‹ Lettres sur la miniatureChapitre 9 sur 21 · LETTRE IX · texte numérisé non relu

LETTRE IX

M. DEVILLE A MISS FANNY

Paris , le io juillet 1821.

Voici des palettes et une liste de couleurs qui vont vous fournir de nouvelles ressources, mais en même temps de nouveaux écueils. L’emploi des couleurs de gouache est tout-à-fait différent de celui qui vous a été indiqué pour les carnations. La manière de s’en servir se rapproche beaucoup de celle avec laquelle on manie les couleurs à l’huile. Les peintres de paysages s’en servent avec succès en France ; il y a même en Italie des peintres de figures qui font des groupes à la gouache , et ces productions ne sont pas sans mérite. L’usage de ces couleurs

est de toute nécessité pour la miniature, si l’on veut arriver à un grand effet ; et il sera presque impossible de bien copier un tableau à l’huile sans les employer.

Elles ont en outre un grand avantage lorsqu’on s’en est rendu bien maître par l’usage : c’est celui de faire plus promptement. Elles offrent une grande difficulté au peintre en miniature , que je ne saurois trop tôt vous faire connoître , afin que vous prêtiez la plus grande attention aux moyens que je vous indiquerai pour les surmonter. Lorsque je vous ai expliqué la manière de colorer vos chairs, vous avez vu qu’on n’obtient les lumières qu’à l’aide, de la transparence des couleurs et de la blancheur naturelle de l’ivoire ; dans la gouache, au contraire, on le couvre tout-à-fait, et l’on n’obtient de relief qu’à l’aide des tons plus ou moins lumineux qu’on emploie. De ces deux systèmes si opposés et rapprochés en même

temps sur le petit espace que comporte nécessairement une miniature , résulte la difficulté d’arriver à un ensemble harmonieux si indispensable cependant pour le charme de la peinture et limitation parfaite de la nature.

Avant de nous servir de ces couleurs, il faut les connoître. Voici le nom de celles dont je vous conseille l’emploi :

Blanc léger.

Ocre jaune.

Ocre de rue.

Orpin jaune.

Orpin rouge.

Terre de Sienne brûlée.

Brun rouge.

Vermillon.

Laque.

Carmin.

Indigo.

Bleu de Prusse.

Bistre.

Terre de Cologne.

Noir de bougie.

Gomme-gutte.

Vert de vessie.

Précipité violet.

Vous ferez bien encore, avant de commencer à gouaclier, de couper votre ivoire suivant la forme que vous desirez donnera votre portrait. Vous vous servirez

pour cela de ciseaux; et vous aurez soin, pour que votre ivoire n éclaté pas, de le couper de manière à ce que la pointe des ciseaux soit toujours dirigée vers le centre, de quelque côté que vous coupiez.

Il faudra ensuite le coller sur une feuille de carton bien blanc , et proportionnée , pour l’épaisseur, à la grandeur de votre miniature.

Vous vous servirez pour cela d’une colle très blanche, telle que celle faite avec de l’empois ; vous le mettrez pendant quelques heures sous presse. Quelques peintres font usage de paillon ou de feuilles d’argent qu’ils placent entre l’ivoire et le carton , pour donner de l’éclat à la peinture; mais l’effet en est peu sensible; et ce métal, étant sujet à changer de couleur, en produit ensuite un très mauvais et très apparent sur la peinture.

Lorsque vous aurez un fond ou une draperie à gouaclier, vous commencerez

par faire sur votre palette un mélange cjui approche le plus possible du ton général de l’objet que vous voulez peindre, en observant cependant qu’d vaut mieux ébaucher avec une teinte un peu plus foncée, qu’un peu trop claire, par la raison qu’il est toujours plus facile de revenir en clair qu’en vigueur sur une gouache. Vous devez aussi, dans ce genre de peinture, vous rappeler le principe que je vous ai donné pour peindre les chairs, celui de n’humecter votre pinceau que juste autant qu’il sera nécessaire pour manier la couleur. Il vous faudra peut-être employer un peu plus d’eau pour composer votre mélange, que pour l’appliquer sur l’ivoire ■ mais vous aurez soin de ne commencer à peindre qu après que vous l’aurez laissé s’évaporer un peu : moins votre couleur sera humide en l’employant, mieux et plus vite en même temps vous peindrez. Nou,s

allons passer de ces données générales à leur application ; et pour cela je vous ai envoyé un portrait d’homme largement fait, mais terminé. J’ai choisi la tête d’un brun, parceque les cheveux noirs se détachent plus aisément sur un fond gouaché. Vous ferez bien, si vous avez envie de conserver la copie que vous en ferez, de vous procurer d’avance une glace de la même grandeur que votre modèle.

Lorsque vous aurez fait votre esquisse, vous vous servirez de cette même glace pour tracer la forme de votre portrait sur 1 ivoire, à l’aide d’un crayon de mine de plomb. Vous aurez soin de la tracer de manière à ce que la tête soit dans tous les sens à la même distance de l’ovale que dans votre modèle. Lorsque vous ferez d après nature, vous vous apercevrez combien il est important pour la grâce d’un portrait que la tête soit bien à sa place. On la rapproche plus ou moins de

îa bordure d’en haut, suivant la taille de la personne ; mais dans aucun cas elle ne peut y toucher, et il doit toujours y avoir au moins l’espace de deux parties qui équivalent, comme vous le savez, à la moitié de la tète.

Vous ébaucherez avec soin votre tète :

vous consulterez attentivement votre modèle pour les tons à employer; et tout en visant à un travail propre et égal, vous

ne le serrerez pas trop , et vous ne vous presserez pas de le polir. Lorsqu on s occupe du fi ni trop tôt, il en résulte qu on est obligé de revenir de nouveau avec de larges touches pour lui donner de la vigueur : la peinture devientalors lourde de

ton , et les ombres sont rarement transparentes. Vous ébaucherez les cheveux avec

du noir mêlé de bistre, et vous reviendrez ensuite dans certaines parties avec du noir pur. Vous aurez ensuite, en les terminant, à y mêler quelques glacis de

précipité et de terre de Sienne bien gommés. Pour le fond, vous ferez, à l’aide d’un gros pinceau, sur votre palette de gouache, un mélange de blanc, de noir, d’ocre, de rue, et de terre de Cologne, auquel vous mêlerez une légère quantité d’indigo; vous comparerez l’effet de ce mélange avec le fond de votre modèle ; et si vous le trouvez conforme , vous prendrez un pinceau de petit-gris dont la pointe ne soit pas trop grosse; vous vous en servirez pour promener avec précaution autour de votre tête et des épaules le ton du fond ; vous tâcherez d’altérer le moins possible les masses des cheveux et le contour des épaules; vous ne vous désolerez pas cepandant si, en employant pour la première fois ces couleurs , vous neles maniez pas aussi adroitement quevousle désireriez: il y a du remède à tout, en peinture et sur-tout en miniature, lorsqu’on a du zèle et de la patience. Mais conti-

nuons notre opération. Vous pouvez ac- ; tuellement vous saisir d’un pinceau plus gros et étendre votre couleur par hachures larges et courtes, mais placées à j côté les unes des autres.

Lorsque ce premier travail sera parfai- j tentent sec, vous reviendrez de la même manière par-dessus, sans jamais passer deux fois de suite sur le même endroit, pour ne pas enlever. Vous recommencerez ainsi jusqu’à ce que votre ivoire ne paroisse plus nulle part ; si vous apercevez ensuite quelques inégalités ou épaisseurs causées par des corps étrangers mêlés à vos couleurs, ou par l’incertitude de votre travail, vous pourrez, lorsque votre fond sera parfaitement sec, vous servir pour l’unir du plat de la lame d’un grattoir. Pour imiter cette variété de tons que vous voyez dans votre modèle, pour détacher votre tête et pour donner de la transparence et du vague à tout votre

ous ferez un ton grisâtre à l’aide ic, de noir, et d’une petite pointe : vous en prendrez très peu dans os pinceau; vous aurez soin de pase même pinceau sur un papier ou .es coins extérieurs de votre ivoire, r enlever ce qu’il y auroit de trop en leur; et vous toucherez ensuite avec ifîance et légèreté cependant, les par- ‘S du fond qui se rapprochent de la

;te.

Votre modèle, en le consultant, vous indiquera s’il faut y revenir. Vous passerez dans les autres parties quelques glacis d’ocre ou de terre de Sienne mêlés toujours d’un peu de blanc, pour pouvoir les manier. Ces dernières touches doivent se donner franchement ; mais il faut, pour ainsi dire, n’employer que des eaux colorées, et se rappeler, comme je vous ai dit plus haut, de faire autant que possible juste de ton ; mais si vous devez

vous en éloigner, que ce ne soit pas en mettant trop de blanc. Pour faire l’habit qui est bleu, vous prendrez de l’indigo, de la laque, et un peu de blanc pour la teinte locale ; pour les ombres , du noir et de l’indigo légèrement gommés : pour les lumières, vous ajouterez un peu plus de blanc que dans la teinte locale. Vous finirez vos lumières avec un plus petit pinceau. Pour que l’habit ne se détache pas trop sèchement, vous passerez sur les bords qui touchent au fond un léger glacis , fait avec les couleurs qui ont servi pour peindre l’un et l’autre. Il faut aussi éviter autant que possible, sur- tout dans les portraits de femme, que le fond gouacbé arrive jusqu’au bord des chairs; vous remplirez cet espace à l’aide d’un travail pointillé fait avec le ton du fond un peu éclairci : c’est le seul moyen de bien harmoniser les carnations avec la gouache. Pour terminer les cheveux dont

je vous ai expliqué la préparation et dont les lumières sont gouachées, vous ferez un mélange composé de blanc, d’indigo, de brun rouge, et d’ocre; vous toucherez avec un pinceau presque sec et très légèrement les masses de cheveux où vous avez reserve les lumières ; vous ajouterez ensuite un peu de blanc a ce même mélange, et vous vous en servirez pour toucher de nouveau les masses qui viennent le plus en avant. Pour rendre les petites mèches qui sont faites par-dessus le fond , et qui donnent de la légèreté,, vous vous servirez d un ton un peu plus clair que celui des cheveux, autrement elles parottroient sur la gouache beaucoup trop foncées, et n auroient point la transparence que vous leur voyez dans la nature.

Voici, mon aimable élève, une bien longue lettre qui a pu vous ennuyer beaucoup, mais à laquelle vous serez cependant obligée de revenir souvent. Je suis

-y 4 LETTRES

impatient cle recevoir de vos nouvelles et de juger de vos progrès. Excusez l’in- ; sipidité de mon style et la monotonie de mes recommandations ; elles vous prouvent que je vise plus à vous être utile qu’à paroître agréable.

LETTRE X

MISS FANNY A M. DEVILLE

Au château de Reauregard, le a3 juillet 1821.

Vous me jugez donc Lien légère et bien inconstante dans mes goûts, mon cher M. Deville , si vous croyez être obligé de me faire des excuses pour le zèle que vous voulez bien mettre à me donner vos instructions. C’est moi au contraire qui dois être pénétrée de reconnoissancqpour vos bontés. Comment pourrai-je jamais reconnoître de pareils services , et vous dédommager de l’emploi d’un temps précieux que vous dérobez pour moi à vos occupations, et même à

vos amis ? je n’ignore point d’ailleurs tout ce qu’a de fastidieux pour un artiste , d’être obligé de revenir sur des principes qu’il a répétés si souvent dans sa vie ; je les entends pour la première fois , et c’est de la bouche d’un ami. Je brûle d’en profiter : jugez à présent qui de nous deux doit des excuses à l’autre. Ne craignez donc point, mon cher maître, de m’instruire et de me gronder, lorsque je ne ferai pas bien; je pourrai souvent manquer d’adresse, mais jamais de bonne volonté. Déjà quelques personnes instruites par mon père de mes occupations journalières, m’ont témoigné le désir de voir mes ouvrages. Je n’ai point voulu céder à leurs instances, parceque je sais que, mérités ou non, on me feroit des compliments, et je n’en veux point. Cependant un certain M. de Saint-Rémi que mon père a rencontré dans une des pre-

mières maisons de la ville voisine, lui a offert de mettre à sa disposition quelques modèles, tant à l’huile qu’en miniature:

mon père l’a remercié de cette offre obligeante, et lui a dit que vous aviez la bonté de m’en procurer. Aussitôt qu’il vous a entendu nommer, il a dit vous connoître beaucoup, et s’est étendu d une manière qui prouve son goût , tant sur vos qualités personnelles, que sur le mérite de vos productions, et celui de votre méthode, ïl ne m’en faut pas davantage pour me prévenir en faveur de son esprit et de son j ugement ; aussi ne serai-je pas fâchée , si l’occasion s’en présente , de l’entendre parler peinture et de voir sa collection ; on dit qu’il est possesseur de belles miniatures , faites par Isabey, Augustin , Guérin, et quelques autres maîtres dont je vous ai entendu souvent faire l eloge.

Je vous envoie mes ouvrages : ne m’é-

Page 1