‹ Lettres sur la miniatureChapitre 12 sur 21 · LETTRE XIII · texte numérisé non relu

LETTRE XIII

MISS FANNY A M. DEVILLE

Au château de Beauregard, le 25 septembre 1821.

Vous êtes la bonté même, mon cher M. Deville ; et dussê-je vous fatiguer en vous le répétant, je ne puis me dispenser de vous dire encore combien je suis pénétrée de reconnoissance pour le désintéressement avec lequel vous voulez bien consacrer à mon instruction un temps aussi précieux que le vôtre. J’admire sur-tout, dans vos avis, la manière prévoyante avec laquelle vous ne cessez de me guider: plus je vais, et plus je sens combien il est important de ne pas s’en écarter. Entraînée quelquefois par mon

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impatience, j’ai osé vouloir abréger ; j’ai employé des couleurs qui ne m’étoient point indiquées , dans l’espérance d’arri» ver plus tôt à l’effet auquel je visois ; mais j’ai toujours été punie de ma désobéissance, et il m’a fallu gratter, laver, enle-f ver tout ce que j ’avois fait, et recommencer tout de nouveau. Faute avouée est à demi pardonnée : vous m’excuserez , je l’espère ; vous ne m’abandonnerez point au moment où j’ai le plus besoin de vous, et où je me sens plus disposée que jamais à suivre scrupuleusement vos conseils.

Mon père est dans l’enchantement de M. de Saint-Rémi, et me charge de vous remercier de lui avoir fourni l’occasion de faire plus particulièrement sa connoissance. J’étois allée passer deux jours chez une amie, lorsqu’il s’est présenté; mais si j’en dois croire mon père , c’est un homme accompli. Ses connoissances en peinture sont incontestables. Il est

d’une amabilité, d’une tournure dont rien n’approche ; et pour vous expliquer en un mot cet enthousiasme , vous saurez qu’on lui a montré mes ébauches, et qu’il les a trouvées charmantes. Il n’en faut pas davantage aux yeux de mon père pour l’avoir complètement séduit. Quant à moi , je suis à l’abri de ce danger, car ce charmant cavalier est déjà bien loin de nous. Des affaires de famille l’ont forcé à partir subitement pour le midi de la France; et il a été obligé de prendre congé dès sa première visite. Il a eu la bonté de laisser à notre disposition sa galerie et toute son habitation, qui est, m’a-t-on dit, délicieuse. Ayant appris que nous avions le projet de changer de demeure, il a sollicité mon père de venir habiter son château pendant son absence. Ses vives instances, et sur-tout le désir de me procurer l’avantage de visiter souvent cette galerie , et de travailler au mi-

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lieu clés chefs-d’œuvre qui la composent, ont déterminé mon père à accepter ses offres ; et je me fais un grand plaisir d’aller au moins la visiter le plus tôt possible. Depuis son départ, j’ai reçu l’envoi de toutes ses miniatures , auxquelles il a joint une lettre fort obligeante, dont je lui pardonne l’extrême galanterie, en faveur de la justice qu il se plaît à vous y rendre. Je saisis cette occasion pour vous donner un démenti formel; et je vous l’envoie pour vous prouver qu’il n’y a pas que moi qui suis, pour me servir de votre expression , entichée de votre mérite.

J’ai trouvé parmi les miniatures de M. de Saint-Rémi deux charmantes aquarelles d’ïsabey , et un joli portrait de femme, fait en Angleterre. Ce dernier n’est point signé; mais il est d’un effet agréable, et m’inspire le désir de savoir ce que vous pensez de nos peintres anglais, Je connois l’impartialité ordinaire

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de vos jugements; et malgré la petite j dose d’esprit national que je me fais gloire de conserver, je ne craindrai point de vous prier de m’éclairer à ce sujet. J’ai | été tellement enchantée des aquarelles, ; que je desirerois bien essayer de les copier; mais vous m’avez promis quelques instructions préliminaires sur ce genre de peinture; et je les attendrai patiemment pour faire cette entreprise. J’avois d’ailleurs jeté mon dévolu, du premier coup d’œil, sur un portrait dont l’expression gracieuse, l’ajustement élégant, le coloris frais et transparent, m’ont singulièrement frappée. Il est fait par un peintre du premier mérite, qui cependant n’a pas le don de vous plaire , à ce qu’il paroît, puisque vous ne me l’avez pas encore nommé. Je me propose cependant, ne vous en déplaise, mon cher maître, d’adopter sa manière autant que je pourrai en approcher : personne, à mon avis , ne

fait un portrait plus complètement satisfaisant. Les cheveux sont d’une légèreté, d’une transparence! les fonds, les draperies, sont rendus dans la perfection, sans nuire pour cela à l’effet des carnations , qui est au-dessus de tout éloge. Cet artiste, à l’égard duquel vous avez été si injuste , en ne lui assignant aucune place dans mon opinion, y occupe cependant la première depuis long -temps. Il est bon, il est aimable, il a du talent, et de la modestie ; en un mot , il s’appelle M. Deville.

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