LETTRE XIV
A Sjmf.
J’ AV 01 s quitté avec regret, Madame, l’ile de Rhode's , où tant de faits mémorables se retraçoient à ma mémoire. Tandis que le vaisseau nous emportoit loin de ses bords, mes regards s’attachoient encore sur cette ancienne patrie des arts , et je plaignoiS sa destinée. INe reviendront-ils jamais ces temps heureux, où tous les peuples policés lui rendoient des hommages, où les talers de ses artistes, l’éloquence de ses orateurs attiroient une foule d’étrangers ? Lorsque le flambeau des sciences s’est éteint dans une contrée, est-elle donc dévouée pour jamais aux ténèbres de l’ignorance? Non. J’aime mieux croire que les beaux jours delà Grèce renaîtront, qu’un peuple ennemi du despotisme , y établissant un sage gouvernement, lui rendra ses arts* et son génie. Telles étoient les réflexions qui
sur LA Grèce. gg Vn occupoient, tandis que Je vent nous faisoit voguer à travers le détroit qui sépare Rhodes du continent d’Asie. Si cette île avoit une marine, elle se rendroit maîtresse de ce passage, et pourroit fermer à son gré l’entrée de l’Archipel du côté de l’orient. Ce poste , entre les mains *d’une autre Nation^que les Turcs , seroit d’une grande importance;
Nous avancions lentement. Le vent , arrêté par des côtes élevées, enfloit à peine nos voiles; Il cessa de souffler , et nous laissa , pendant deux jours , en calme. La mer étoit parfaitement tranquille. Elle ressembloit à une glace polie , et réfléchissoit par milliers les rayons ,du soleil. Le vaisseau immobile paroissoit cloué à sa surface. La première fois que l’on navigue dans ces parages , on se croit au milieu d’un grand lac. On est toujours environné par des îles*, oü par le Continent. La terre se découvre vers tous les points de l’horizon. Par-tout des rochers taillés à pic , ou des écueils menaçants s’offrent aux regards* Mais cette vue n’a rien d’effrayant pour les navigateurs. Ils savent que des ports nombreux leur fourniront des asyles contre la tempête.
Profitant d’une brise favorable, nous avions déjà passé Sjmé , renommée pour ses éponges.
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Nous laissions du côte du midi*, Telos dont nous appercevions le sommet au bord de l’horizon. Nous allions entrer dans le golfe de Cos , vulgairement nommé Stancho.
Je désirois ardemment voir la patrie d’Hypocrates et d’Appelles , lorsque le vent nous manqua tout-à-coup, et nous laissa à la vue de Nisiros que N eptune ( 1 ), suivant la fable, fit sortir de la mer d’un coup de trident.
Le calme dont nous jouissions étoit trompeur. 11 cachoit la tempête. L’occident se couvrit de nuages sombres , et le vent ne tarda pas à souffler, de ce point du ciel, par raffales violentes. Le Capitaine tourna surle-champ la proue du navire, et loin de chercher à gagner le port de Nisiros , il s’enfuit vent arrière, et alla se réfugier dans une anse profonde de l’ile de Symé. Ainsi, nous perdîmes dans quelques heures le chemin cjue nous avions fait en plusieurs jours.
Cette ile, qui reçut son nom de Symé ( 2 ) , fille d’Yalisus , est dans la dépendance de Rhodes. Ce n’est qu’un rocher de peu d’étendue. Le sol extrêmement pierreux , et brûlé
( 1 ) Etienne de de Bysance.
( 2 ) Idem , ibidem.
sur la Grèce.
' par l’ardeur du soleil , ne produit ni grains ni fruits. Quelques vignobles plantes parmi les rochers , y donnent de bon vin. Le reste du terrein est stérile. On n’y trouve que de la bruyère, des amandiers sauvages, des épines, et des touffes de myrthes dans les endroits humides. Les éponges, qui croissent en abondance autour de l’ile, sont l’unique ressource des habitans. Hommes, femmes, enfans, tous savent plonger. Tous vont sous les eaux chercher le seul patrimoine que la Nature leur ait laissé. Les hommes sur - tout excellent dans cet art dangereux. Ils se précipitent dans la mer, et descendent à une très-grande profondeur. Souvent ils se font violence pour retenir long-temps leur haleine, et au sortir de l’eau , ils vomissent le sang à pleine bouche. D’autre fois ils courent risque d’être dévorés par des monstres marins. Le couteau qu’ils portent à la main, seroit une arme insuffisante pour leur défense. Distinguant parfaitement les objets à travers cet élément diaphane, aussi- tôt cju’ils apperçoivent des poissons voraces , ils s’élancent avec rapidité du fond de l’abime , et dans un instant ils sont dans leur nacelle. Je tiens ces particuliarités d’un plongeur du pays. Il se plaignoit de grandes douleurs de reins, de la dureté de son état, du peu de
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profit qu’il en retiroit, et, en vérité, je croîs qu’il n’avoit pas tort. Un fils, âgé de dix ans * étoit dans sa barque. Il lui apprenoit soir métier, seul héritage qu’il pût lui laisser.
Le mauvais temps nous ayant retenu quelques jours dans le port de Symé, j’ai parcouru l’ile et je suis allé visiter le village qu’habitent les plongeurs. Tout y annonce la pauvreté et la misère. Les rues sont étroites et sales,. Les maisons ressemblent à de misérables cabanes , où la lumière du jour entre à peine.
Le peuple , l’air triste et silencieux , paroît absorbé dans le malheur. Il ne montre point cette curiosité vive qu’inspirent ordinairement des étrangers. Les hommes et les femmes y gont vêtus de la môme manière. Tous portent également la longue robe, la ceinture, et le châle autour de la tôte. On ne peut les reconnoître qu’à la différence des traits. Une maladie cruelle les désole. La lèpre , le plus hideux des fléaux qui affligent l’humanité * est très-commune à Symé. On voit les malheureuses victimes qui en sont atteintes, tendre de loin la main aux passans, et leur demander l’aumône d’une voix étouffée. Elles sont iso-r lées, et traînent dans les tourmens, les restes d’une vie affreuse, affligé du spectacle que
j’avois sous les yeux , je songeais à retourner
sur la Grèce. ioî au vaisseau , lorsqu’un Prêtre Grec m’a force, par ses instances , d’entrer chez lui. Il m’a fait asseoir sur un petit siège de bois, le seul qu’il eût dans sa maison, et s’est accroupi sur une mauvaise natte. Il m’a conté comme il étoit allé à Rome, comme il avoit fait ses études au Séminaire de la Propagande , comme on l’avoit choisi pour être le pasteur de Symé , et comme il préféroit sa patrie à tous les charmes de l’Italie. Je l’ai félicité sur son goût et ses voyages, et je me demandois intérieurement comment il étoit possible qu’on aimât un pa^ reil séjour. Ce bon papa étoit très - âgé. Une longue barbe blanche lui descendoit sur la poitrine. Son air étoit vénérable, et soit qu’il se crut heureux à la place où le Ciel ï’avoit mis , soit qu’il trouvât quelque satisfaction à parler, avec un Européen la langue italienne qu’il avoit presque oubliée depuis quarante ans d’absence de Rome, le plaisir étinceloit dans ses yeux, et il m’accabloit de complimens. Il m’a quitté un instant , s’est enfoncé dans un réduit obscur qu’il nomme sa cave y en est revenu avec une grosse cruche de vin.
Il en a versé plein une petite écuelle de bois , y a trempé les lèvres , et m’a prié de boire. La vue du vase me causoit beaucoup de répugnance. J’aurois voulu refuser. Les droits de • G 4
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l’hospitalité me le défendoit. Il ne falloit pas mécontenter mon hôte. J’ai pris la coupe de sa main] j’ai bu à sa santé : il a bu à la mienne, ,et m’a offert de recommencer. Je l’ai remercié. Je me rappelois que l’hilémon et Baucis n’oocupoient qu’une étroite chaumière , que leur table n’avoit que trois pieds, mais leurs vases, dans leur simplicité, étoient nets et luisants , et par-tout la propreté servoit de voile à l’indigence. Mon bon Vieillard étoit aussi pauvre que ce couple vertueux. Il rccevoit ses hôtes avec autant de plaisir , mais sa natte en lambeaux , son toit enfumé , sa coupe couleur de suie, n’avoient rien qui récréassent l’odorat et les jeux. Je l’ai quitté en le remerciant de sa politesse. 11 a fait des vœux pour notre heureux voyage, et nous nous sommes séparés bons amis.
J’ai ^honneur d’être avec respect, etc.
sur la Grèce.
LETTRE XV
Après trois jours de station dans le port de Symé, nous avons mis à la voile. Nous comptions remonter le golfe de Cos , nous élever au nord de l’île, et de-là, voguer vers Candie. Dans cette position , les vents d’ouest auroient cessé de nous être contraires. Mais un génie malfaisant nous attendoit à l’ouverture du détroit. Deux fois il nous en a défendu l’entrée , deux fois il nous a repoussés vers Nisiros. Le Capitaine a regardé cette oppositiou comme un arrêt du destin , et passant à la pointe méridionale de Stanco , a porté droit vers l’ile de Crète. Le vent soulïloit avec force de la partie du nord-ouest. Les vagues battoient violemment le flanc du navire, et quelquefois brisoient sur le pont avec fracas. Pendant la nuit nous avons eu une alarme. Une grosse lame est entrée dans la chambre du Capitaine, où je couchois. Mon domestique , qui avoit son
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lit à la porte , en a été inondé ; il s’est e'veillé en sursaut, s’est cru abirné dans la mer, et a poussé un cri e'pouventable. Je me suis levé avec effroi ; et , voyant la chambre pleine d’eau , j’ai pensé que le vaisseau s’entrouvroit. Bientôt nous avons été rassurés. L’écoutille ouverte avoit laissé entrer la vague. On l’a fermée, et nous sommes demeurés tranquilles.
Au point du jour nous avons découvert l’Ue de Dia , vulgairement appellée Standié. C’estlà qu’abordent les vaisseaux destinés pour Candie. Ils sont obligés d’y décharger une partie de leurs marchandises , parce que le port de la capitale , presque comblé depuis la conquête des Ottomans, ne peut pas recevoir des bàtimens de deux cens tonneaux en pleine charge. Nous voguions avec vitesse, et nous espérions enfin arriver au terme de nos désirs. Tout le monde était dans la joie, et l’on se félicitoit d’avance. Nous n’avions pas pour une heure de route, lorsque tout-à-coup le vent a passé dans l’ouest, et est devenu très- violent. Le navire a commencé à dériver, et au doux espoir a succédé la tristesse. Le Capitaine a fait des efforts pour, se maintenir à cette hauteur. Il a couru des bordées , pendant lesquelles nous approchions assez de l’ile de Crète, pour découvrir la verdure qui descendoit di*.
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sur la Grèce. . 107
sommet des coteaux jusqu’aux bords de la mer. Cette vue charmante ne faisoit qu’irriter nos désirs. Pendant deux jours et deux nuits, nous avons louvoyé devant Standié , sans pouvoir atteindre le port.
Le vent ayant renforcé , la mer est devenue furieuse. Les flots rouloient sur le pont. Le navire trop chargé gouvernoit mal, et sembloit prêt à être englouti; il disparoissoit quelquefois au milieu des montagnes liquides qui le couvroient de toutes parts. Le Capitaine cédant à la fortune, a tourné vent-arrière, et a dirigé vers l’ile de Casos. Alors nous avons marchè^vec beaucoup de vitesse , et, dans peu d’heures, les rochers qui forment la rade se sont découverts à nos regards. La mer y brisoit avec un bruit horrible, et des flots d’écume s’élevoient à une grande hauteur. A mesure que nous avancions, le spectacle paroissoit plus effrayant. Aucun des gens de l’équipage ne connoissoit cette rade, de manière qu’en entrant ils ne savoient où mouiller. Ils ont voulu jetter l’ancre en dedans de l’écueil situé à l’Occident, et ont failli de nous faire périr. Nous nous sommes trouvés en un instant au milieu de brisans presque à fleur d’eau. Tout l’équipage a pâli. Sur-le-champ on a changé la barre du gouvernail , et nous n’avons évité le naufrage
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que de la longueur du navire. S’il n’eût pas obe'i à la manœuvre, il se précipitait sur des rocs aigus qui l’auroicnt brisé en mille pièces. Une grosse barque qui étoit à l’ancre , derrière un îlot placé au nord de la rade, nous a sauvés en nous indiquant le vrai mouillage.
Voilà quarante - cinq jours , Madame, que nous tenons la mer. Toujours ballottés par les vents , chasses d’ile en ile , de contrée en. contrée , nous cherchons Candie , comme disse cherchoit itaque. De jour en jour ses voyages acquièrent plus de vraisemblance dans mon esprit. Il est vrai que nos marins sont dignes des jours d’Homère. Au moindre jnauvais temps ils courent se cacher dans un port.
Depuis notre départ d’Alexandrie , un Capitaine Français auroitfait six fois le voyage de Crète.
La superstition de ces Grecs égale leur ignorance. Réellement ils croient leur navire enchanté. Ils me voient de mauvais œil , et je crains qu’ils ne me regardent comme l’auteur du charme. Fanatiques à l’excès, ils peuvent s’imaginer qu’un hérétique cause toutes leurs disgrâces, et qu’en le jettant à la mer le ciel cessera d’être courroucé contre eux. Quoiqu’il en soit, ils sont allés chercher, en bateau, un papas Grec pour détruire l’enchantement. TI
vient d’aborder en habit de cérémonie. Il tient d’une main un encensoir, et de l’autre un goupillon. Une longue étole pend sur sa robe noire.
Sa longue barbe , ses sourcils froncés , son bonnet qui s'élève en pointe, lui donnentl’airunpeu magicien. Un jeune enfant marche devant lui avec un bassin rempli d’eau bénite. Le -grave papas a commencé par asperger notre chambre sans épargner aucun des assistants. Il a béni, nous, les ponts, les mats, les cordages. Il a récité force oraisons où il conjure satan. Ensuite il a parcouru tout le navire, l’encensoir à la main , et en brûlant des parfums. Chacun de nous en a eu sa part , car il a fallu se laisser encenser. Après que la cérémonie a été finie, le Prêtre nous a présenté un petit bassin ou l’on a mis quelques pièces de monnoie. Il s’en est retourné en nous* promettant un voyage heureux et beaucoup de prospérités. Les matelots se croyant désensorcelés paroissent satisfaits. Ne voient-ils donc pas que leur inexpérience dans l’art de la navigation , est le seul charme qui les empêche d’avancer ? Non sans doute : un pareil jugement suppose des eonnoissances qu’ils n'ont pas. La superstition est la fille de l’ignprance ; elle naquit avec le genre humain, et ne s’éteindra qu’avec lui. Les Grecs, doués d’une imagination vive et sensible, pa- •
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roissent y avoir etc plus sujets que les autres peuples , comme l’attestent une foule de temples élevés à N eptune , dans les lies de l’Archipel , et le sacrifice d’Iphigénie immolée pour obtenir des vents favorables.
J’ai l’honneur d’être, etc.
sur la Grèce.
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