‹ Lettres sur la Gréce, pour servir de suite celles sur l'EgypteChapitre 7 sur 34 · LETTRE XIII · texte numérisé non relu

LETTRE XIII

A Rhodes.

J E n’ai plus à vous offrir, Madame, la description d’une ville magnifique , le tableau d’un sage gouvernement , la gloire d’une nation libre. L’ambition des Romains , la corruption des Monarques du Bas-Empire, le fanatisme des Arabes , les tremblemens de terre ont, tour-à-tour, dévaste l’île de Rhodes. Le despotisme des Turcs, succédant à ces fléaux , y a causé des maux non moins funestes. Monumens, sciences, arts, il a achevé de tout détruire.

La ville moderne , bâtie sur les ruines de l’ancienne , n’occupe pas le quart de son étendue, elle ne possède aucun monument remarquable. On n’y retrouve pas même les vestiges du théâtre, des temples, des portiques. Statues , colosses , tableaux , tout a été •enlevé ou détruit. A ces rues larges et percées

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avèc art, à ces édifices parfaitement aligne's , et dont les façades présentoient le même ordre d’architecture , ont succe'dé des rues étroites et tortueuses, des maisons sans goût, sans ordre, sans décoration. Je vous assure.

Madame, que si un Rhodien du siècle d’Alexandre revenoit de nos jours dans sa ville natale , il y seroit absolument étranger , n’y reconnoîtroit aucun monument , et se croiroit transporté dans un pays habité par des barbares. •

Les Chevaliers de Rhodes y ont laissé des traces de leur séjour. Leurs armoiries et quelques bustes des Grands-Maîtres sculptés en relief sur le marbre, décorent les façades de plusieurs bàtimens. Les murs, les tours qu’ils élevèrent subsistent encore , et portent les marques glorieuses de leur défense opiniâtre. L’Eglise de Saint-Jean a été convertie en mosquée. Le vaste hôpital où la charité chrétienne recevoit les fidèles de toutes les parties du monde, et leur fournissoit des secours, sert actuellement de grenier aux Turcs. Ces barbares le laissent dépérir , ainsi que la maison du gouvernement où l’on voit des marbres et des colonnes antiques.

Rhodes n’a plus que deux ports. Le plus petit regarde l’orient , et se nomme Darca.

Des

sur la Grèce. 3l Des rochers que la nature a places en avant, . à peu de distance l’un de l’autre, en défendent l'entrée , et n’y laissent que le passage d’un vaisseau. Des moles élevés sur les cotés le mettent à l’abri de tous les vents. Les Turcs, qui depuis la conquête de l’ile n’en ont pas ôte un grain de sable , le laissent combler peu-à-peu. 11 n’a plus de fond que pour des bâtimens marchands, encore sont-ils obliges de décharger une partie de leur cargaison avant d’y entrer. C’est - là que les navires vont carcner, et que l’on construit des caravelles pour le Grand - Seigneur. On rendrait ce joli bassin propre à recevoir de gros vaisseaux, si l’on employoit, pour le creuser , les moyens dont on se sert à Marseille et ailleurs. <t '

L’autre port est plus grand ; il porte le nom de Rhodes. Les frégates de trente canons peuvent y mouiller. Elles y sont défendues des vents d’ouest cjui , dans ces parages , rc- ; gnent neuf mois de l’année. Ceux du nord et et du nord-est y donnent à plein, et lorsqu’ils i soufflent avec force , les vaisseaux courent risque d’étre brisés contre les murs de la ville ou les rochers. Quoique Rhodes n’ait rien conservé de son antique splendeur, l’avantage de sa situation à la pointe d’un promontoire,

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ses maisons disposées en amphithéâtre J ses murailles solidement construites , ses tours . placées en avant sur des écueils, lui donnent un air de force et de puissance qui , de loin , en imposent aux yeux des navigateurs ( i ). Mais il n’y a point de troupes dans l’ile. Ses forts sont sans défenseurs, et deviendront la conquête de la première nation qui les attaquera.

Le Pacha est le gouverneur-général de l’ile.

îl jouit d’pn pouvoir absolu. Il préside à la justice civile et à la discipline militaire. Il nomme aux emplois qui viennent à vaquer, prononce la peine de mort , et est chargé d’entretenir le bon ordre dans toute l’étendue de son gouvernement. Ce premier officier , ne trouvant personne qui ose résister à ses volontés , peut s’abandonner sans crainte à tous les excès de la tyrannie.

Toutes les affaires contentieuses ressortent au tribunal d’un juge que l’on appelle Cadi. Ses décisions sont des arrêts irrévocables. 11

( I ) Les Rhodiens n'ont point de troupes dans leur île. lit ne sont point guerriers. Se sentant incapables de résister au moindre ennemi qui les attaqueroit, ils font venir, en temps de guerre , des soldats de la Caramanie , pour défendre leur ville. Ce sont des troupes indisciplinées , qui s’abandonnent à tous les excès d’une aveugle férocité, et qui sont plus à craindre aux habitans qu’aux ennemis.

v sur la Grèce. 83 ' partage aussi la justice ecclésiastique avec le Muphti. Ce dernier est l’interprète du Coran» Il préside à la religion, explique la loi divine, et le Paéha ne peut faire mourir un homme, sans qu’il ait prononcé sur la justice de la peine.

• Les Grecs et les Juifs ont un chef qu’on Homme Moutevcli. C’est leur Intendant- Général. 11 a l’inspection sur le droit de ( i ) carach (capitation imposée par le Grand- Seigneur sur ses sujets qui ne sont pas Musulmans , et que les hommes seuls payent).

Il juge les différens nés parmi eux, sans avoir besoin de recourir aux autres puissances.

Lorsque le Cadi a condamné au paiement un débiteur Grec ou Juif, il envoie sa sentence au Mouteveli , qui la fait exécuter , s’il le juge à propos. Tels sont les principaux officiers de l’île. Ils semblent tous conspirer sa ruine. Je vous en citerai quelques traits dont je puis Vous garantir la vérité.

Le sol de Rhodes est sec et sabloneux j mais les sources nombreuses qui l’arrosent , fertilisent la terre et la rendent abondante.

* Le bled y croit à merveille. Son grain jaune, pesant et rempli d’une farine blanche comme

( t ) Ce mot est arabe, il siguiiie tribut, imposition.

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la neige, fait d’excellent pain. Si l’on cultivoit la moitié des campagnes qui peuvent en produire, les Rhodiens en auroient beaucoup audelà de leur consommation , et en porteraient à l’étranger. Mais le» Turcs ne sont point cultivateurs, et les Grecs , accablés par les corvées que le Mouteveli leur impose à son profit , découragés d’ailleurs par la crainte de ne pas jouir du fruit dé leurs peines, laissent en friche des plaines superbes. Vous jugez bien , Madame , que le baclia pourrait d’un mot couvrir la terre dos trésors de l’agriculture. Il est Roi; il lui suffirait de commander, et d’assurer sa protection au laboureur ; mais il ignore si demain il sera en place , et craindroit de travailler pour son successeur. Une raison plus puissante le détermine à n’en rien faire. La misère du pays fait sa richesse. Rhodes ne fournissant pas à la nourriture de ses habitans, il envoie acheter à bon compte les bleds de la Caramanie , qui sont d’une qualité inférieure. Il les fait transporter au marché , en petite quantité , afin d’en hausser le prix. Ce qui révolte davantage , c’est que le taux mis au premier boisseau de la nouvelle récolte, sert de règle à tous ceux qui seront vendus pendant le reste de l’année. Cette loi est immuable, dût-elle faire périr

sur laGrèce. 85 une partie du peuple. Cet infâme monopole , qui enrichit promptement ceux qui l’exercent, a les suites les plus funestes. 11 tarit les sources du commerce et de l’agriculture. Il étouffe l’industrie des habitans. Que peut une nation qui manque des premiers besoins de la vie ? Quels échanges fera-t-elle avec les étrangers, si son sol ne peut la nourrir, si elle n’a ni arts, ni manufactures? Aussi le malheur publie, et une dépopulation effrayante, accusent cette administration coupable. Le tableau suivant va vous en convaincre.

L’île de Rhodes contient deux villes ; la capitale dont je viens de parler , et l’ancienne Linde. La première est habitée par des Turcs et un petit nombre de Juifs.

Cinq villages occupés par des Musulmans.

Cinq bourgs et quarante- un villages habités par des Grecs.

Nombre des Familles.

Les Turcs 4 ?°° familles.

Les Grecs 2700

Les Juifs . 100

Total 7000 familles.

En supposant cinq personnes par famille,

nous aurons 5 y 5 00 habitans ;*or, file a plus de quarante lieues de circuit. Voilà donc-

une surface immense occupée par moins deinonde que n’en contient une ville médiocre de France. INe diroit-on pas qu’à Rhodes la terre dévore ses habitans ? Point du tout, elle est féconde , elle produirait abondamment y comme autrefois , des bleds , des huiles, des vins excellons, de la cire, et même des bois de construction. C’est le despotisme, c’est le monopole des grands qui empêchent les hommes d’y naître , et qui les étouffent en naissant. Le tableau des revenus de l’ile, répond parfaitement au nombre et à la pauvreté des Rhodiens. Permettez-moi, Madame, de vous l’ofFrir. Sans ces détails les Faits que je raconte pourraient paraître incroyables.

tableau des revenus de l'ile de Rhodes .

Droits de carach ou de capitation .

De la dime sur les récoltés

4a5oo''

35oo

Sur les maisons

Sur la ferme de la cire

Sur le bétail . . . »

io3oo

QOO

Piastres ^ ou écus

Sur la ferme des bains

Sur le sel

Sur les Vignobles

Nouveau d^oit sur la tête de cha-

OOOj

de 3 liv.

Total

sur la Grèce

Voilà donc go,ooo piastres que l’ile produit au Grand- Seigneur. Il faut retrancher de cette somme celle de. . . . 555oo piastres, qui sont employées à payer les Gardiens de la Ville, des Villages , les Inspecteurs des biens de la campagne , l’entretien des Mosquées , le pain et la soupe que le Sultan fait distribuer aux pauvres. Ainsi, il n’entre réellement dans ses coffres que 54^00 piastres.

D’après ce calcul , à l’exactitude duquel vous pouvez croire , Madame , cette grande île produit moins aux Empereurs Ottomans , que des terres de quelques lieues en France ne rapportent à leurs possesseurs. Ne me demandez pas ce qu’est devenu ce peuple puissant qui, profitant de sa situation avantageuse, de ses forêts , de ses ports , des richesses de son sol , couvrit la Méditerranée de ses flottes victorieuses. Je vous l’ai dit ; il perdit sa liberté , et avec elle ses sciences et son génie. Le gouvernement des Turcs a mis le comble à ses maux ; et un petit nombre de misérables , sans commerce , sans arts , sans industrie , parce qu’ils n’ont point de propriétés, errent

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çà et là sur les plaines désolées de leur antique patrie.

Des trois villes fondées , suivant îa fable , par les enfans du Soleil , Linde seule a laiss» des vestiges remarquables. Camyre et Yalise sont absolument détruites ( i ). « En quittant » Rhodes, dit Strabon, et en naviguant le long » de la côte qu’on laisse à droite, la première » ville que l’on rencontre est Linde. Elle est » située sur une montagne au midi de file, » et en face d’Alexandrie. On y admire le » temple fameux de Minerve Lindienne bâti y par les filles de Danaüs» ( 2 ). Cadmus l’enrichit de superbes offrandes. Les habitans y consacrèrent la septième ode des olympiques de Pindare, écrite en lettre d’or (5). Les ruines de ce grand édifice se voient encore sur une colline élevée qui domine la mer.

Les débris de ses murs composés d’énormes pierres, y décèlent le goût Egyptien. Les colonnes et les autres ornemens ont été enlevés. Sur la cîme la plus élevée du rocher, on re-

( 1) Strabon, liv. *4.

( 2 ) Diodore de Sicile, Ht. 5, dit cju’il fut bâti par Danaüs lai - même.

( 3 ) Démf trii^ Triclinius.

sur laGrèce.

marque les ruines du château qui servoit de forteresse à la ville. Son enceinte est vaste et remplie de décombres.

La nouvelle Linde est située au pied de ce mont. Une baie profonde, qui s’avance dans, les terres , lui sert de port. Les vaisseaux y trouvent un bon mouillage par huit et douze brasses. Ils y sont à l’abri des vents de Sudouest qui régnent dans la plus rude saison de l’année. Au commencement de l’hiver, on jette l’ancre du côté d’un petit village, appelle- Massary. Avant la construction de Rhodes , Linde recevoit les flottes d’Egypte et de Tyr. Son commerce l’avoit enrichie. Un gouvernement éclairé, profitant de son port et de sa situation , pourroit encore la rendre florissante.

Vers le milieu de Rhodes s’élève une haute montagne qui domine toute l’île. On la nomme Artemira. Je crois que c’est le mont Atabyris dont parle Sti*abon ( 1 ). On y avoit consacré un temple à Jupiter. Cet ancien monument ne subsiste plus. Il a été remplacé par une petite chapelle où les Grecs vont en péleri-

( i ) On trouve ensuite Atabyris , mont le plus élevé du pays, sur le sommet duquel est un temple de Jupiter. Strabon , livre 14.

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nage. Artemira est fort escarpée. On peut y monter à cheval. Il faut la gravir à pied pendant quatre heures de marche pour arriver à sa cime. Lorsqu’on y est parvenu, on jouit d’un coup-d’œil magnifique. On décôuvre au bord de l’horizon vers le nord-est , les sommets de Cragus ; au nord , la côte élevée de la Caramanie ; au nord-ouest, de petites iles semées dans l’Archipel qui paroissent comme des points lumineux ;au sud-ouest, la tête du mont Ida couronnée de nuages ; au midi et au sud-est, la vaste étendue des eaux qui baignent les côtes de l’Afrique : cette perspective éloignée varie à chaque instant suivant qu’elle est plus ou moins éclairée par les rayons du soleil, et produit des scènes mobiles qui captivent les regards. L’observateur , après avoir joui de ce grand tableau, les rabaisse avec plaisir sur l’ile qu’il voit s’arrondir à ses pieds. Il apperçoit çà et là sur les monts les plus élevés des pins antiques que la Nature y a placés. Ils formoient autrefois d’épaisses forêts que les Rhodiens conservoient avec soin pour entretenir leur marine. Aujourd’hui ces beaux arbres sont clair-seme's , parce que les Turcs les employent à la construction des .

caravelles du Grand- Seigneur , et qu’ils coupent sans jamais replanter. Ces lieux solitaires

servent d’asyle à des ânes sauvages qui sont d’une grande légéreté à la course.

Au-delà de ces premières hauteurs , le terrain s’abaisse , et forme divers amphithéâtres de collines qui descendent jusqu’à la mer. Dans la plus grande partie de l’ile , la côte s’incline insensiblement, et se prolonge en pente douce jusque sous les eaux. Aussi , é presque par-tout , les vaisseaux peuvent mouiller à une encablure du rivage. La plupart des coteaux sont couverts de buissons e'pineux, ou de stériles bruyères. Quelques-uns offrent des vignobles qui produisent encore ce vin parfumé ( 1 ) que recherchoient les Anciens. Il est d’un goût fort agréable, et laisse dans la bouche un bouquet exquis. Les Rhodiens y ajoutoient le plaisir de le boire dans des coupes voluptueuses. Il seroit aisé de le multiplier, et d’en couvrir des collines d’une grande étendue qui restent sans culture.

Des sommets ombragés du mont Artemira, découlent un grand nombre de sources qui fertilisent les plaines et les vallées. On voit à l’entour des villages , quelques champs culti-

( 1 ) Pline. Le vin de Rhodes est semblable à celui de Cos. Théodore ajoute : les uns loueront le vin de Rhodes, à cause de son parfum exijuis et de son goût agréable.

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vés , et des vergers où les figuiers, les grenadiers, les orangers quoique plantés sans ordre et sans goût, n’en forment pas moins de riants ombrages. Les pêchers qui , du temps de Pline (1) ne donnoicnt point de fruits à Rhodes, sont plus féconds aujourd’hui, mais les pêches qu’ils produisent, n’ont ni 6 le goût, ni l’eau délicieuse des nôtres, parce que, dans ce pays y on ne sait point grefFer les arbres. Le palmier y fleurit comme aux. jours de Théophastre (3) , sans rapporter de fruits. Il existe sur le globe, une ligne fixée par la Nature à chaque espèce d’arbres. Au-delà de cette barrière, les uns ne croissent plus, les autres ne peuvent produire.

En parcourant l’ile , on traverse à regret de jolies vallées % où l’on ne trouve point de hameaux , point de rabanes , pas môme des traces de culture. Les roses sauvages y tapissent le pied des rochers. Les myrthes fleuris y par-

( I ) Les pêchers nous furent transmis tard, et avec diiTi— cnlté. Ils ne donnent point de fruits Jt Rhodes, qui est 1» premier lieu où on les ait transplantés d’Egypte. Pline ,1. i5, chap. i3.

( 2 ) La nature des lieux contribue infiniment à la fécondité ou à la stérilité. C’est ce que l’on voit dans le pêcher et le palmier. Ce dernier arbre porte des fruits en Egypte et dans les lieux voisins. A Rhodes , il fleurit seulement.

Fument l’air de leurs suaves émanations. Des touffes de laurier-rose y bordent les ‘ruisseaux de leurs fleurs éclatantes. Le colon v laisse la

■ terre pousser une foule de plantes inutiles , sans daigner diriger sa fécondité , et jouir de ses faveurs.

]N 'accusons point les Grecs de cette coupable indolence. Ils sont dans l’impuissance de rien tenter pour leur avantage et pour le bien public. Le monopole destructeur du Pacha, leur lie les mains. Les corvées continuelles que leur impose le Nazir, les accable de travaux. Cet Intendant de la marine les emploie, la plus grande partie de l’année , à couper les bois dont il se sert pour construire les caravelles. Ils sont obligés de les amener avec des peines infinies jusqu’à Rhodes. Savez-vous , Madame, ce qu’il donne pour le transport d’un grand arbre qui a occupé plusieurs hommes pendant un temps considérable ? Quinze sols. Savezvous maintenant combien chacune de ces poutres rendue à l’arsenal, est payée par le Grand- Seigneur ? Soixante livres tournois.

Le Nazir actuel ne sachant ni lire , ni écrire, est forcé d’employer pour ses comptes , des écrivains Grecs, qui ne cachent point ses prévarications. La paie des constructeurs qui travaillent dans les chantiers, est fixée par la

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Porte. Il la diminue de moitié. S’il vient â tomber de la pluie seulement une heure , lo travail de la journée n’est point compté. Ajoutez à cela qu’il double dans ses mémoires la nombre des ouvriers. Aussi les caravelles que l’on fait à Rhodes , sont de très-mauvais vaisseaux. Elles restent si long-temps sur le chantier , que les membrures pourrissent quelque fois avant qu’elles soient achevées, ce qui n’empéche pas de continuer l’ouvrage. C’est ainsi que le Nazir s’enrichit pi'omptement. De toutes parts les cris du désespoir s’élèvent contre ses injustices. Ils ne sont point entendus. L’infâme Ministre les a d’avance payés avec de l’or. Il a acheté par des bourses remplies, la faveur du Capitan-Pacha ; et le fruit mémo de ses crimes lui en assure l’impunité.

Il est affreux, Madame, d’arrêter ses regards sur de semblables injustices , et de songer que tous les chefs du gouvernement en sont coupables. Ces malheureux, aveuglés par l’ambition, ne songent qu’à amasser des trésors pour se procurer les emplois importans à la Cour.

Ignorent-ils donc qu’ils deviennent alors la proie du Grand-Seigneur, quides trouve criminels pour jouir de leur dépouille? Telle est. Madame, la manière dont sont administrées les provinces Ottomanes. Tout l’or qu’elles

Di

sur la Grèce. g5

possèdent vient s’engloutir à Constantinople , et tandis que la capitale regorge de richesses, elles languissent dans la pauvreté. 4 USS ‘ les peuples désespérés se révoltent de toutes parts , et agitent le trône par de violentes secousses. Aussi l’empire ébranlé jusque dans ses fondemens est sur le penchant de sa ruine. Voilà les effets du despotisme. Puissent les souverains se rappeller sans cesse qu’à mesure qu’ils rendent leur autorité plus absolue, ils perdent réellement de leur puissance , et que quand tout un peuple tremble devant eux, c’est alors qu’ils sont plus près de leur chûte.

Je finirai, Madame, cette longue lettre, en vous disant un mot du caractère national des Rhodiens. Il est , ainsi que celui des autres nations, modifié par le climat, le gouvernement et la religion. L’ile jouit d’une température délicieuse. L’air y est pur et salubre. On n’y voit point d’épidémies, à moins qu’elles ne soient apportées du dehors. Les vents d’ouest, qui régnent pendant neuf mois ,* y tempèrent les chaleurs de l’été' L’hiver n’y paroît jamais accompagné de neiges, de glaces , de frimats. Dans les jours les plus nébuleux, le soleil dissipe les nuages, et s’y montre au moins quelques heures. Le reste de l’année, il l’éclaire de ses rayons bienfaisans , il féconde

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la terre, et purifie l’air naturellement humide*. Tibère, dit Suétone (1), s’arrêta à Rhodes enchanté de la beauté du pays et de sa salubrité. Ce beau ciel, cette charmante température ont une influence marquée sur les habitans. Les Turcs nés dans l’ile, ont plus de douceur, plus de politesse, plus d’urbanité que dans les autres provinces de l’Empire.

Moins exposés que les Grecs à la rapacité des Grands, jouissant paisiblement de leurs propriétés , ils y mènent une vie heureuse au sein de leurs familles. Aussi l’on rencontre parmi eux des mœurs , de la bonne foi , de la sociabilité. Les Grecs vivent sous le même ciel ; mais accoutumés à plier sans cesse sous le sceptre de fer qui les écrase, ils deviennent faux, fourbes, menteurs. Les plus superbes des hommes dans la prospérité , ils sont vils et rampans dans le malheur. Ils ont tous les vices qui naissent de la servitude ; cependant , forcés pour ainsi dire par la nature du climat , ils se livrent par accès à la joie, mais ce n’est point cette joie pure et tranquille des Turcs, c’est une ivresse bruyante , ce sont des esclaves, qui, oubliant un moment'leur condition, dansent au milieu de leurs fers.

(i) Suétone, iu Tiljeris, chap. n.

Je

s u r • t a Grèce. 97 Je ne suis pas demeuré assez long -temps à Rhodes pour avoir pu faire moi-même toutes les observations recueillies dans cette lettre. Elles m’ont été fournies par M. Pôtonier, mon Hôte, qui a passé cinq ans dans le pays, et qui le connoît parfaitement.

J’ai l’honneur d’être , etc.

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