‹ Lettres sur la Gréce, pour servir de suite celles sur l'EgypteChapitre 6 sur 34 · LETTRE XII · texte numérisé non relu

LETTRE XII

A Rhodes»

L a Fortune, Madame, nous a poursuivis jusqu’au bout. Nous étions prêts d’entrer dans le port de Rhodes lorsqu’un coup de vent a chassé le vaisseau au large. Il a eu beaucoup de peine à regagner la terre. Enfin nous avons jetté l’anCre une lieue au midi de la ville, dans ^un petit enfoncement que forme la côte ( 1 ). Aussi -tôt après mon débarquement, je suis allé visiter M. Potonier, Consul de France, qui m’a reçu fort honnêtement, et m’a logé chez lui. C’est de sa maison, c’est de Néocorio (2) que je vous entretiendrai de l’ancienne

(1) Cet enfoncement, qui paroît avoir été pris sur la côte, est probablement le port que Déraétrius fit creuser pendant le siège de Rhodes, pour mettre ses vaisseaux à l’abri de la tempête et des entreprises de l’ennemi. Il est au midi de la ville, précisément à la distance que marque Diodore de Sicile*»

( 2 ) Village près de Rhodes, où réside le Consul de France.

5o Lettres

Rhodes , la plus orientale , la plus belle des Cycladcs. En vous offrant ensuite le tableau de son état actuel, vous aurez un terme de comparaison , et pourrez vous former une juste idée de cette île ; permettez , Madame , que je remonte dans l’antiquité, et que j’expose brièvement à vos regards les principaux traits de son histoire. Ces temps recules , ou l’homme imitateur gravoit des images pour se rappeler des faits, sont le règne de la fable; mais souvenez - vous qu’elle cache presque toujours la vérité sous le voile des allégories.

Plusieurs anciens Auteurs assurent que Rhodes fut autrefois couverte par la mer, qu’elle éleva sa tête humide au - dessus des eaux , et devint une île. Ils n’en marquent pas l’époque, qui se perd dans la nuit des siècles ; mais la tradition en a conservé le souvenir , et les plus graves Ecrivains de l’antiquité l’ont admise comme certaine. Délos et Rhodes, dit Pline, (1) célèbres depuis long -temps,

( i ) Pline, lie. 2, chap. 87. Cet Auteur cite plusieurs autres îles de la Méditerranée , telles qu’ Anaphe , A«a , eutr# Lemnos et l’Hellespont , et la quatrième année de a » trente-cinquième Olympiade Therasia,et Pliera , aujourd ni

Santorin.

Pindare , Oljrnp. ode 7. Les fastes antiques attestent

Sur la Grèce. 5i ïiaquircnt autrefois de la mer. Tant d’autres témoignages attestent le même fait que l’on ne ^ent guère le révoquer en doute. Philon (i) attribue cet événement à la diminution des eaux de la mer. Si cette opinion avoit quelque fondement, la plûpart des îles de l’Archipel, étant pins basses que Rhodes, auroient une pareille origine. Or l’histoire ne dit rien de semblable. Il est bien plus naturel de penser que les feux volcaniques qhi, la quatrième année de la trente-cinquième Olympiade , firent sortir des abîmes de la mer Tlierasia et Thera , aujourd’hui Santorin, qui depuis, et de nos jours même ont élevé dans les environs plusieurs îlots, donnèrent autrefois naissance à Rhodes et à Delos ( 2 ).

qn’au temps où Jupiter et les immortels partageoient la terré , Rhodes ne parôissoit pas encore au milieu de la mer , mai* qu’elle éloit cachée dans ses profonds abimes.

-Aristide* in Rhndiacâ , Ammien , lie. VJ } disent de memê que l’île de Rhodes fut autrefois couverte par les eaux «Té la mer.

( 1 ) Philon , de mundo : la mer, dit-on, a certainement diminué, ainsi que l'attestent Rhodes et Délos , car elles étoient autrefois couvertes des eaux de la mer. Dans la suite de» temps , ces eaux ayant baissé peu-à-peu , ces deux îles célèbres se sont élevées au-dessus de leur surface.

(3} Stralon , livre premier ; une île étant nés îtmt-à-coup

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Les premiers habitans de Pile furent les Telchins que la fable appelle enfans de la mer ( 1 ). Strabon ( a ) les fait sortir de Crète , et dit qu’on les regarda comme des enchanteurs , parce qu’ils possèdoient diverses connoissances. Ils furent les premiers qui enseignèrent l’usage du fer et de l’airain , et qui firent une faulx à Saturne.

Hélius ou le Soleil , épris d’amour pour une nymphe nommc'e Rhodes , donna à Pile le nom de son amante ( 5 ). Ses fils , nommés Héliades, succédèrent aux Telchins. Instruits dans l’astronomie, ils partagèrent l’année en saisons, et firent une science de la navigation. Cercaphus , l’un deux , ayant épousé

entre Thera et Therasia , les Rhodiens , qui possèdoient alors l’empire de la mer , osèrent s’en approcher avec leurs vaisseaux, et y consacrèrent un temple à Neptune Asphalius.

( X ) Diodore de Sicile , livre 5 .

(2) Strabon , livre 14.

( 3 ) Celte allégorie signifie, dit Diodore, que l’ile étant humide et marécageuse, la chaleur du soleil fit évaporer les eaux surabondantes , et rendit le sol très-fécond. Elle semble confirmer aussi l’opinion des Anciens sur la naissance de cette île. En effet , puisque Rhodes étoit sortie du sein des eaux , la terre dut, pendant long-temps, être humide et marécageuse. L’astre bienfaisant qui la dessécha et la rendit féconde, reçut les adorations des habitans, et ils se dévouèrent <t son culte.

‘sur la Grèce. 5> Cydippe, en eut trois fils, Lindus, YalLsus et Camirus. Après la mort de leur père ils partagèrent l’empire et chacun d’eux bâtit une ville de son nom ( 1 ).

(2) Vers ce temps Danaüs , fuyant d’Egypte avec ses filles , aborda à Linde. Ayant été favorablement reçu par les liabitans , il y éleva un temple à Minerve , dans lequel il consacra la statue de cette déesse. Trois de ses filles moururent dans l’île et les autres le suivirent à Argos.

( 5 ) Après le départ de Danaüs , Cadmus y fils d’Agenor , cherchant Europe par l’ordre de son père , essuya, une affreuse tempête pendant laquelle il promit de consacrer un.

temple à Neptune, s’il échappoit à la mort.

Etant débarqué à Linde il exécuta son vœu , et laissa des prêtres pour desservir le temple. Il offrit à Minerve Lindienne , un bassin d’or avec une inscription en caractères Phoeni-

( I ) Stralon , liv. 14 , Diodore de Sicile, lie. 5. D’autret disent que ces villes furent bâties par Ttépolème, fils d’Her- «ule, qui leur donna les noms des trois filles de Danaüs, quimoururent dans l’île. D’autres enfin en attribuent la fondation à Althemène, petit-fils d’Hercule.

(a) Diodore de Sicile, liv. 5.

(3) Ibid.

cicns. Athenée nous représente cette descente comme une expédition militaire ; il dit que Cadmus s’empara d’une partie de l’ile , en chassa les Héliadcs et y établit les Phœniciens-

( 1 ) Dans la suite, l’ile se remplit de serpens et reçut le nom û’Ophiusa, Quelques-, uns , d’une grandeur effroyable, dévoraient les habitans. L’oracle de Délos ayant été consulté, déclara qu’il falloit y amener Phorbas. Ce guerrier étoit dans la Thessalie à la tête d’un corps de troupes. 11 se rendit à l’invitation des Rhodiens, détruisit les monstres qui ravageoient l’ile, et s’y établit. Ses services importans lui firent décerner, après sa mort , les honneurs héroïques. Conon assure qu’il chassa les Phceniciens de Rhodes.

( 2 ) Peu de temps avant la guerre do Troye, Tlépoléme , fils d’Hercule, aborda dans l’ile de Rhodes avec scs compagnons.

Ayant été favorablement accueilli , il y fixa son séjour ; devenu Roi de l’ile, il partagea les terres entre les habitans, et les soumit à des loix équitables. A son départ pour la guerre de Troye, il laissa le gouvernement à

(i) Diodore de Sicile , Uv. 5..

(2} llitL

suit la Grèce. 55 Butés , un de ses compagnons ; il se distingua pendant le siège et mourut dans la Troade.

LesRhodiens, dés ces temps recules, étaient déjà recommandables par leur marine. L’île leur fournissoit des bois de construction , et leur situation les invitoit à profiter des avantages du commerce ( 1 ). Ils naviguoient jusqu’en Espagne. Ils fondèrent Parthenope , aujourd’hui Naples, en, Campanie, et bâtirent, après lé siège de Troye , Maïorque et Minorque. L’ile étoit divise'e entre les habitans de Linde, d’Ialyse , et de Camire (2). C’est ce qu’Homére donne à entendre lorsqu’il dit, en parlant des Rhodiens : ils ont trois villes, trois tribus ■ Jupiter qui gouverne les immortels et qui aime les humains, les a comblés do richesses.

J’ai passé rapidement sur les siècles , et omettant nombre de traits que rapportent les Mythologistes , je viens au temps où les Rhodiens rassemblés par l’intérêt commun , ne formèrent qu’un corps de nation , et fondèrent la ville qu’ils appellérent Rhodes , du

(l) Straion , livre 14.

( a ) Iliade , livre 6 . Homère nomme ces villes, au mêmn «liant , Linde , laits e , et /' sdrjilleuse Camire.

SG Lettres

nom de l’ile. Cette grande entreprise arriva pendant la guerre de Pcloponése « ( 1 ). Vous » savez presque tous, dit Aristides, qu’avant » l'expédition navale dp Lysandre le Lacede-^ » monien , la ville que vous occupez n’étoit » pas bâtie. L’ile s’appeloit Rhodes , mais la » cité de ce nom ne subsistoit pas encore. Les » Rhodiens habitoient alors trois villes qu’lio^ » mère a comptées ».

(a) Rhodes eut pour Architecte Hyppodamus de Millet qui éleva les superbes murs du Tirée, détruits bientôt après par les Lace'^ démon iens ( 5 ).

Les habitans de Linde, d’Ialyse et de Camire , se réunirent dans ses murs et ne composèrent qu’une seule république. Elle avoit environ trois lieues de circuit (4) et pouvoit contenir un peuple immense. Elle étoit placée

( I ) ArisliJes in PJiodiacâ .

( 2 ) St raton , livre 14. La. ville (le Rhodes , qui subsiste? actuellement , fut construite , pendant la gueiW du Pélopo-. pèse , par l’Architecte qui bâtit les murs du Pirée.

( 3 ) Straion, / iv. 14. D’abord les lutbilans de Linde, d’fa-v lise et de Ca.mirè , formèrent des républiques particulières. II3 se réunirent ensuite pour habiter Rhodes.

(4) Straion, lin. 14, lui donne 80 stades de circuit , qui font environ trois lieues.

sur la Grèce. 57 à la pointe d’un promontoire qui s’avance vers l’Urient , au même endroit où se trouve la ville moderne. Le terrain étant en pente, l’architecte y conforma son plan , et perça les rues avec tant d’habileté, que ce défaut devint une beauté ( 1 ). «Rhodes, dit Diodore, » s’élevant en amphithéâtre , tous les yeux » étoient frappés par la vue des vaisseaux , » par l’éclat des armes, et l’on concevoit une » haute idée de sa puissance ». Strabon qui avoit beaucoup voyagé , et qui connoissoit Rome, Alexandrie, Memphis, et les cités les plus fameuses de l’Asie, ne put s’empêcher de leur préférer Rhodes (2). «.La beauté de » ses ports , dit-il , de ses rues , de ses murs , » la magnificence de ses monumens l’élèvent » si fort au - dessus des autres villes , qu’il » n’en est aucune qu’on puisse lui comparer.

» Aristides ( 5 ) l’a décrite plus en détail , et » le tableau qu’il nous en-a laissé frappe d’é- » tonnement et d’admiration.

» Dans l’intérieur de Rhodes, on ne voyoit y point une petite maison à côté d’un grande.

( i) Diodore de Sicile , lie. 20.

(2) Stralon , liv. 14.

( 3 ) Ar ist idc-s in Rhcdccâ.

» Toutes étoient d’égale hauteur , et ofFroicnt » le même ordre d’architecture , de manière » que la ville entière ne sembloit former qu’un y seul édifice. Des rues fort larges la traver- » soient dans toute son étendue. Elles étoient » percées avec tant d’art que , de chaque côté » que l’on portât ses regards , l’intérieur pay roissoit superbement décoré. Les murs dont y la vaste enceinte étoit entrecoupée de tours y d’une hauteur et d’une beauté surprenan- » tes , excitoient sur -tout l’admiration. Leurs » sommets élevés servoient de phare aux nay vigateurs. Telle étoit la magnificence de » Rhodes, qu’à moins de l’avoir vue, l’imagîy nation ne pouvoit en concevoir l’idée. Toutes » les parties de cette immense cité liées en- » tr’elles par les plus belles proportions, com- » posoient un ensemble parfait, dont les murs « étoient la couronne. C’étoit la seule ville y dont on puf dire , qu’elle étoit fortifiée y comme une place de guerre , et ornée y comme un palais».

Ajoutez à cette description des temples superbes, dont les portiques étoient enrichis de tableaux des plus grands peintres, une foule de colosses et de statues d’un travail merveilleux, un magnifique théâtre, des arsenaux d’une vaste étendue , des flottes qui venoient

de toutes les parties du monde payer aux arts le tribut que leur doivent les richesses : ajoutez-y un peuple libre, courageux, savant, fortuné, et vous aurez l’idée de la plus belle ville de l’univers. Je ne puis m’empécher, Madame, de présenter à vos regards quelquesuns de ses chefs - d’œuvre. Pline après avoir fait l’énumération des colosses les plus fameux , ajoute : « mais ( i ) aucun d’eux n’ap- » proche de celui que les Rhodiens consa- » crérent âu soleil. Il fut l’ouvrage de Carés de » Linde ( 2 ), Elève de Lysippe (3). Ce colosse » avoit soixante-dix coudées de haut , ( envi- » ron cent cinq v pieds (4)- En tremblement » de terre le renversa ans après son érec- » tion (5); dans cet état il paroît encore une

(l) Pline, livre 34, chapitre 7.

( 2 ) Une des ville ; de l’ile de Rhodes.

( 3 ) Ce Lysippe, célèbre Statuaire, avoit fondu à Tarent» un colosse de 40 coudées.

(4) Simonides, dans l’Anthologie, lui donne 80 coudées de hauteur. St tabou , lie. 14; Isidore Ori. lie. 14, chap. 6, et Fcstus , s’accordent tous avec Pline, et disent qu’il .n’a voit que 70 coudées.

( 5 ) Polybe , lie. 5 , Orose, lie. 4, Paul us Diaconus , Hist% vusc. s’accordent tous à dire que, daus ce temps-là, l’ile do

Go Lettres

» merveille. Peu d’hommes peuvent embrasser » son pouce ; ses doigts sont plus grands que » la plûpart des statues , ses membres fracas- » ses laissent appercevoir dans son intérieur » de profondes cavités remplies d’énormes » pierres que l’artiste y avoit fait entrer pour » l’affermir sur sa base On dit qu’il employa » douze années à l’achever , qu’il coûta 3oo » talens , somme que les Rhodiens retirèrent » des machines de guerre que Démétrius avoit » laissées devant leurs murs lorsqu’il en leva » le siège. On voit dans cette ville cent autres » colosses moins grands à la vérité, mais assez » superbes pour que chacun d’eux illustrât la » place où il seroit érigé. Ajoutez à cela cinq » statues colossales des Dieux , ouvrages pré- » cieux de Bryaxis ».

( î ) Quelques historiens modernes voulant ajouter du merveilleux à l’histoire du colosse, ont prétendu qu’il avoit les pieds posés sur deux rochers situés à. l’entrée du port, et que les vaisseaux passoient à pleines voiles entre ses jambes. Cette fable ne mérite aucune

Rhodes et la Carie furent agitées par un violent tremblement de terre qui y causa de grands ravages, et renversa le fameux colosc.

( I ) Rollin , Histoire ancienne.

sur la Grèce. 61 croyance. Elle est démentie par le silence de l’antiquité , qui certainement n’auroit pas oublié un fait aussi remarquable. Au contraire, les historiens qui parlent de la chute du colosse, ceux qui l’ont vu attestent qu’il étoit couché par terre ( 1 ). S’il avoit été placé à l’entrée du port , il seroit tombé dans la mer, et ils n’auroient pas manqué de nous l’apprendre. Il étoit encore renversé du temps de Pline. Il le fut jusqq’à la (2) douzième année du régne de l’Empereur Constans. A Cette époque Mauhias, Lieutenant d’Othman , s’étant emparé de Rhodes , détruisit cette statue colossale qui avoit mérité d’être mise au nombre des sept merveilles du monde (5 ), Il la vendit à un juif qui en emporta les dé-

( 1 ) Stralcn , liv. 14 ; le colosse de Rhodes , renversé par un violent tremblement de terre , et maintenant couché par terre , a les genoux brisés. Certain Oracle a empêché les Rhodiens de le relever. Cette statue colossale , la plus belle que les hommes aient offerte aux Dieux , a été mise au nombre des sept merveilles du monde.

(2) Pau/us Diaconus , Hist. mise.

(3) Constantin Porphyrogencte dit qu’il fut vendu à un Juif d’F.desse, et augmente prodigieusement le nombre des chameaux qui emportèrent les débris , et qu’il fait monter à 3o,ooo •.

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bris à Emèse, sur goo chameaux , ( 1 ) g5t2 ans

après son érection.

Tous les arts s’einpressoient de concourir à l’embellissement de Rhodes. La peinture y disputa le prix à la sculpture. Les temples renfermoient une foule de chef-d’œuvres , parmi lesquels « on admiroit, dit Strabon( 2 ), deux » tableaux de Protogénes , qui représentoient » l’un, Ialysus, l’autre, un Satyre debout sur » une colonne avec une perdrix à ses pieds ; ce » dernier ayant été exposé aux regards du pu- » blic, l’ciseau causa une admiration univer- » selle, au point que l’on négligea le Satyre, » à la perfection duquel l’artiste avoit employé » toutes les ressources de l’art. L’enthousiasme » augmenta bien davantage lorsque l’on eut » apporté devance tableau des perdrix ap- » privoisées; et en efFet on les entendoit chan- » ter dès qu’elles l’appercevoient, ce qui réjouis- » soit beaucoup la multitude (5 ). Protogénes » indigné que l’on donnât tant de prix à ce qui » n’étoit qu’un ornement, obtint du Préfet du

( i ) Murtius, dissertation sur Pile de Rhodes.

(2) Strahon, livre 14.

( 3 ) Protogénes étoit de Canne, ville de Carie, soumise aux , ïthodicns.

sur là Grèce. 65

» temple la permission d’effacer l’oiseau , et » l’effaça.

( 1 ) Pline décrit ainsi le tableau d’Iaîysus dont parle Strabon : « Le plus beau des ouvra- » ges de Protogènes, est le tableau d’Ialysus ■> » que l’on voit de nos jours, consacré dans le

» temple de la paix à Rome. Pour le prému- » nir, s’il étoit possible , contre les injures du » temps et les atteintes de la vétusté, le peintre » le composa de' quatre couches de couleur » ajoutées l’une sur l’autre , espérant que si la » première s’effaçoit, elle seroit remplacée par » les suivantes. On voit dans ce tableau , un » chien admirablement bien peint. Le hasard » et l’art concoururent à sa perfection. L’ar- » tiste, après avoir exécuté toutes les parties » de l’animal , et vaincu , à force de talens, les » difficultés qu’elles offroient , étoit content de » son ouvrage; mais il restoit un objet qu’il dé- » sespéroit de pouvoir exprimer d’une manière » parfaite; c’ étoit l’écume qui blanchit la gueule » du chien haletant ; il ne pouvoit attraper la v nuance convenable; toujours outré, il s’é- » cartoit de plus en plus de la nature. Enfin , » l’écume lui sembloit peinte et non produite

( i ) Pline, Uv. 35, chap. io.

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» naturellement. Ces observations le tourmen- » toient d’autant plus, qu’il ne se contentoit » pas de la vraisemblance dans un tableau • il » y vouloit voir la vérité. Souvent il effaça , » souvent il changea de pinceaux, sans parve- » nir au point qu’il s’étoit proposé. Irrité contre » l’impuissance de l’art, il jetta de dépit l’é- » ponge contre le tableau pour l’efFacer. Elle » frappa au but , et y disposa les couleurs au » gré de ses désirs. Le hasard , cette fois, rendit » la nature ( 1 ) ».

J’ai rapporté ces deux exemples pour faire voir combien les anciens excelloient dans la peinture. Protogènes et Apelles, son contemporain, imitèrent si parfaitement la nature, que leurs tableaux présentoient des êtres vivans animés. L’illusion étoit telle, que les animaux, les hommes mêmes y furent souvent trompés.

Que l’on ne s’imagine pas que l’artiste né avec le plus de talent , "puisse sans dea efforts prodigieux , parvenir à ce haut degré de perfection. Il faut qu’un travail opiniâtre, et des

( I ) C.£assius, qui s'empara de Rhodes, et qui en enleva, toutes les offrandes, excepté le char du soleil, emporta ce beau tableau , Dion Gassius. Il subsista jusqu’au temps de Commode , sous l’Empire duquel le Temple de la Paix fut brûlé, c’est-à-dire 45 o ans. Hcrodien } livre premier,

connoissances

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connoissances approfondies de toutes les parties de l’art, secondent le génie; sans cela il ne crée rien pour l’immortalité. Protogènes ( 1 ) employa sept années à finir le tableau d’Ialysus ; et s’il faut en croire Pline ( a ) , il ne se nourrit pendant tout ce temps que de lupins , de peur qu’une nourriture trop succulente n’émoussât la sensibilité de ses organes. Rien ne prouve mieux l’idée sublime que ces anciens Artistes avoient de la perfection , et combien ils étoient enflammés de l’amour de la gloire, puisqu’ils lui faisoient de pareils sacrifices.

Ne croyez pas, Madame, que Rhodes ne possédât qu’un petit nombre de tableaux excellens. Les portiques de ses temples étoient ornés de peintures d’un prix infini- la possession d’un seul de ces ouvrages immortels, dit Aristides (3), eût suffi pour rendre une ville

'( r ) Plutarque , aie de Déiftétrius : Frotogènes peignoit, pouf les Rhodiens, le lableau d’Ialysus. Démétrius t'enleva dans une înaison des fauxbourgs, lorsqu’il n’étoit pas encore achevé. Les Rkodiegs lui envoyèrent un Hérault pour le conjurer d’épargner cet ouvrage. Le Prince répondit qu’il brûleroit plutôt les images de son père , qu’un tableau d’un aft ausssi merveilleux. Ou dit que le Peintre employa sept années à le perfectionner.

( 2 ) Pline , liv. 35, ch. 10.

(3) jdrietidet in RhodiacA.

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illustre. Voici ce qu’en dit Lucien (1), qui n’est pas flatteur. Il parle de son séjpur à Rhodes : « J’étois loge' dans le quartier du temple » de Racchus, et dans mes momens de loisir, » je parcourois la ville pour en examiner les » monumens. De temps en temps je goùtois un » plaisir exquis en me promenant sous les por- » tiques du temple , et en contemplant les » peintures admirables qui les décoraient. Ce » spectacle avoit d’autant plus d’attrait pour » moi, que je comprenois les sujets, et que je » repassois dans ma mémoire les fables héroï- » ques qu’ils représentoient».

Les sciences et les lettres marchent toujours de pair avec les beaux-arts dont elles sont le guide et le flambeau. Les Rhodiens s’y distinguèrent. Leurs écoles parvinrent à un si haut point de célébrité , que les premiers personnages de la république romaine en devinrent les disciples. De ce nombre furent Caton (2) } Marcus-Brutus ( 3 ) , Cicéron , Cassius ( 4 ) ,

( I ) Lucien in amoriius. #

(a) Aurélius Victor, rie des Hommes Illustres.

( 3 ) Cicéron in Bruto.

(4) Appicn , guerre civile , liv . 4. Cassius partit pour Rhodes.' U y fut instruit aux beaux-arts et aux délicatesses de la langue grecque.

s u r> l a Grèce. 67 César ( 1 ) , Pompée ( 2) , etc. Ces hommes nés pour commander ne bornoient pas leur éducation à des connoissances frivoles ; ils apprenoient tous le Grec , qui etoit alors la langue universelle, étudioient avec soin leurs loix et celles des autres nations. Ils s’elForcoient sur-

sJ

tout de se rendre recommandables dans l’art de la parole. Devant traiter en présence d’un peuple éclairé les intérêts du monde entier, • . il falloit que l’éloquence frappât les esprits , présentât aux uns des images vives , aux autres des raison ncmcns frappans , et portât la persuasion dans tous les cœurs. L’éloquence e'toit aussi nécessaire aux Romains d’alors que le génie de la guerre.

A quoi doit -on attribuer cet état florissant de la république Rhodienne? Est-ce à la fertilité de son terroir, à la beauté de son climat, à la bonté de sa position ? Ces avantages y contribuèrent sans doute ; mais ils ne furent point la source de scs richesses et de sa puis-

( I ) Plutarque , vie de César : il lit voile vers Rhodes pour j étudier l'éloquence sous Appolonius Milon, dont Cicéron avoit été le Disciple.

(2) Plutarque , vie de Pompée : il se tendit à Rhodes , y étudia l’éloquence sous les Sophistes qui l’enseignoieut , et leur donna à chacua un talent.

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sanco. Elle les dut à la bonté de ses loix , et à la sagesse de son gouvernement, seules bases solides sur lesquelles est fondée la gloire des empires. « On ne sauroit trop admirer , dit » Strabon ( i ), le soin avec lequel les Rhodiens » ont conserve' le code excellent de leurs loix (12), » la sagesse qui brille dans les diverses parties » de la République , et principalement dans » l’administration de la marine. Ces moyens » puissans leur ont assuré, pendant long-temps, » l’empire de la mer , la destruction des pira- » tes et l’amitié des Romains ». Alliés de toutes les puissances , ils ménagcoient avec adn^se leurs divers intérêts, et evitoient d’entrer dans leurs querelles particulières. Cette sage politique leur procura une longue paix , et fit fleurir leur commerce qui s’étendoit d’un bout à l’an-

(1) Strabon, li v. 14.

(2) Les Empereurs Romains adoptèrent le code naval des Rhodiens. T'olusius Marcianus de lege R/iodiacâ , nous a conservé cette déclaration de l’Empereur Antonin : «Moi, le maître » du. monde : que les affaires qui concernent la marine, soient » jugées par le code naval des Rhodiens , toutes les lois que > nos loix ne le contrediront point ».

M.Pasloret, daus une excellente Dissertation couronnée par l’Académie des Inscriptions, a démontré l’influence de ces loix sur la manne des Romains.

sur la Grèce. 6 $ trç de la Méditerrane'e. Rhodes étoit l’entrepôt de toutes les nations commerçantes. « Le na- » vigateur qui y abordoit, dit Aristide? ( 1 ), » voyoit avec étonnement plusieurs ports forx> mes par des moles de pierre jettes bien avant » dans la mer. L’un recevoit les vaisseaux » d’Ionie, l’autre ceux de Carie. Celui-ci ofïroit » son abri aux flottes d’Egypte , de Chypre et » de Phoenicie, comme si chacun d’eux eut été » fait exprès pour telle ville. Près de ces ports » s’élevoient des arsenaux, dont l’imposante » majesté étonnoit les regards. Si l’on considé- » roit l’immensité de leurs toits d’un lieu élevé, » ils ressembloient à un vaste champ dont le » terrain est incliné».

Les forêts du mont Atabyre ( 2 ) , entretenues avec soin , fournissoient aux Rhodiens d’excellens bois de construction. Leurs vaisseaux étoientles meilleurs voiliers du monde, et leurs marins les plus expérimentés dans la navigation. C’est ce qui fait dire à Aristides (3) : « O » Rhodiens ! si jamais la tourmente vous avertit

( i ) Aristides in Rhodiacâ.

( 2 ) Atabyre, la plus haute montague dcl’ile de Rhodes, pro. dmsoii d’cxcellens pins.

(3) Aristides in Rhodiacâ %

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» de songer à votre sûreté , si vous avez à lutter » contre la fureur des flots, rappeliez -vous le » bon mot d’un de vos marins. La tempête avoit » assailli son vaisseau : il voyoit l’abîme prêt à » l’ensevelir dans son sein ; alors , levant la v voix , il s’écria : ô Neptune ! apprends que je » n’abandonnerai point le gouvernail, et que » s’il faut être englouti , je dirigerai mon navire <» jusqu’au fond de ton empire ». Telles furent, Madame , les sources de la puissance et de la gloire des Rhodiens. Alexandre ( i ) qui regardoit leur ville comme la première de l’univers, la choisit pour y déposer son testament.

Les Rhodicns méritoient de l’habiter. Leurs mœurs étoient douces et aimables, et leurs manières polies sans fadeur (2). Lorsqu’ils paroissoient en public , la décence accompagnoit leurs pas. On ne les voyoit point courir dans les rues , et ils reprenoient avec douceur les étrangers qui marchoient d’une manière inconsidérée. Au spectacle, lorsqu’une pièce méritoit des applaudissemens , tous les spectateurs gardoient un profond silence. C’étoit l’hommage dont ils croyoient devoir honorer

fi) Dicdore de Sicile, 1. 20 .

( z) Dion Clirysostome , ora. 32,

sur la Grèce. 71 les talons. A table, l’honnêteté et l’urbanité présidoientà leurs festins. L’ivrognerie en étoit bannie. Ils s’entretenoient amicalement avec leurs convives , et jamais ne leur faisoient sentir le faste d’un maître. « Ce sont ces vertus , » dit Aristides( 1 ), qui rendent votre ville véné- » rable. Ce sont elles qui vous élèvent au-des- » sus des autres peuples , et vous attirent leur » amour et leur admiration. Vos mœurs anti- » ques et vraiment Grecques , vous illustrent » bien davantage que vos ports , vos murs , » vos arsenaux ».

Un pareil peuple étoit humain. J’ignore si les hommes ont le droit de faire mourir leurs semblables , même coupables. Au moins les Rhodiens épar gn oient à leurs concitoyens , l’horreur de ces sanglantes tragédies qui déshonorent nos cités. Loin que des échafauds fussent dressés dans les places publiques, loin que des mercenaires allassent publier dans les rues des arrêts qui dévouent aux flammes ou à la roue, des infortunés, la loi avoit interdit aux bourreaux l’entrée de Rhodes (2). La peine de mort étoit prononcée hors les portes de la

( I ) .Aristidcs in Rhodiacâ.

(2) Dion Chrysosloiue.

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ville, (i). Et ils eussent regardé comme une

impiété de la souiller du sang humain.

Cependant les Anciens reprochèrent aux Rhodiens les défauts qu’amènent les grandes richesses , le luxe et la volupté. Ils bâtissent , dit Stratonique, comme s’ils étoient immortels ; et ils servent leurs tables avec autant de profusion que s’ils n’avoient que quelques jours à vivre. Les vases dont ils usoient dans leurs répas, étoient d’une recherche infinie ( 2 ), et très-renommés pour le plaisir qu’on trouvoit à y boire. Ils faisoient entrer , dans leur composition, de la mirrhe, de la fleur de jonc odorant , du safran , du beaume de l’amome et du cinname cuits ensemble. Anacréon faisant le dénombrement de ses maîtresses, dit:

au nom de Rhodes, écrivez deux mille amantes ; aussi les Anciens l’appellèrent la ville galante ( 5 ).

Le gouvernement de Rhodes fut toujours républicain. D’abord le pouvoir étoit entre les mains du peuple. Dans la suite les nobles s’en emparèrent , et formèrent une aristo-

( I ) sîristldes in Rhodiacâ.

(2) Athénée , liv. 7.

( 3 ) Athénée , liv 8.

sur la Grèce. yZ cratie ( 1 ). Ils n’abusèrent point de leur puissance. L’humanité les portoit à secourir leurs concitoyens. La politique leur fit sentir que ce sont les classes indigentes de la société qui fournissent les bras, sans lesquels un état ne peut subsister. Ils eurent donc soin de prévenir la misère qui éteint les hommes ( a ) , et créèrent des magistrats dont l’unique emploi étoit de veiller aux besoins des pauvres , de leur fournir une nourriture saine, et de les employer aux travaux publics. Cette administration éclairée assura la tranquillité au sein de la République. Elle n’éprouva point ces agitations violentes, dont les secousses réitérées renversèrent celles d’Athènes et de Rome.

A la vérité , elle essuya des orages passagers. Alcibiades, à la tète d’une flotte nombreuse, la soumit aux Athéniens ; mais ayant fait un traité d’alliance avec les habitans de Bysance et de Chio, elle secoua le joug ( 3 ). Mausole s’empara de Rhodes par ruse , et y établit la tyrannie. Artémise , son épouse , usant du

( i ) Aristote , Poiiti. 1. 5.

( 2 ) SlraLon , 1. 14 .

(3) Ltia/iius. Je Rl.odiorum lllcrtate.

même stratagème , en fit périr les principaux habitans. Mais les Rhodiens chassèrent leurs tyrans, et recouvrèrent leur liberté.

Cette République jouissoit des fruits heureux de sa sagesse , lorsqu’ Antigone ( i ), jaloux de n’avoir pu la détacher de l’alliance de Ptolcmée, Roi d’Egypte, lui déclara la guerre. Il fit contre elle d’immenses préparatifs, et envoya Démétrius son fils, pour la soumettre. Ce Prince savant dans l’art de prendre les villes, assiégea Rhodes par terre et par mer. Il inventa pour la réduire de nouvelles machines. Il fit rouler au pied de ses murailles, une citadelle de bois recouverte en fer. Cet édifice , d’une grandeur prodigieuse , avoit neuf étages, et se mouvoit en tout sens. On y faisoit jouer des catapultes qui lançoient des quartiers de rochers, et des pieux ferrés d’une grandeur prodigieuse. Tandis que des béliers , longs de deux cents pieds , et poussés par mille hommes à-la-fois , sappoient les murailles , une foule d’archers , placés sur les sommets de cette tour ambulante, plongeoient sur les assiégés , et les perçoient de leurs traits. Trente mille soldats étoient occupés à mouvoir

(i) Diodore de Sicile , livre 20 y décrit ce siège fort en détail.

SURLàGrÈCE. JO

cette hélépole, à en faire jouer les machines , et combattre sous son abri. La plus forte tour de Rhodes , et une grande partie du mur , furent renverse'cs. Mais le courage d’un peuple libre triompha des flottes de Demétrius, d’une armée nombreuse qu’il avoit à sa solde, et des talens guerriers que ce grand Capitaine déploya pendant une année d’attaque. Au moment où les assiégés étoient le plus vivement pressés, quelques Sénateurs proposèrent de renverser les statues élevées dans des temps plus heureux à Antigone et à Démétrius. Le peuple rejetta ce lâche conseil, et le reprocha comme un crime. Cette générosité envers un ennemi fit honneur aux Rhodiens dans l’esprit de toute la Grèce , et l’histoire en a conservé le souvenir ( 1 ).

(2) Mitridates, qui balança long-temps la fortune des Romains, qui soumit à son em-

( 1 ) Ptolémée leur avoit rendu de grands services pendant cette guerre , en leur faisant passer des troupes et des flottes chargées de bled. Animés par la reconnoissance, ils envoyèrent consulter l’Oracle d’Ainmon ; et , sur sa réponse , ils consacrèrent , dans l’enceinte de leurs murailles, un monument magnifique , auquel ils donnèrent le nom de Ptolémée : c’éloit une place carrée , qui avoit sur chaque coté un portique d’une stade de long ( 600 pieds ). Diudore de Sicile , liv. la.

(2) siurelius T'~icior de viris iUuslribus.

y 6 Lettres

pire la Grèce et les îles de l’Archipel, vint échouer devant Rhodes ( 1 ). C. Cassius la prit pendant la guerre civile, et la dépouilla d’une partie de ses trésors. Malgré cet échec, elle se releva avec gloire , et les services qu’elle rendit aux Romains, lui firent obtenir, et sa liberté, et des villes nouvelles dans la Carie. Enfin, fidèle aux loix qui la gouvernoient, et au commerce qui entretenoit ^a puissance, elle demeura libre jusques sous l’empire de Yespasien ( 2 ), qui le premier la réduisit en province romaine. Depuis ce moment, Rhodes n’a été qu’une des belles lies de l’Archipel. Sa fortune et ses richesses se sont évanouies. 11 semble qu’en la privant de sa liberté, on ait éteint son génie, ce feu sacré qui lui avoit fait produire tant de merveilles. Les sciences , les lettres , les arts ensevelis avec elle n’y ont plus reparu.

Sous Constantin elle demeura dans le partage d’Orient. Cette division avoit afl'oibli l’empire. La lâcheté et les vices des Princes qui lui succédèrent -, l’ébranlèrent jusques dans ses fondemens. Les Arabes, conduits par l’en-

fl) Diodore de Sicile , litre lO.

(a) Suétone , vie de F 7 " espasiea , cliap. 8.

ihousiasmc que Mahomet leur avoit inspire, marchant et combattant au nom de l’interne], conquirent les plus belles provinces. La douzième année du règne de Constans (1), Mauhias , Lieutenant d’Othman , se rendit maître de Rhodes. Dans la suite , les Empereurs Grecs en classèrent les infidèles , et la gardèrent jusqu’au temps où Baudouin , devenu souverain de Constantinople, envoya un Préfet à Rhodes (2). Quelques temps après, Jean Ducas en lit la conquête. Les braves guerriers, connus alors sous le nom de Chevaliers de Saint -Jean, conduits par leur Grand- Maître , Foulques de Villaret , l’attaquèi-ent et la prirent après un sanglant combat ou l’héroïsme triompha du nombre et de la valeur (3 ). Mahomet second, qui sembloit avoir enchaîné la victoire à son char , et qui fit trembler la chrétienneté , vint ternir l’éclat de ses latiriers devant cette place défendue par un petit nombre de héros. En 1 522 , Soliman vit périr une armée nombreuse sous ses murailles. Si ce redoutable conquérant de la

( 1 ) Zonaras , si anales 3 .

(2) Nicephare Gregoras } lia. 2.

C 3 ) Paulus Langiu-s , in chnnico CUizonsi.

yS Lettres

Perse et de la Hongrie soumit Rhodes attaquée par toutes les forces des Ottomans , c’est à la honte des Princes chrétiens , qui n’envoyèrent pas un seul vaisseau au secours de ses intrépides défenseurs. Plutôt détruits que vaincus , presque tous furent ensevelis sous les débris de leurs forts. Soliman n’entra dans la ville qu’à travers des ruisseaux du sang de ses sujets. Il n’y trouva que des monceaux de ruines , et un petit nombre de Chevaliei's couverts de blessures. A leur tête paroissoit Villiers de file -Adam, vieillard célèbre, qui réunissoit au sang froid de son âge, le courage d’un héros, et la grandeur d’ame d’un sage.

Je viens d’exposer à vos regards. Madame, un court abrégé de l’histoire de Rhodes , depuis l’antiquité jusqu’au temps où elle passa sous la domination des Turcs ; il me reste à vous entretenir sur son état actuel.

J’ai l’honneur detre, etc.

sur la Grèce.

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