oi-acles. Au- » delà est le fleuve Xanthus avec une ville de » même nom ».

Ces deux Géographes , comme vous le voyez , Madame , placent Patare entre les embouchui*es de Xanthus et du Limyra. Us ne marquent , dans cet espace , aucune autre

( 1 ) Pompooius Mêla , livre premier , Description de ia Lycie.

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ville avec un port ; il paroit donc que les • ruines dont nous parlons sont celles de Patare, puisqu’elle se trouve entre ces deux rivières , et qu’elle a un port.

L’histoire peut ajouter un nouveau degré de certitude à ce sentiment. ( 1 ) Tite - Live décrit ainsi une expédition entreprise par les Romains contre « Patare : C. Livius , arrivé » à Rhodes, déclara aux Citoyens le sujet de » sa mission. Ayant réuni tous les suffrages, » il joignit trois quaflrirémes à sa flotte, et » fit voile vers Patare. D’abord un vent favo- » rable les y portoit avec vitesse. Les Romains » pspéroient que la terreur d’une apparition » subite favoriseroit leur dessein. Bientôt le » vent changea , la mer devint orageuse, cepen- » dant, à force de rames, ils parvinrent à gagner » la terre ; mais les environs de la ville ne » leur offroient aucun abri , et la violence des » flots les empéchoit de se maintenir devant » le port ennemi, sur -tout aux approches de » la nuit. Ils passèrent outre et gagnèrent le » port de Phœnicunte, éloignée de Patare tout » au plus de deux mille pas ( 2). ».

(1) Tite-Live, livre 37, chapitre 16.

( a ) Deux mille pas romains font, à-peu-près trois quarts de lieue.

sur la Grèce:. 2fi

Le port de Phœnicunte ne peut être que celui de Château-Rouge. La distance de deux mille pas de cette île aux ruines que j’ai décrites est la même que l’historien Romain marque &e Patare à Phœnicunte. D’ailleurs l’étendue du golfe n’offre absolument que ces deux ports. Ajoutez à cela ( 1 ) qu’Etienne de Bysance, place sur la côte delà Lycie une île appellée Phœnice, c’est de-là que Tite- Live aura tiré le nom de Phœnicunte.

Je crois , Madame , que ces témoignages réunis donnent à la vérité le degré d’évidence qu’elle doit avoir. D’Anville, dans sa carte ancienne de l’Asie , ' ne me paroît pas avoir parfaitement connu la position de Patare. Il la place un peu trop à l’occident. Il a aussi négligé l’ile de Château -Rouge, mais c’est probablement à cause de sa petitesse , et du peu d’étendue qu’il donne aux côtes.

Cette ville eut pour fondateur Patare, fils d’Apollon ( a ) ; ainsi il n’est pas surprenant

( i ) Phœnice est une ville de Crète; On trouve aussi, sur la côte de Lycie, une île qui porte ce nom. Etienne de Bysance, de urbibus.

(2) Patare est une ville de Lycie. Elle reçut son nom d» Patare, fils d’Apollon, et de Lycia , fille du Xunthe. Etienne de Bysance. Voilà pourquoi Horace donne à Apollon le nom de Patareus , liv. 3, ode 4.

Lettres que les habitans ayent élevé à ce dieu le temple fameux dont parle Pompon ius Mêla , et dont on peut encore reconnoîtrc les débris ( 1 ). Apollon y rendoit les oracles pendant six mois' de l’année, et pendant les six autres à Delos.

Souffrez , Madame , qu’avant de finir cette lettre, je vous offre un tableau rapide de l’ancienne Lycic et de ses habitans, peint d’après Strabon ( 2 ). La Lycie forma autrefois une république florissante. Elle étoit composée de 35 villes , qui toutes avoient droit de voter dans les assemblées nationales. Les plus grandes donnoient trois suffrages ( Patare étoit de ce nombre), les médiocres deux, et les plus petites un. C’étoit-là que le peuple assemblé clisoit ses magistrats et un Lyciarque ou chef de la Lycie. L’équité y régloit les impositions et distribuoit avec égalité les charges publiques. Ce gouvernement sage entretint les mœurs parmi les Lyciens. Malgré l’exemple de leurs voisins , ils ne se livrèrent point à la piraterie , et ne se permirent jamais de trafic honteux. La victoire ne put les corrompre. Après d’heureux succès qui les ren-

( 1) Servius, sur l’Enéide, livre 4.

(a) Slraton , livre 14.

v dirent

dirent maîtres des mers, depuis l’Asie mineure jusqu’en Italie, ils conservèrent leur modération et la simplicité de leurs usages antiques. Lorsque les Romains, aux armes desquels rien ne pouvoit résister, eurent conquis ces contrées, ils furent frappés delà sagesse de cette .République et la laissèrent jouir de sa liberté; et de ses loix.’ Le seul droit qu’ils lui ôtèrent , fut de décider de la paix ou de la guerre , dans ses assemblées nationales , sans la participation de Rome.

Que ne peuvent point la liberté, les mœurs, et un bon gouvernement , pour le bonheur des hommes 1 La Lycie, qui posséda autrefois ces avantages précieux , devint heureuse et puissante. Sa marine domina sur une grande joartie de la Méditerranée. Les ruines de Patare nous apprennent que les arts y fleurirent. Trente-trois villes dans une petite province annoncent quelle fut sa population : aujourd’hui quelle différence ! le despotisme, semblable à un feu dévorant , a passé sur cette riche contrée, et les villes se sont changées on misérables bourgades, les habilans ont disparu, et la terre a fermé son sein fécond. Les Grecs , qui auroient pu s’y multiplier , ot y entretenir l’abondance, en se livrant à l’agriculture , aiment mieux se réfugier sur

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des rochers inhabitables, que d’étre soumis â la rapacité des tyrans que la Porte envoie pour les gouverner. Si les chefs des nations, frappés de ces grands exemples que leur présente l’histoire, daignoient réfléchir sur les effets miraculeux d’une bonne administration et s’occuper à l’établir dans leurs Etats, de quelle sûreté , de quelle puissance , de quelle gloire , de quelle félicité ils environneroient leurs Trônes !

J’ai l’honneur d’étre, etc.

sur la Grèce.

lettre X.

A bord.

Nous avons levé l’ancre , Madame, 'dès la pointe du jour. Le vent fixé au nord-est nous promet une heureuse traversée, au moins jusqu’à Rhodes. Je vous avouerai que je quitte Chàteau-Rouge sans regret. L’humiliation où vivent les Grecs dans l’Empire Ottoman , les vexations qu’ils éprouvent, peuvent seules les forcer à habiter un rocher sauvage, où l’on ne trouve aucune des choses nécessaires à la vie , où l’horizon est borné de toutes parts par des côtes effroyables, et d’où Ion n’apperçoit le ciel que perpendiculairement sur sa tète. Hé - bien ! ces infortunés attachés à leur prison y traînent une vie misérable, sans songer à chercher ailleurs une habitation plus heureuse • tant l’amour de la patrie est profondément gravé dans le cœur de l’homme 1 Nous avons debouqué le canal étroit qui

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sépare file du Continent. Nous côtoyons le rivage à la distance de deux lieues. Notre Capitaine ne veut plus se risquer en pleine mer. 11 aime Ja vue de la terre. Cette navigation seroit plus amusante si la côte nous ofFroit des habitations, des forêts, de rians paysages. Mais elle est déserte ; on n’y découvre pas une seule bourgade ; le soleil a brûlé le peu de verdure qu’elle produit au printemps , et l’œil n’apperçoit que des rocs entassés, contre lesquels les flots vont se briser avec fracas. Dans le lointain , les hauts sommets des montagnes terminent l’horizon. Dépouillés de leurs pins antiques , ils paroissent sans ornement. Les ombrages, les bosquets Lycicns, chéris autrefois d’Apollon Pataréen ( 1 ) , ont disparu de la terre. N’en soyez point étonnée, Madame, les Turcs abattent sans cesse les bois de ces contrées pour les vendre aux étrangers ou pour leurs usages , et n’y plantent jamais un seul arbre.

Toutes nos voiles sont dehors. Le vaisseau fend avec vitesse le sein des ondes qui blanchissent sa proue. Nous désirons ardemment

( x ) Qui Lyciæ tenet Dumeta , nataleinque Sylvain Dclius, et Tatareus Apollo. Horace , liv, 3, ode 4 .

DiQitizGd by CjOO

sur la Grèce. 3 ?

arriver à Rhodes , pour y prendre des rafraîchissemens. Le Capitaine accoutumé à vivre, comme son équipage , de fromage , de poisson salé, de figues sèches, et d’une espèce de biscuit extrêmement dur , que l’on fait en Egypte , n’avoit pris des provisions fraîches que pour dix ou douze jours. En voilà dix - sept que nous sommes en mer. L’ancienne Phœnice n’a pu rien nous fournir, et nous commençons à sentir la famine , comme si nous venions de faire le tour du monde. Il ne nous reste plus qu’un peu d’eau et de pain noir aussi dur que la pierre ; mais la vue de Rhodes dont nous découvrons les montagnes , nous console. Si le vent ne change pas, nous y serons mouillés demain matin, et là nous trouverons de quoi satisfaire nos besoins pressans.

Quel nouveau spectacle s’offre à nos regards ! Quelle multitude innombrable de cignes et de grues naviguent sur les eaux! Ils sont rangés par files comme des soldats en ordre de bataille. Chacune de ces files a plus d’un quart de lieue de long, et nous en avons compté trente voguant parallèlement. La tête de cette armée se termine en pointe, et forme comme la proue d’un vaisseau. Tous gardent leurs po^cs malgré le mouvement des vagues qui les élèvent et les abaissent tour-à-tour.

lis en suivent l’impulsioq , et paroissent balances sur le dos de la plaine liquide ; leur plunrage d’une blancheur éblouissante , contraste admirablement avec le verd transparent des eaux. Plus loin , voici encore une nouvelle troupe semblablement disposée, tous ont la tête tournée vers l’Afrique, où ils voguent de concert.

Ces oiseaux , chasses par les neiges et les glaces du nord, descendent, aux approches de l’hiver, dans les climats plus doux. Ils gagnent d’abord la mer Noire où ils trouvent de la nourriture. Lorsque le froid commence à s’y faire sentir, ils partent avec le Vent de nord, traversent l’Asie mineure et viennent se reposer sur les bords de la Méditerranée.

Ils la passent ensuite tantôt en nageant, tantôt en volant. C’est ainsi qu’ils gagnent les rivages d’Afrique , et sur-tout de l’Egypte où les grands lacs de Menzalé et de Bourlos leur fournissent une pâture abondante. Ils y demeurent tout l’hiver : mais les cigognes, qui apparemment aiment une température plus chaude, quittent ces lacs au mois de Novembre, remontent vers le Saïd et s’établissent sur le Moeris et le canal de Joseph. Elles purgent ces contrées des grenouilles innombrables , des insectes et des reptiles qui vivent

dans les marais. Telle est la marche que suivent ces oiseaux. Mais j’entends des cris multiplies. Les chefs ont donné le signal.

Voilà ces navigateurs ailés qui s’élèvent dans les airs et volent ensemble du côté du midi.

Pour fendre avec plus de facilité cet autre élément, ils s’ordonnent en triangle et l’angle le plus aigu forme la tète de l’armée.

Quelle sagesse, dans les actions des êtres qui nous semblent dépourvus de raisonnement î Heureux peut-être de n’avoir pas cette liberté dont l’homme abuse si souvent, ils ne contrarient point les vues de la Nature, et jouissent sans trouble de la portion de bonheur qu’elle leur a assignée.

L’ile de Rhodes se découvre à plein devant nous. Elle présente des collines formées en amphithéâtre , et terminées par une haute montagne. Nous allons au plus près, et forçons de voiles pour gagner le port. Mais nous ne l’atteindrons pas avant la nuit. Déjà le soleil s’abaisse derrière les montagnes. Elles nous ont dérobé son globe radieux qui se peint encore dans les nuages. Comme il borde leurs contours d’or et de pourpre ! Que leurs couleurs sont éclatantes! Quelques-uns concentrant dans leur sein des milliers de rayons, les réfléchissent de ce fover ardent, et parois- , ' C 4

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sont dos globes de leu qui voyagent dans les airs. D’autres dont la partie basse est prive'e de lumière, ressemblent à des montagnes ténébreuses diversement figurées, et lancent de leurs pointes lumineuses , ou les éclairs du Rubis, ou les feux du Topase. Celui-ci entrouvrant son sein, dont les bords sont vivement colorés, laisse voir l’azur du ciel enchâsse clans l’or. Ceux-là formés en bandes satinées, sont légèrement lisérés d’une bordure aurore. Que ce spectacle est merveilleux ! Qu’il donne une idée sublime de celui qui dit : Que la lumière se fasse , et la lumière se Jit. La nuit vient d’abaisser un voile noir devant ces tableaux magnifiques , et les regards restent encore attachés vers les cieux , et l’ame reste encore profondément pénétrée de sentimens d’admiration et de rcconnoissance. Elle dit intérieurement : qu’ils sont grands les ouvrages du Créateur, et que l’homme est foible dans ses conceptions !

J’ai l’honneur d’être avec respect, etc.

sur la Grèce.

LETTRE XI

IN ou S nous flattions, Madame, d’entrer hier dans le port de Rhodes ; c’étoit trop compter sur la constance du vent. Il changea tout-'àcoup pendant la nuit, et nous força de courir des bordées devant nie. Nous en avons été fort proches. Quelques bosquets d’une verdure charmante nous offroient des ombrages contre l’ardeur du soleil. La ville dont nous découvrions les tours élevées, nous promettoit les provisions dont nous avions besoin. Tout irritait nos désirs ; mais semblabJes à Tenlalc, nous ne pûmes satisfaire que nos regards.

Le vent d’ouest qui nous a tant contrarié , vient encore de tromper notre espérance.

Après avoir louvoyé pendant un jour et une nuit, le Capitaine, qui ne s’opiniâtre point contre la fortune , a tourné une seconde fois la proue vers la côte d’Asie , et est venu se réfugier dans le golfe de Macri, où nous avons jetté l’ancre ce matin.

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Le golfe de Maori, autrefois nomme' Glaucus , s’avance envirbn deux lieues dans les terres. Il se prolonge entre deux côtes fort élevées qui le bornent au levant et au couchant, se rétrécit peu-à-peu , et aboutit à une jolie vallée à l’entrée de laquelle se trouve un petit village habité par des Grecs. Nous nous sommes hâtés d’y descendre , afin de nous procurer des rafraîchissemens. 3V1 al heureusement une caravelle Turque , qui mouilloit dans le port, avoit tout enlevé. Nous n’avons pas trouvé un seul morceau de pain. On a promis d’en cuire , et nous espérons déjeûner ce soir de grand appétit. En attendant , je suis allé visiter la vallée et ses restes d’antiquité. Tandis que je suivois les détours d’un ruisseau qui l’arrose , et qui porta autrefois le nom de (leuve Glaucus , j’ai apperçu sur ses bords un figuier fort grand et couvert de fruits.

Plusieurs ceps de vigne plantés au pied, l’embrassoient étroitement et méloient à son feuillage, des pampres verds, à travers lesquels on distinguoit des grappes couleur de pourpre , et des figues qui commençoient à jaunir.

Combien ce bel arbre a charmé mes regards î Que j’ai béni le destin qui avoit dirigé mes pas vers cet endroit! Vite je me suis élancé sur ses branches. Que les ligues et les raisins

surlaGrèce. 43 sont un excellent regai, quand pendant vingtquatre heures , on a eu pour nourriture un peu de pain noir , dur comme la pierre , et de l’eau-de-vie pour se désaltérer ! Jamais je n’ai fait un aussi bon repas. Les fruits étoient délicieux. Je ne pouvois m’en rassasier. Lorsque la faim a été calmée, je me suis souvenu du ruisseau qui baignoit le pied de mon bienfaiteur, et 'je me suis désaltéré avec délices. Son eau pure et limpide m’a semblée préférable aux vins les plus exquis. Cette aventure m’a fait songer qu’il se trouve des être malheureux qui meureqt de besoin, tandis que leurs frères nagent dans l’abondance. Ah!

que ceux qui me liront , s’attendrissent lorsque la pauvreté, les yeux baissés, le teint pale, leur dira d’une voix étouffée : j’ai faim; car la faim est un cruel tourment.

Telmissus étoit bâtie au pied de la colline qui borne la vallée à l’orient ( 1 ). Les An-

. ( I ) Cicéron de divinatione , livre premier , dit : Tlielmessus

est une ville de Carie.

Etienne de Bysance de Urbibus : Tlielmessus est une ville de Carie j mais Pliilon et Strabon la placent dans la Lycie. En effet, elle suit le mont Dédale, et est limitrophe de l’une et de l’autre province.

Pompon iur Mêla de la Cycle : Telmissus termine la Lycie du côté de l’occident.

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ciens, d’accord sur la situation de cette ville r la font dépendre, les uns de la Carie, les autres de la Lycie , sans doute parce qu’elle ctoit limitrophe de ces deux provinces. Tl me semble que 'l’on peut s’en rapporter au sentiment de Strabon dont l’exactitude est reconnue ( 1 ).

« Au-delà du mont Dœdale qui appartient » à la Lyoie , on trouve dans la même pro- » vince, la petite ville de Telmissus, avec un » promontoire du même nom , où la nature a

» formé un port Vient ensuite le mont

» Cragus , remarquable par ses huit sommets.

» Il a donné naissance à la fable de la chi- » mère. Au pied de cette montagne, on- voit » une colline qui s’élève brusquement de la » mer , et qui • s’appelle encore chimère. »

Cette colline, suivant Pline (2), vomissoit des flammes pendant la nuit. Voilà l’origine de cette fable.

Telmissus n’étoit pas une ville considérable. Strabon ne la compte point parmi celles qui avoient droit de donner trois suffrages

( 1 ) Strabon , livre 14.

(2) Pline, chapitre aj r : le mont Chimère, situé dans la lycie , jette des flammes pendant la nuit.

sur la Grèce. 4 5 dans les assemblées nationales. Mais elle étoit Tenommée pour ses devins. C’est - là , dit Cicéron ( 1 ) , que florissoit la science des aruspices. Son port est à l’abri de tous les vents. 11 est défendu à l’ouest par le mont Dœdale , à l’est par le promontoire de Telm issus , au nord par les collines élevées qui font la base du Cragus , et au midi par. de petites îles qui , se trouvant en travers du golfe, rompent la violence des flots. Encore de nos jours, les vaisseaux battus de la tempête, y peuvent mouiller en sûreté. Cet avantage, le plus précieux des villes maritimes , rendit Telmissus commerçante , et y fit fleurir les arts, comme l’atteste le beau théâtre qu’on y admire. Il est construit en face du port, dans la colline qui le domine du côté de l’orient. Ce théâtre forme un demi-cercle, et a vingtqiiatre rangs de gradins. On entre dans l’aréne par trois portes d’une architecture trèssimple. La partie droite , adossée contre la montagne , est éboulée , et les gradins sortis de leurs places, sont entassés sans ordre. Le reste est assez bien conservé. Ce théâtre a beaucoup moins de grandeur, de majesté, de

( x ) Cicéron Je Dirinatione , livre premier.

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magnificence que celui de Patare. Il n’a pas aussi bien résisté aux injures du temps. Sans doute que ces monumens étoient proportionnés à l’étendue et à la puissance des villes qui les avoient fait construire • j’ai vu le nom de M. de Choiseuil - Gouffier écrit sur les pierres du théâtre de Telm issus , qu’il a fait graver avec beaucoup de soin.

A quelque distance de-là , et en suivant la même colline du côté du nord , on apperçoit un grand nombre de tombeaux taillés dans le rocher. Ils sont construits dans le goût de ceux de Patare, mais avec moins de noblesse.

Un péristile, soutenu par des colonnes, précède les plus remarquables. La soif de l’or n’a pas plus épargné les uns que les autres ; presque tous ont été violés. On a arraché la pierre qui les fermoit, et les corps qu’ils contenoient. Un grand nombre ne présente que de simples sarcophages creusés dans la pierre. Au-dessus, on voit les ruines d’un château qui servoit peut-être de citadelle à Telmissns ( 1 ). Voilà tout ce qui reste de cette ancienne ville. La mousse et les ronces couvrent en partie

( i ) On peut voir ces antiques monumens gravés avec d« grands détails et beaucoup d’exactitude, dans le voyage pittoresque de la Grèce , par M. de Choiseuil-Gouflier.

surlaGrèce. 47 ses mausole'es. J’ai remarqué , aux environs , de jeunes platanes et des touffes de myrthes couverts de fleurs, qui m’ont un peu console du triste spectacle que j’avois sous les yeux. Harassé d’avoir gravi les rochers pendant une partie du jour, brûlé par l’ardeur du soleil, je suis revenu sur les bords du charmant ruisseau, au pied de mon figuier chéri. J’y ai trouvé un ombrage frais, des fruits exquis, et les douceurs du repos. Rien ne trouble le calme que l’on goûte en ce lieu. Point de bruit de voiture, point de tumulte, pas même les sons de la voix humaine. Tout y est paisible et silencieux. A peine le zéphyr agi toit le feuillage. A peine il faisoit plier le roseau fragile. De hautes montagnes semblent vous séparer du reste de l’univers. C’est l’asyle de la paix et du silence.

Le soleil continue d’éclairer cette belle vallée comme aux siècles passés. Il l’échauffe de ses feux créateurs. La terre y pousse de toutes parts des plantes vigoureuses , des buissons touffus , et des herbes dont les eaux entretiennent la fraîcheur. Mais la main de l’homme manque à la nature. Elle y est agreste et sauvage. Les épines y croissent à la place des arbres utiles. Les joncs viennent là où l’on verroit des campagnes couvertes de bleds. Pour

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peu que l’art voulut enrichir ces lieux , ils ofFriroicnt bientôt des bosquets de myrthes , d’orangers, de grenadiers , et tous les trésors de Cérés et de Pomone.

Les Grecs qui habitent cette vallée, la laissent en friche. On n’y trouve pas un seul arpent cultivé. Ils sont sans courage, sans énergie. Et que pourroicnt-ils entreprendre ? S’ils semoient, s’ils plantoient, on les croiroit riches , et l’Aga viendrait dévorer leurs possessions. Le cultivateur n’arrose la terre de ses sueurs que pour en recueillir les fruits. Si cet espoir lui manque, il tombe dans le découragement.

Tel est l’état actuel des Grecs soumis à l’empire Ottoman.

Assis près des ruines de Telmissus, mes idées erraient ainsi sur les objets qui se présentoient à mes regards, lorsque la fraîcheur et les ombres sont venu m’avertir qu’il falloit quitter la pelouse où je reposois agréablement. J’ai dit adieu au ruisseau qui m’avoit désaltéré au figuier qui m’avoit nourri , et je suis allé rejoindre à bord mes compagnons de voyage qui me croyoient perdu.

J’ai l’honneur d’étre, etc.

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