‹ Lettres sur la guerre de 1870Chapitre 2 sur 3 · DEUXIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME LETTRE

Aux Populations Allemandes. ^

La guerre que TAUemagne fait aujourd’hui à la France ne ressemble à aucune de celles qui l’ont précédée dans l’histoire des peuples modernes.

Ce n’est pas une armée aux prises avec une armée sous l’impulsion de deux gouvernements animés l’un contre l’autre par des ambitions rivales ou des intérêts opposés ; ce sont deux nations qui luttent entre elles avec toutes leurs forces et toute leur population virile et dont la plus favorisée par le sort des batailles se montre décidée à ne lâcher sa proie que lorsqu’elle pourra se figurer qu’eUe a cessé d’exister. Puisque ces deux nations sont du nombre de celles qui passent pour les plus éclairées et les plus intelligentes, il faut bien supposer qu’elles ont conscience de leur œuvre, que ce sont elles qui l’ont voulue, sachant pourquoi elles l’ont voulue et la veulent encore à cette heure.

De notre côté et dans la situation où nous sommes, l’explication n'est que trop facile ; la France est eu armes pour reconquérir son territoire submergé sous

le Ilot de rinvasion. Elle défend non seulement son honneur et son indépendance, mais son existence même menacée par le siège de sa capitale et par l’interruption de tout commerce entre sa tête et ses membres. Mais vous. Allemands, quel motif vous pousse à travailler à votre ruine ? Quel avantage trouvez vous à poursuivre cette guerre d’extermination qui vous a déjà coûté de si cruels sacrifices et qui. sans compter l’inconstance de la fortune des combats, ne saurait se prolonger sans attirer sur vos têtes autant de souffrances et de misères que vous en faites peser sur les nôtres?

Des politiques intéressés et des écrivains complaisants exploitant d’anciens souvenirs, nous ont représentés à vos yeux comme vos ennemis implacables, occupés sans cesse à ternir votre gloire, à troubler votre repos et à conspirer contre votre puissance. Si la France, depuis la fin du premier empire, a eu à se reprocher quelque passion au sujet de ses voisins, c’a été son admiration sans bornes pour l’Allemagne, sa foi aveugle dans la puissance de son génie et son désir imprudent de l’imiter en toutes choses. Toutes les générations qui ont passé par nos écoles depuis 1815 jusqu’à ces dernières années ont été bercées en quelque sorte aux noms de vos poètes, de vos historiens, de vos philosophes, de vos érudits, de vos critiques. On ne croyait pouvoir atteindre à un rang un peu élevé dans une branche quelconque des connaissances humaines qu’en subissant le contrôle et en puisant aux sources de la science allemande. Quels artistes ont jamais excité plus d’enthousiasme parmi nous que Mozart, Beethoven, Meyerbeer ? U semblait que leurs divines mélodies fussent douées du pouvoir, non de rapprocher mais de confondre les âmes des deux nations.

La politique ne faisait rien pour se mettre en travers (le cette pente g(*n(irale des esprits. Rappelez-vous les dix huit aniKjes du reigne pacifique de Louis Philippe, agite seulement en 1840 par un léger souffle de passions guerrières quand la France se crut menacée d’une nouvelle coalition européenne. Rappelez-vous les paroles de paix et les protestations d’amitié que liamartine, alors ministre des affaires étrangères et membre du gouvernement provisoire, adressait aux puissances le lendemain de la révolution de février. Lorsque trois ans plus tard, la république était déjà en fait remplacée par l’empire et qu’il ne s’agissait plus que d’inscrire cette substitution dans la loi, quelles furent les paroles, que prononça le futur empereur? « L’empire c’est la paix. » Sincère ou non, cette déclaration était jugée nécessaire pour gagner l’opinion publique sur laquelle le nouveau gouvernement sentait le besoin de s’appuyer.

Si la France avait nourri quelque dessein contre l’intégrité ou l’indépendance de l’Allemagne; si cette ambition, non moins folle que coupable avait été, comme le supposent vos hommes d’état et vos publicistes, un des traits caractéristiques de notre esprit national, comment le gouvernement français aurait-il proposé il y a quelques années un congrès pour assurer à l’Europe une paix durable ? Comment presqu’à la veille de la crise que nous traversons, auraiyi commencé à négocier avec les puissances étrangères une réduction de l’armement général et une paix A la fois moins précaire et moins onéreuse pour les peuples ? Enfin comment le parlement français, quand il eut repris sur les affaires du pays un légitime ascendant jugea-tril opportun de diminuer de dix mille hommes le contingent annuel de

notre ai-me'e? Ces faits sont plus éloquents que tous les discours, ils attestent que la France n’a jamais songé depuis plus d’un demi siècle qu’à vivre en bons termes avec ses voisins des deux rives du Rhin.

Ce ne sont point pourtant les provocations qui lui ont manqué et il lui fallait pour y résister plus de fermeté et de raison qu’à une nation d’humeur moins bouillante. Mais savez vous d’où venaient ces provocations ? Elles partaient de votre côté. Si paradoxale que puisse paraître aujourd’hui cette allégation à ceux qui ne jugent les hommes et les choses que sur l’apparence, elle n’est que l’expression exacte de la vérité. Ce sont vos érudits et vos publicistes qui, substituant à l’idée morale de la patrie le principe physiologique et l’instinct bestial de la race, en ont tiré cette conséquence menaçante pour la paix, insultante pour la France que toutes les provinces de race allemande, de langue allemande, et au premier rang parmi elles la Lorraine et l’Alsace, devaient faire corps avec l’Allemagne et passer après la restauration de l'empire germanique, sous la domination des nouveaux Césars.

Cette prétention ne demeura pas longtemps à l’état de théorie; elle gagna une portion considérable de l’opinion, eUe fut soutenue publiquement par le parti soit disant libéral au sein du parlement éphémère de Francfort. Mais ce n’est ni la puissance de l’opinion, ni celle des assemblées délibérantes qui furent appelées à la traduire en fait ; cette tâche était réservée au roi de Prusse, qui l’accomplit à sou profit par la grâce du fusil à aiguille et du canon d’acier. Ce prince aussi pieux que désintéressé, sous prétexte qu’il ne pouvait se dispenser d’exécuter les ordres du Ciel, incorpora

une partie des Etats de l’Allemagne dans ses propres Etats et enlaça les antres dans un réseau fédéral, que M.r de Bismark avait fabriqué avec tent d’art, que leurs droits souverains se résumaient tout entiers dans la faculté de choisir entre l’annexion et l’obéissance.

La France ne pouvait assister avec indifférence à cette œuvre de la ruse et de la force. C’était la politique de conquête qui se dressait vers ses frontières en plein XIX^ siècle, la menaçant indirectement dans deux de ses provinces les plus patriotiques et les plus vaillantes. Cependant elle ne sortit point de son attitude inoffensive. C’est même à ce moment, après la bataille de Sadowa qui nous intéressait beaucoup plus que M.r de Bismark ne veut en convenir, qu’elle réduisit ses forces et demanda A l'Europe de l’imiter. Le cœur tout rempli de ces patriotiques angoisses dont M.r Rouher parlait un jour à la tribune du Corps législatif, elle a su se contenir, dans l’intérêt de la paix et de sea institutions régénérées.

Qu’est-ce donc qui a poussé son gouvernement et ses deux assemblées A se départir subitement de cette régie de sagesse ? On ne l’a pas assez dit, ou dans le déchaînement des passions on ne l’a pas assez remarqué, ce qui nous a mis les armes A la main, c’est une provocation purement prussienne, et non seulement prussienne, mais personnelle au roi GuiUaume. Je veux parler de l’acceptation du trône d’Espagne par un prince de Hohenzollern. On se demande en vain ce que l’Allemagne ce que la Confédération du Nord, la Bavière le Wurtemberg, le Grand duché de Bade avaient à voir dans cette affaire. De notre côté, après que le prince de HohenzoUern eut retiré sa candidature, nous n’avions aucun motif de mettre en avant d’autres exigences.

Mais des deux, parts, l’amour propi’e national était trop irrité pour écouter les conseils soit de la justice, soit de la patience.

•’ Le crime du gouvernement français (car son imprévoyance et sa précipitation ne peuvent être qualifiés autrement) c’est d’avoir déclaré la guerre sans y être préparé, tandis qu’il devait s’y préparer en laissant à d’autres, qui n’y auraient point failli, le soin de la lui déclarer. Il prenait le rôle apparent d’agresseur lorsqu’en réalité il se bornait à repousser l’agression. Mais ce crime du gouvernement français, la France et lui même l’ont assez expié. Les désastres de Freischwiller et de Sedan, la capitulation encore inexpliquée de l’armée du Rhin, la reddition de Metz, de Strasbourg et de tant d’autres villes fortes, l’Empereur tombé du trône et captif en Allemagne avec trois maréchaux, plusieurs milliers d’oificiers et la plus grande partie de ses troupes, n’est-ce pas assez pour l’honneur de vos armes ? Que voulez vous de plus et qu’attendez vous désormais de cette guerre odieuse qui n’a déjà que trop duré?

Ne regardez pas seulement le mal que vous nous faites, songez à celui que vous vous faites à vous mêmes. Pensez à ces femmes, à ces enfants qui pleurent sur votre absence, bien heureux encore quand ils n’ont pas à pleurer votre mort. Représentez vous la misère, l’abandon de la plupart d’entre eux, vos ateliers dépeuplés, vos champs privés de culture, votre commerce ruiné pendant que votre sang coule à grands flots sur les champs de bataille et que la maladie aggravée par la douleur de l’exil sévit dans vos rangs. 11 y a quelque chose qui vous atteint encore plus profondément que ces souffrances réunies de l’àme et du corps, c’est le

rôle qu’on vous fait jouer dans cette invasion sans exemple. Vous n’êtes plus des soldats, encore moins «les citoyens d’une nation civilisée, qui respectant les principes les plus universellement reconnus du droit» «les gens, ne font la guerre qu’à l’Etat avec lequel ils sont en hostilité, ne se battent que contre des armées, ne s’attaquent qu’à des forces publiques, ne détruisent que des remparts et des citadelles. On a fait de vous, si fiers de votre science, de votre piété, de votre moralité, de votre douceur naturelle, des hordes de sauvages qui n’ont gardé de la civilisation que la puissance du mal. Le pillage, la dévastation, l’incen«iie, le massacre des populations inoffensives, tels sont vos exploits habituels et les moyens par lesquels vous espérez rendre cher à nos départements de l’Est le souvenir de leur origine germanique. Sachez le bien, il n’y a pas de règlements militaires qui puissent effacer les lois de la nature ; chacun de nos paysans fusillés après le combat pour avoir défendu sa maison, sa femme et ses enfants, est la victime d’un lâche assassinat qui crie vengeance devant Dieu et devant la postérité.

Mais comment respecteriez vous les lois de l’humanité envers ceux qu’on vous représente comme vos ennemis, quand les souverains d’Allemagne vos seigneurs et maîtres, les respectent si peu envers vous ? A voir avec quelle promptitude, avec quelle gaieté de cœur, ils lèvent chaque jour contre nous de nouvelles armées et appellent successivement sous les drapeaux, toute la population virile de votre pays, on dirait que la vie humaine est absolument sans prix à leurs yeux et que de leurs bien aimés sujets ils ne sauraient faire un meilleur usage que de les précipiter comme un vil engrais sur une terre étrangère dont ils convoitent la possession.

Afin (le vous faire prendre en patience cette humiliante condition et les cruels sacrifices qu’elle vous impose, on s’adresse à votre orgueil, on essaie de vous (Enivrer avec les fumcies de la gloire, on vous montre la Lorraine et l’Alsace définitivement acquises à l’Allemagne, la France descendue au rang de puissance de second ordre et même, si l’on défère au vœu de M.r de Molkte, anéantie comme nation ; enfin l’empire germanique réédifié sur de nouvelles bases et devenu l’ai'bitre du monde.

Vous oubliez qu’on appartient une nation ou à ime autre par son cœur, par son esprit, par son éducation, par ses mœurs, non par la race d’où l’on est issu dans un passé plus ou moins éloigné. Or, la Lorraine et l’Alsace, déjà si françaises avant la guerre,^ vous avez achevé de les séparer de vous par vos eïaètions et vos violences ; vous leur avez rendu odieux le nom de la patrie de leurs ancêtres. Mais quand vous devriez les garder, qu’est ce que vous gagneriez à cette conquête? En serez vous plus riches? plus heureux et surtout plus libres ? Ceux d’entre vous dont les ossements seront restés' en France renaîtront-ils à la vie? Aux veuves rendra-t-on leurs maris et aux orphelins leurs, pères?

La conquête de la Lorraine et de l’Alsace, si elle doit se réaliser, ne saurait qu’accroître le poids de votre servitude et détruire les derniers vestiges de vos nationalités respectives. Enivré de son triomphe qu’il n’attribuera qu’à ses armes , et songeant à d’autres contrées où l’on parle plus ou moins la langue allemande, le roi de Prusse ne permettra pas que le régime militaire qui lui a si bien réussi puisse être entamé

ou compromis par les libertés politiques. Il sera le souverain militaire, ou ce qui est la même chose, le souverain absolu de l’Allemagne, devenue une caserne prussienne. Les princes et les ducs qui régnent actuellement sur vous, du moins en apparence, seront encore moins que ses vassaux, ils seront ses officiers, et obéiront au commandement des généraux prussiens, despotes subalternes flont nous connaissons maintenant aussi bien que vous la dureté et l’arrogance.

Si jamais comme on vous le promet (il fondrait dire comme on vous en menace), un tel pouvoir obtient la prépondérance dans la politique européenne, c’en est fait de toute liberté et de toute justice dans le monde. La partie la plus civilisée du genre humain sera livrée à la discrétion de la force brutale ; l’Allemagne au lieu de continuer verser sur elle la lumière de son intelligence et de sa science, sera l’instrument de son abrutissement.

Quant à la France, nul autre qu’elle même ne lui assignera son rang parmi les puissances. Si grands que soient nos revers et quelqu’aflliction que puisse lui réserver encore, en dépit de son héroisme, la fortune des combats, on ne lui fera pas accepter des conditions contraires à son honneur. Ou elle restera digne de son nom ou elle cessera d’exister. Et qui donc si ce n’est un despote infatué de lui même et dévoré d’une ambition criminelle, peut désirer son abaissement ou sa ruine? Les peuples au contraire sont intéressés A, conserver à leur œuvre commune, œuvre d’affranchissement et de progrès, le concours de son libre et brillant génie.

Ad* Franck* de l’Institut.

TROIXIÈME LETTRE

Aux Puissances Neutres.

Peuples et Souverains de L’Europe !

Le jour où. il fut reconnu impossible d’apaiser par la diplomatie le conflit qui venait d’éclater entre la France et l’Allemagne, vos gouvernements firent acte d’humanité et de sagesse en se déclarant pour la plus sévère neutralité. La guerre est un tel fléau que, lorsqu’on n’a pu l’empêcher, il faut mettre toute son autorité et toute son industrie à la circonscrire. Puis, on pouvait espérer qu’au temps où nous vivons, une guerre entre deux nations qui tiennent un si haut rang dans la civilisation européenne, et que les stériles calamités de la guerre ont déjà si souvent et si cruellement éprouvées, n’excéderait point les limites autorisées par la douceur générale des mœurs et les principes aujourd’hui les plus accrédités du droit des gens. Cette illusion n’est plus permise. La lutte, du côté de la Prusse et des peuples allemands asservis i\ son ambition, a revêtu un caractère d’acharnement qui, depuis l’invasion de l’empire romain et la guerre de cent ans, ne s’est plus présenté dans l’histoire. Au point où elle est arrivée, elle ne peut

plus être continuée sans honte pour les autres puissances de l’Europe et sans péril imminent pour leur indépendance.

/ La maxime égoïste de quelques publicistes : « Chacun pour soi; chacun chez soi, » n’est pas plus acceptable dans les relations internationales que dans celles de la vie privée ; elle n’a été mise en pratique dans aucun temps, et elle est aujourd'hui d’une application plus difficile que jamais. Les Etats européens, sans préjudice des droits attachés à leur souveraineté respective, forment une société dont les membres liés par une solidarité tacite, sont obligés de respecter et de faire respecter les uns à l’égard des autres certaines lois générales d’humanité, de justice, de bonne foi, de moralité politique. Celui d’entre eux qui commet ou qui prépare contre ces lois quelque grave attentat, encourt non seulement la réprobation des autres, mais leur action répressive. C’est ainsi qu'en 1827, trois grandes puissances unirent leurs forces pour délivrer la Grèce d'une oppression devenue intolérable. C’est ainsi que, plus tard, la France et l’Angleterre s’entendirent pour amener, autant qu’ü était en leur pouvoir, la suppression de la traite des nègres et pour abolir, dans leurs colonies transatlantiques, la dangereuse autant que criminelle institution de l’esclavage. C’est ainsi encore que, dans un temps plus rapproché de nous, les deux grandes puissances de l’Occident, après avoir arraché la Grèce à la tyrannie ottomane, sauvèrent l’empire ottoman de la destruction ou de la mutilation dont il était menacé par un voisin redoutable et placèrent son existence sous la sauvegarde générale de l’Europe.

Mais quoi ! 1’ a|^ui que l’Europe a prêté à la race

noire , au petit peuple hellène , au gouvernement du Sultan, elle le refiiserait à la France écrasée par un ennemi implacable, à la France ensanglantée, dévastée, ruinée, mise au pillage sur la plus grande partie de son territoire, et poursuivie, malgré ses offres de paix, par une guerre d’extermination ! Lorsqu’on voit un homme en tenant un autre accroupi sous ses genoux et lui déchirant à coups de couteau la tête et les membres, chacun se hâte de mettre un terme à cette scène hideuse. Celui qui se contenterait de la regarder tranquillement blesserait les plus saintes lois de l’humanité et man- , querait de respect envers lui-même. Cependant, si l’on en excepte une tentative avortée de timides négociations, telle est depuis plusieurs mois la conduite des puissances européennes à l’égard de la France aux prises avec l’AUemagne. La victime est-elle moins intéressante, ses droits sont-ils moins incontestables, ou moins sacrés parce que, au lieu d’un individu, c’est une nation de trente-huit millions d’àmes? Cette nation est celle que son ennemi lui-même appellait dernièrement « la noble nation française » , celle qui a donné son nom aux croisades, celle qui a régné au XVII® siècle par sa langue, sa littérature, sa philosophie, l’élégance incomparable de ses mœurs, beaucoup plus que par les armes victorieuses de son grand roi ; celle qui pendant le siècle suivant a donné à la société et à l’esprit humain la conscience de leurs droits, et qui, jusque dans les excès où elle a porté alternativement la domination ou la révolte, a toujours été entraînée par quelque généreuse illusion ; celle qui, à une époque plus l’approchée, après avoir aidé à la naissance de la République des Etats- Unis, a concouru pour une part importante à l’éman-

cipation de la Grèce et de la Belgique, a sauvé avec l’Angleterre la prépondérance civilisatrice de l’Occident a provoqué au profit de la liberté commerciale la réforme du droit maritime, a contribué à créer l’Italie indépendante et constitutionnelle, et, avec la coopération de son alliée la Grande Bretagne, a ouvert la Chine aux produits et aux idées des peuples chrétiens. En regard de ses services, la Prusse serait bien embarrassée de citer les siens. C’est précisément pour cette raison qu’elle a juré de l’abaisser ou de la détruire.

» Mais détournons nos regards des deux parties belligérantes pour les porter sur la guerre elle-même. En remontant le cours du temps jusqu’à une certaine hauteur, on ne pourrait rencontrer d’aussi barbares, on n’en a jamais vu d’aussi sanglantes. C’est la barbarie elle-même employant, au profit de son œuvre de destruction toutes les ressources de la civilisation, tous les secrets de la science. 11 n’y a pas un principe du droit des gens tel que nous le comprenons aujourd’hui, qui ne soit constamment violé par les armées allemandes. Cependant, je ne m’arrêterai point aux atrocités qu’elles commettent chaque jour. Le tableau qu’en pourrait tracer une plume française paraîtrait suspect, en dépit de la plus scrupuleuse fidélité. Je me bornerai à signaler deux faits généraux qu’il est absolument impossible de contester, parce qu’ils dominent et expliquent tous les autres, parce qu’ils forment la trame de la tragédie sans précédent à laquelle nous assistons. L’un de ces faits, c’est la prodigalité affrayante avec laquelle on dispose de la vie humaine ; l’autre c’est la substitution de la nation armée aux armées permanentes.

. J1 faut remonter jusqu’au despotisme asiatique, jusqu’à

l’invasion de la Grèce par Darius et par Xercès, pour voir rangées en ordre de bataille, des masses aussi compactes que celles dont le roi de Prusse a submergé notre territoire. Ce rapprochement suffit pour mettre * en évidence la barbarie et l’immoralité de ce système. Qu’y a t-il, en effet, de plus barbare et de plus immoral que de mettre ainsi aux prises et, par conséquent, de vouer à la mort plusieurs millions d’hommes pour déplacer de quelques kilomètres les frontières qui séparent deux grandes et intelligentes nations? Il vaudrait bien mieux les réunir dans l’exercice des arts de la paix et dans l’œuvre indéfinie de leur commun perfectionnement. Que la guerre entre la France et l’Allemagne continue encore quelques temps dans les mêmes proportions, et bientôt, qu’elle qu’en soit l’issue définitive, il n’y aura plus de différence entre le vaincu et le vainqueur. Des deux côtés il ne restera que des femmes, ides enfants, des infirmes et des vieillards.

Ce criminel gaspillage de la fleur des populations, n’est que la conséquence de l’organisation militaire de la Prusse, et imposée par la Prusse à toute l’Allemagne : je veux parler de la substitution ou ce qui revient au même de l’adjonction de la nation armée à l’armée permanente. Quand un prince ambitieux, dont la volonté n’est pas trop génée par les institutions libérales de son pays, se voit sous la main de telles forces, comment résisteraitril à la tentation d’en faire usage pour s’agrandir ? Il cherche alors autour de lui un voisin moins bien préparé pour en faire sa proie, quœrens quem devoi'et, et s’il est habile ou bien conseillé, il attend qu’une conjoncture heureuse ou l’irritation provoquée par son attitude menaçante lui permette de se

précipiter sur, elle. C’est ce qui est arrivé au roi Guillaume, d’abord avec la Danemark, ensuite avec l’Autriche, et enfin avec la France.

» On s’est demandé, et l’on se demande encore tous les jours, si la guerre de 1870 a été déclarée par l’empereur Napoléon, dans un intérêt purement dynastique, ou si elle a été voulue pai* la nation française. Tout en partageant la conviction, d’abord acceptée par le roi Guillaume lui même, que l’immense majorité des Français, les paysans, les commerçants, les industriels, ne désiraient que la paix, je ferai remarquer que la question n’est pas là, ou qu’en la réduisant à ces termes, on n’en saisit que le petit côté. La guerre a été rendue inévitable par le formidable ai’mement de l’Allemagne et par la concentration de toutes ses forces entre les mains d’un roi conquérant, au nom duquel on déclarait naguère, en plein Parlement, que la conquête était un droit.

Une nation de quarante millions d’àmes où, jusqu’à l’àge de cinquante ans, tous les hommes valides sont soldats, et où vient se joindre à la puissance du nombre, celle des armes les plus perfectionnées, celle des engins les plus terribles, n’est-ce-pas un péril, une menace, une (provocation perpétuels pour les nations voisines!' N’est-ce-pas un fléau et un scandale pour le monde civilisé? Pour être en mesure de lutter contre de telles forces, pour ne pas s’exposer à en être accablé à la suite d’un conflit imprévu, chaque Eîtat devra être constitué de la même manière, devra être armé dans les mêmes proportions, devra se tenir à la hauteur de tous les progrès de l’art militaire, devra chercher) pour plus de sûreté, à les dépasser. La conséquence de cette funeste

émulation se prosente d’elle-mênie à l’esprit. L’activité, l’intelligence, l’industrie des peuples seront tournées tout entières vers la guerre.

La richesse publique ira s’enfouir dans les arsenaux ou sera dilapidée en expériences faites au profit de la destruction. Les haines nationales, les ambitions sanguinaires, retrouveront leur énergie perdue. La politesse des mœurs, la délicatesse de l’esprit, la dignité morale de l’individu et les droits politiques de la société disparaîtront devant la discipline de la caserne et des camps. Ce sera un retour complet à la barbarie. Ce sera, comme dans les plus mauvais jours du moyen âge, la guerre en permanence, mais sans la trêve de Dieu.

Constituée comme elle l’est par la guerre et pour la conquête, la Prusse ne prend plus la peine de dissimuler son but et met son langage d’accord avec sa conduite. Ne tenant nul compte des sentiments, du libre arbitre, de l’esprit des populations, ne regardant les hommes que comme un accessoire de la terre ou comme un vil bétail qu’on se passe de main en main, elle réclame la Lorraine et l’Alsace comme sa propriété. Non seulement elle ne comprend pas ou feint de ne pas comprendre que la France ne pourrait sans crime livrer une partie de ses enfants à leurs oppresseurs et à leurs bourreaux, mais elle a perdu le sens moral à ce point qu’elle accuse d’ambition et d’égoïsme le gouvernement qui refuse de se rendre l’instrument de cette trahison. C’est sur lui qu’elle fait retomber le sang versé par ses armes. En vérité, cela serait absimde si ce n’était odieux.

Résolue à poursuivre l’accomplissement de ses desseins par tous les moyens, la Prusse s’est fait un droit de la guerre à son usage. Les excès et les crimes autrefois

commis, au mépris des chefs, par une soldatesque ivre de sang et avide de pillage, elle les fait entrer dans son plan de campagne, elle les prescrit d’avance par des ordres émanés de son quartier général (1). Une ^ proposition d’armistice, même si elle lui est présentée par les principales puissances, n’est acceptée par elle qu’en des termes qui la changent en capitulation. Elle se prépare depuis trois mois au bombardement de Paris, une ville de deux millions d’habitants, qui réunit dans son sein les plus précieux monuments de la civilisation moderne, et d’avance elle y invite comme h un spectacle les princes d’Allemagne dont elle a fait ses serviteurs.

Ah ! si les puissances de l’Europe souffrent cet acte de vandalisme et ce colossal attentat contre l’humanité, la postérité les en déclarera complices, l’histoire impartiale, la conscience du genre humain les enveloppera dans la honte dont elle imprimera les stigmates sur le nom de la Prusse, sur la mémoire du roi Guillaume et celle de M.r de Bismarck.

Mais ce n’est pas seulement dans l’intérêt de son honneur, c’est bien plus encore pour sauver son indéjiendance que l’Europe libérale et constitutionelle doit se hâter d’intervenir entre la France et son ennemie. Supposez, en effet, la France déchue de son rang et ré(ïuite i\ l’impuissance, qu’est-ce qui empêchera la Prusse, fiu nom de l’Allemagne, désormais absorbée dans son sein, de donner plus d’extension au principe qu’elle invoque aujourd’hui contre la Lorraine et l’Alsace?

(1) Voyez, dans le Moniteur Universel du 5 décembre 1870, la circulaire que M.' Chaudordy, délégué du ministre des affaires étrangères, adresse aux agents de la France à l’étranger.

Elle revendiquera donc, comme pai’tie intégrante de son territoire ou de celui du futur empire germanique, toutes les provinces et tous les Etats qui ont le malheur de parler allemand. Voici d’abord les cantons allemands de la Suisse, puis les Flandres et la Hollande, car enfin le flamand et le hollandais ne sont que des dialectes de la langue qu’on parle à Berlin. 11 n’y aura aucune raison de s’arrêter en si beau chemin. On fera la réflexion, si elle n’est déjà faite aujourd’hui, que l’archiduché d’Autriche, détaché du patrimoine des Hapsbourg, est un fleuron nécessaire à la couronne du nouvel empire. On fera de la monarchie austro-hongroise un Etat roaygare et Slave, et si l’on veut user de magnanimité envers le souverain dépossédé, on lui rendra, à titre de compensation, le royaume Lombard-Vénitien. Ce sera un nouveau coup porté à la France. On démolira son œuvre après l’avoir renversée elle même.

• On se gardera bien de demander à la Russie ses provinces allemandes de la Baltique. Tout au contraire, on tendra, ou on a déjà tendu au czar une main fraternelle. Pénétré comme on l’est de l’esprit et du langage des Ecritures, on lui donnera le même conseil que le patriarche Abraham donne à Loth: « Etends-toi à « l’Orient, tandis que je m’étendrai à l’Occident, et qu’il « n’y ait pas de querelle entre moi et mon frère. * La Russie à été un peu trop pressée de mettre cette convention en pratique. Elle a étendu la main sur la mer Noire et sur Constantinople, tandis que la Prusse était encore occupée sous les murs de Paris. Mais on lui a fait entendre raison. Elle acceptera la conférence dont la fière Angleterre, après avoir touché la garde de son épée, se montre disposée à se contenter. Mais si Paris

devait succomber > entraînant dans sa chute toute la France, la mer Noire, qu’on n’en doute pas, deviendrait un lac russe ; un ge'néral russe ou un grand duc serait gouverneur de Constantinople, et l’Angleterre, re'signe'e sinon satisfaite, ne pouvant rivaliser d’influence avec les deux grands empires, se contenterait d’étre un peuple de fabricants et de marchands. La France ne serait plus là pour faire avec elle une nouvelle campagne de Crime'e.

Que l’Angleterre, l’Autriche et l’Italie y pensent bien pendant qu’il en est temps encore. La France tombée, il n’y a plus d’obstacle aux deux ambitions coalisées de la Prusse et de la Russie. Le militarisme prussien et le despotisme moscovite devenus prépondérants en Europe, c’en est fait de l’indépendance des autres nations, c’en est fait de toute liberté dans le monde.

Ad. Franck, de l’Institut.

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