LETTRE XI
M. DEVILLE A MISS FANNY
Paris , 14 août 182t.
Vos miniatures, aimable Fanny, sont d’un effet agréable , mais votre travail est un peu maigre : encore une fois moins d’eau dans votre pinceau , ne vous pressez point de polir, vous avez cherché par le fini à atteindre l’effet de vos modèles : ils sont cependant moins terminés que ce que vous m’envoyez. Le charme que vous y trouvez tient à légalité du travail, à la franchise des tons , à la pureté delà forme. Ne perdez jamais de vue le dessin, et tâchez en peignant, sans arrêter sèchement le trait, de l’indiquer toujours. Vos ombres ne sont point assez vigoureuses ,
vos demi-teintes pas assez transparentes, et les lumières manquent de piquant, parcequ’elles ne sont pas justes à leurs places, et quelles sont généralement trop étendues. Pour qu’un portrait, sur-tout celui d’une femme, soit d’un effet agréable, il faut que la majeure partie de la tête soit couverte d’une légère demiteinte , et que les ombres et les lumières soient très resserrées'.
Le même principe est appliquable aux draperies, et généralement à tout ce que nous voulons exprimer en peinture.
J’ai cru m’apercevoir que vous aviez employé trop de couleur dans vos gouaches, tâchez d’en mettre moins; vous les harmoniserez plus facilement avec les chairs.
J’écris aujourd’hui à M. de Saint-Rémi
pour le féliciter du hasard qui l’a mis en rapport avec monsieur votre père. J’ap-
précie tellement le mérite de ce jeune
homme, que je n’hésite pas à lui adresser en même temps une lettre de recommandation , qu’il s’empressera, je suis sûr, de rem ettre à son adresse ; et j’aime à croire que monsieur votre père m’enaura obligation. M. de Saint-Rémi joint au ton et aux habitudes de la bonne compagnie, tous les avantages qu’un heureux naturel et un esprit précoce peuvent retirer d’une excellente éducation ; son goût et sa fortune l’ont mis à même de voyager avec fruit, et d’acheter , toutes les fois qu’il en a eu l’occasion, de bons tableaux d’anciens maîtres ; il possède en outre , une collection intéressante des productions de l’école moderne. Je le croyois en Italie; sans cela je n’eusse pas manqué de vous le recommander, en apprenant que vous aviez fixé votre résidence en Tourraine. Nous aurons recours à lui , lorsque je vous ferai peindre d’après l’huile : en attendant je l’engage à vous prêter ses
miniatures ; elles sont toutes faites de la main des meilleurs maîtres: vous distinguerez aisément celles d’Isabey; un dessin pur, un coloris harmonieux, des poses gracieuses et toujours variées , des draperies ajustées avec un goût exquis, des accessoires , des fonds qui ne laissent rien à desirer, attestent à tous les yeux la supériorité incontestable d’un homme de génie qui réunit à la connoissance approfondie de son art, une puissance de conception et de couleur qui n’est égalée que par la grâce et la facilité de son exécution. Cet artiste, auquel j’ai l’obligation du peu que je sais , a tous les droits possibles à mon admiration; et personne n’a été plus à même que moi de juger de l’étendue de son talent.
Il est redevable à la nature d’une heureuse organisation qui le rend apte à réussir dans tout cequ’il entreprend; mais s’il n’avoit pas joint à cet avantage une
activité infatigable , s’il n’avoit pas , à l’envie des David, des Gérard, etc., etc., puisé la connoissance de son art dans les meilleures sources, il ne seroit point arrivé à cette éminence de talent qui lui assigne, à l’aide des ingénieuses compositions dont il est l’auteur, une place honorable parmi les peintres d’histoire.
Si cela ne s eloignoit pas trop de mon sujet, je pourrois encore vous entretenir long-temps de ses productions dans bien d’autres genres.
Il a peint le paysage , les marines , les intérieurs , avec également de succès ; nous reviendrons à lui lorsque nous parlerons de l’aquarelle.
La peinture en miniature dans laquelle il a eu tant de vogue, et dont il s’occupe peu actuellement, lui a cependant l’obligation , en grande partie , des progrès qu’elle a faits en France depuis trente ans. C’êst sous ses yeux que se sont formés
plusieurs artistes de mérite dans ce genre: parmi eux se trouve M. Aubry, qui luimême est le chef d’une école d’où sont sortis MM. Saint, Millet, etc., etc.
Je ne cloute point que vous ne soyez frappée, en considérant les miniatures d’Augustin , du fini précieux qui distingue ses ouvrages. Ce mérite, que personne n’a possédé au même point, ne nuit en rien chez lui à la fraîcheur des tons, à la vigueur et à la transparence des ombres : ses accessoires sont traités avec adresse et ne le cèdent en rien , pour l’exécution, à celle de ses carnations. On peut avec raison l’appeler le Gerard-Dow de la miniature; il m’a toujours paru très difficile à copier. Cependant Mademoiselle Lizinka , son élève , dont les productions ont récemment enlevé, à juste titre, tant de suffrages, prouve qu’on peut l’approcher sous quelques rapports , peu t-êtremêmele surpasser sous d’autres.
Vous trouverez plus de facilité à copier Saint : son travail est large et hardi, son coloris pur et brillant, ses têtes sont parfaitement dessinées et pleines d’expression : il gouache dans la perfection, drape avec noblesse, et se fait remarquer généralement par un ton chaud et lumineux.
La manière dont vous vous êtes acquittée jusqua présent de ce que je vous ai donné à faire, m’engage à vous laisser choisir dans la collection de M. de Saint- Rémi la miniature qui vous inspirera davantage.
Pour vous faciliter la copie de ces ouvrages , je vous donnerai dans ma prochaine lettre quelques instructions indispensables sur la manière de rendre les effets de quelques étoffes de soie, sur ceux des dorures, des plumes , des gazes , des dentelles. Adieu charmante Fanny, vous êtes en bon chemin ; du courage ,