LETTRE XII
M. DEVILLE A MISS FANNY
Paris, 1er septembre 1821.
Parmi les objets que je vous ai envoyés, mon aimable élève , il y en a dont nous n’avons pas encore fait usage , mais qui ne tarderont point à trouver leur emploi : celui de la loupe , par exemple , vous deviendra indispensable ; ne m’en voulez pas cependant, personne ne rend plus de justice d’ailleurs à la beau té etau pouvoir de vos yeux; mais cet instrument pourra d’abord vous être utile pour démêler dans votre modèle le système de carnation employé par le maître que vous voudrez copier. Il vous sera nécessaire pour donner à votre ouvrage le fini
convenable et pour toucher juste certaines parties de la tête et quelquefois des accessoires: je dois cependant vous avertir pour le bien de votre vue et celui même de votre peinture, de ne vous en servir que le plus rarement possible ; ce que 1 on fait sans loupe est toujours peint plus grassement et avec plus d’harmonie: prenez pour règle de n’y avoir recours que lorsque vos yeux ne vous indiqueront plus rien à faire. Vous retirerez aussi de la caisse qui contient tous ces objets, une petite bouteille de gomme arabique dissoute dans de beau avec une quantité de sucre candi équivalente au quart de celle de la gomme; cette préparation est de toute nécessité pour broyer les couleurs avant de les mettre sur la palette. Il arrive aussi qu’en peignant et sur-tout en se servantdes gouaches, qu’on a besoin d’en ajouter encore pour certaines touches. Vous trouverez égale-
ment quelques couleurs dans des godets de porcelaine qui nous seront nécessaires aujourd’hui et qui ne se trouvent point sur les palettes de gouache : tels sont la gomme-gutte et le vert de vessie , etc. Je n’ai point encore eu occasion de vous parler de la manière de préparer et de finir des cheveux blonds; avant de passer aux étoffes, je vous en entretiendrai un moment.
Pour réussir à exprimer en peinture des cheveux de ce genre , il vous faudra en dessiner les masses le plus purement possible , les couvrir d’une teinte générale sans cependant en perdre le contour. Vous composerez cette teinte d’un peu d’ocre jaune , de noir , et d’une légère pointe de laque. Vous préparerez les ombres avec du noir de l’outremer et du bistre. Vous les pointillerez avec des eaux colorées, en réservant toujours
vos lumières, et les finirez le plus qui!
vous sera possible, sans cependant perdre la transparence. Si vous couvriez trop vos lumières , elles deviendroient lourdes , lorsque vous y mettrez les touches de gouache. Quand ces cheveux seront bien avancés, c’est-à-dire lorsqu’à l’aide du fini, ils seront devenus bien flous, bien soyeux, vous prendrez un pinceau de petit gris court ; vous ferez une teinte avec de l’ocre jaune et du blanc, et vous glacerez légèrement les clairs que vous avez réservés; vous ajouterez un peu plus de blanc à cette même teinte, pour revenir sur les grandes lumières : vous toucherez ensuite les principales vigueurs avec du bistre et du précipité bien gommés.
Passons aux étoffes, et essayons de faire un velours noir. Pour réussir, il faut d’abord couvrir votre ivoire d’une teinte lo-
cale faite avec du noir de bougie très peu gommé; vous l’unirez autant que possible. Vous accuserez vos ombres avec du
noir mêlé d’indigo un peu plus gommé.
Vous indiquerez vos lumières avec un mélange de noir et de blanc demi-gommé, auquel vous ajouterez un peu de brun rouge et d’ocre jaune. Vous aurez soin de bien passer, à l’aide d’un ton mixte, vos dernières teintés avec vos clairs. Vous ajouterez ensuite un peu de blanc à cette même teinte , et vous en toucherez vos lumières leplus franchement possible. Pour terminer, vous reviendrez sur les ombres avec un mélange de noir d’indigo et de précipité le plus gommé possible. Il faudra ensuite glacer les reflets avec un peu de laque mêlée de brun de Vandick ou de terre de Sienne brûlée.
Si vous voulez faire un velours violet, vous prendrez de l’indigo et du carmin pour couvrir votre ivoire aussi également que vous pourrez, en évitant avec soin les épaisseurs : vous dessinerez les ombres par-dessus, avec du noir et du car-
min plus gommés que la teinte locale.
Pour les dernières teintes , vous vous servirez de carmin et de blanc demi-gommés mêlés avec un peu de bleu de Prusse. Vous ajouterez à ce mélange un peu de blanc et de carmin pour toucher les lumières. Vous harmoniserez les ombres avec un peu de précipité violet très gommé. Si vous trouvez que les lumières soient trop crues, vous les glacerez avec un peu de carmin ou de laque bien gommés.
Le velours vert se prépare avec du bleu de Prusse et de l’orpin rouge. Cette première teinte couchée et bien uniment étendue, on dessine les ombres avec du noir et du précipité. On prend ensuite du blanc un peu gommé avec du bleu de Prusse pour indiquer les lumières. On glace le tout avec du vert de vessie le plus beau possible. On peut encore revenir sur les grandes lumières avec un mélange
de blanc et d’outremer, et les glacer de nouveau , mais très légèrement avec du vert de vessie.
Si vous avez un velours rouge à faire, vous ferez un ton local avec du carmin et un peu debrun rouge : vous emploierez cette teinte avec beaucoup de précaution, et vous ne reviendrez par-dessus, que lorsqu’elle sera bien sèche ; cette couleur étant difficile à gouacher. Vous dessinerez les ombres avec du précipité bien gommé. Pour les touches les plus fermes, vous indiquerez les lumières avec du carmin pur. Vous piquerez ensuite les points les plus brillants avec du blanc pur, que vous reglacerez légèrement encore avec du carmin. Les modèles que vous copiez, vous indiqueront assez la manière de placer vos clairs dans les velours. Cependant il est assez à propos de vous faire apercevoir que cette étoffe n’a de brillant que dans les reflets , et quelle
diffère , dans les effets , de toutes les autres.
Il est très difficile de rendre les effets du satin blanc avec la gouache , on y ar- j rive plus tôt en pointillant les ombres , les î demi-teintes, et touchant les lumières j avec du blanc. Pour y réussir il faut d’a- S bord accuser avec exactitude , par le dessin , les plis que forme votre étoffe : pour faire les demi -teintes argentines qui se trouvent dans cette étoffe, vous prendrez un peu d’outremer , très peu de laque, et une pointe d’ocre jaune; pour les parties plus fermes vous vous servirez de jaune doré , de noir, et d’outremer ; vous aurez soin de faire participer le satin dans les reflets du ton des objets qui l’environnent; lorsque vous l’aurez ainsi ébauché, vous préparerez les lumières avec du blanc un peu gommé, que vous unirez le plus possible : vous finirez les demi-teintes avec les mêmes
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couleurs qui vous ont servi pour les commencer , en y ajoutant seulement un peu d’outremer; vous terminerez les grands brillants avec du blanc non gommé et les ombres avec du bistre, de l’outremer, et du précipité. Les satins de couleur, ainsi que beaucoup d’autres étoffes de soie, peuvent se faire en les gouachant. L’expérience que vous acquerrez en copiant la nature que vous étudierez ensuite, vous guidera pour la combinaison de vos couleurs et du travail. Les règles que je vous donne, ainsi que je vous l’ai dit pour les carnations , ne sont point invariables : elles n’ont d’autre but que de diriger vos premiers pas et de vous faciliter l’intelligence des modèles que vous avez sous les yeux. C’est dans cette intention seulement, que je veux, avant de terminer cette lettre, vous donner encore quelques renseignements pour rendre d’autres accessoires qui se
présentent souvent dans la composition
d’un portrait.
Pour faire les plumes blanches, vous en dessinerez le contour et le mouvement avec soin : vous les ébaucherez ensuite avec de l’outremer, un peu d’ocre, et une pointe de laque. Vous les pointillerez bien légèrement par-tout, sans vous inquiéter d’abord des détails ; puis vous déterminerez les masses, en aj outant un peu de noir à votre première teinte. Vous pourrez après cela commencer à mettre les blancs avec précaution , et indiquer légèrement les brins qui s’échappent sur le fond ou sur les draperies : ensuite vous dessinerez, à l’aide d’un pinceau plus ferme, leur mouvement et les lignes qu’ils forment dans le corps de la plume 5 vous aurez soin d’éviter les sécheresses; vous toucherez les fermetés avec du précipité et vous re-
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viendrez sur les lumières avec du blanc non gommé.
Lorsque vous aurez une broderie ou quelque autre dorure à appliquer pardessus une draperie ou un fond gouache , vous dessinerez la forme de ce que vous avez à faire avec de l’ocre de rue , vous ébaucherez avec ce même ton ; vous ferez les demi- teintes avec du bistre et de la terre de Sienne brûlée , les lumières avec de l’ocre jaune et du bleu; vous piquerez les ombres avec du précipité et un peu de bistre : ces dernières touches devront être bien gommées. Les grands brillants se font avec du bleû mêlé avec un peu de gomme gutte.
Pour faire les mêmes dorures au pointillé, vous vous contenterez de les préparer avec un simple lavis de terre de Sienne non brûlée, et vous reviendrez par-dessus de la manière ci-dessus.
J’ai déjà eu occasion , en vous envoyant une ébauche, de vous parler de la manière de préparer les linges ; j’ajouterai à ce que je vous ai dit quelques observations qui vous seront utiles pour les bien exécuter : les ombres des draperies blanches participent toujours du fond et des objets environnants, le bleu n’étant point regardé comme couleur, il s’ensuivroit que les ombres seroient toutes noires si elles n’étoientpas reflétées par d’autres objets dont elles empruntent les couleurs. La mousseline, à cause de la transparence, participe beaucoup du ton des chairs quelle approche, et bien davantage encore lorsqu’elle les recouvre; cette étoffe prenant peu de lumière, les ombres doivent par conséquent en être très douces ; les dentelles , les tuls, et les gazes se font par-dessus les objets sur lesquels on les ajuste: on pique du blanc vif sur les lumières , et
l’on se sert des couleurs de dessous, pour former les ombres : elles doivent tirer un peu sur le roux, qui est la couleur dominante de ces sortes de draperies. Si par exemple, vous voulez faire une garniture de dentelle , ou de tulle sur une robe violette ; et que cette garniture , par les différents plis qu elle peut faire, remonte sur les chairs, il faut que les ombres portées sur les chairs soient d’un gris roux ; et que celles qui seront sur la robe soient d’un gris violet; parceque alors le ton devient mixte, puisqu’il participe du ton des chairs, de celui de la robe et de la couleur du tulle, qui est gris dans les ombres. Si vous avez à faire un collier de perles, vous dessinerez laforme de chaque perle avec de l’outremer ; vous ferez l’ombre avec un peu de terre de Sienne et d’outremer ; le reflet avec de l’ocre ; 1 ombre portée avec de la terre de Sienne , dont vous fondrez l’extrémité
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avec de l’outremer; la demi-teinte du côté du clair, se fait avec de l’outremer ; et la lumière se touche avec du blanc.
Vous aurez soin de proportionner la vigueur des ombres à la grosseur de la perle»
Lorsqu’on a des perles à faire dans les cheveux par-dessus le fond, ou appliquées sur des draperies, on enlève avec la pointe d’un pinceau mouillé , à la place où l’on veut faire la perle , la couleur qui se trouve au-dessous, jusqu’à ce que l’ivoire qui sert de ton local, reparoisse; ensuite on les fait avec les mêmes tons que ceux que je viens d’indiquer, en observant sur-tout, lorsqu’elles sont un peu grosses, de les faire participer dans les reflets des objets qui les avoisinent.
Vous avez plus de vertu et de patience que moi, ma chère élève, si vous n’êtes pas horriblement ennuyée de cette longue lettre : je suis rendu et je n’aurai le
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courage de reprendre la plume, que lorsque j’aurai de vos nouvelles: n’oubliez pas d’y joindre quelques uns de vos ouvrages , pour que j’aie le plaisir de vous gronder.
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