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LETTRE XIV

M. DEVILLE A MISS FANNY

Paris, le i5 octobre 1821.

Quelque obligeant que soit pour moi le dernier paragraphe de votre lettre , aimable Fanny, je ne puis cependant pas me dispenser de vous faireVabserver combien il blesse mon amour-propre. Vous allez dire que j’ai l’esprit mal fait; car vous n’avez certainement pas l’envie de m’offenser; mais rentrez dans le fond de votre cœur, et dites -moi franchement si un petit intérêt personnel ne vous a pas engagée à me prodiguer ces louanges exagérées? Ne craignez-vous pas un peu que mon zèle ne se fût ralenti? Quelques semaines , à la vérité , s etoient écoulées de-

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puis ma dernière lettre. J ’étois loin cependant de vous oublier ; mais il ma paru convenable, dans votre intérêt, de vous laisser méditer et mettre en pratique mes

recommandations. Vous m’a vouerez vous-

même que, pour avoir un peu négligé mes avis, vous vous êtes égarée plusieurs fois. L’expérience que vous avez acquise, à vos dépens, vous donnera plus de prudence à 1 avenir, et par là vous me mettrez à même de vous faire faire quelques pas en avant. Je serai beaucoup plus flatté de vous voir pénétrée de l’importance des conseils que je vous donne, que de 1 admiration exclusive que vous pourrez exprimer sur mes foibles talents. Je ne saui ois d ailleurs trop tôt vous prévenir que c’est un grand tort d’adopter sans restriction la manière d’un seul peintre. Celui qui toute sa vie n’auroit étudié que Raphaël , seroit bien novice encore , s’il 1 ui falloit peindre d après nature, ou même

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copier un autre maître. Il faut bien se garder, en peinture, de viser à faire comme tel ou tel ; il faut tâcher de faire bien. Vous êtes entourée de bons modèles, étudiez* les , copiez-les avec soin et exactitude , mais lorsque vous ferez d api es natuie, ne cherchez point à la rendr e comme vous l’avez vue dans d autres tableaux , mais bien comme elle se présente à vos yeux : vous pourrez ensuite comparer votre ouvrage à ceux des maîtres, et perfectionner, d’après eux, votre manière d’exprimer ce que vous avez vu.

Une préférence aveugle pour un peintre , de la part d’un commençant , le retient souvent bien loin du point de perfection où il eût été appelé par la nature, s’il a voit su la prendre pour guide. Un autre motif bien moins excusable , mais qui ne peut avoir aucune influence sur vous, égare encore beaucoup de jeunes artistes. Un peintre a-t-il du succès? une

SUR LA MINIATURE, ibule de jeunes gens, dans l’espoir d’arriver à la fortune , s’empressent de l’imiter servilement ; et tout en peignant d après nature, pensent plus à lui quà ce qu’ils ont sous les yeux. Ce n’est cependant pas là le moyen de se faire un talent et une réputation solides. Ils oublient que celui qui peut se résoudre à suivre, se condamne en même temps à rester toujours en arrière.

Les copies que je vous engage a faire, n’ont d’autre but que de vous former le goût, de vous faciliter l’emploi des couleurs, et de vous en faire connoître les effets et la puissance ; rien ne peut y contribuer davantage que les ouvrages d’Isabey. Copiez ses aquarelles puisqu’elles vous ont plu ; vous partagez en cela l’opinion de tous les gens de goût. La facilité de son exécution, la grâce qui y est répandue, les effets piquants de lumière qu’il sait obtenir, n’ont permis à per-

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sonne de l'égaler dans ce genre. Quelques uns de ses élèves cependant l’approchent plus ou moins; mais beaucoup d autres, tout en voulant faire à la manière d Isabey, prouvent par leurs productions, qu’ils ne peuvent avoir de commun avec lui, que le papier et les couleurs qu’ils prennent peut-être chez le même marchand.

Ce genre se rapproche beaucoup de la miniature, à l’exception des gouaches dont on ne fait point usage.

Isabey se sert d’un papier très fin , tendu sur une feuille de fer-blanc, qu’il a soin de faire couvrir d’une couche de peinture à l’huile pour éviter la rouille: il polit ensuite le papier, à l’aide d’une dent de loup. On peut cependant se servir de tout autre papier, pourvu que le grain en soit très fin. Celui de Bristol dont la pâte est reconnue supérieure, a l’avantage, par son épaisseur, de n’avoir

pas besoin detre tendu avant de commencer à peindre. Il faut faire l’esquisse avec un crayon de mine de plomb, dont la pointe ne soit pas trop dure. Il faut la tracer aussi légèrement que possible, et passer ensuite la gomme élastique par-dessus, de manière à ce qu’il ne reste qu’un léger trait suffisant pour indiquer la forme.

Vous ne devez pas craindre d’ébaucher fermement, et d’attaquer avec confiance les vigueurs, par la raison que le papier absorbe beaucoup plus la couleur que l’ivoire , et qu’il faut éviter de revenir trop souvent sur les mêmes endroits, dans la crainte de le faire plucher. Vous vous servirez préférablement de pinceau de petit gris, court, et vous n’employerez ceux de martre, que pour finir. L’usage du grattoir que je n’approuve pas trop dans la miniature, est tout-à-fait prohibé pour l’aquarelle. Vous devez donc apporter une scrupuleuse attention à ne point

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salir les lumières, car il n’y auroit point de remède. Dans les parties plus coloriées, on peut enlever, à laide d’un pinceau humide, et il est même difficile de s’en dispenser pour éclairer les masses de cheveux. Ce genre de peinture est agréable , et paroît prompt d’abord ; cependant, lorsqu’on veut le pousser au degré de soins dont il est susceptible, ildemande tout autant de temps que la miniature.

Il reste toujours au-dessous pour la vigueur, et n’approche jamais autant de la nature pour le coloris.

Je dois vous avertir qu’il seroit dangereux pour une personne qui veut apprendre la miniature , cle trop souvent peindre l’aquarelle , par la raison qu’un bon peintre en miniature fera toujours bien une aquarelle, tandis qu’un artiste qui n’auroit jamais peint que sur du papier, se trouveroit fort embarassé pour manier la couleur sur ivoire.

Je suis fâché que vous ne puissiez pas savoir le nom de fauteur de la miniature angioise que vous avez entre les mains, cela rn’aideroit peut-être à asseoir mon opinion sur son mérite. Mes occupations ne m’ont point encore permis de réaliser le projet que j’ai formé depuis longtemps daller visiter l’Angleterre.

Aussi ne pourrai-je vous donner mon opinion que sur ceux dont les productions sont passées sous mes yeux. Vous m’avez trop souvent entendu rendre justice aux talents et à l’amabilité de notre ami commun M. Mayaud, pour vous répéter ici ce que je pense de lui : les succès mérités qu’il a obtenus dans ce pays , me font craindre seulement qu’il ne renonce pour long-temps au séjour de la France : je regrette en lui tout à-la-fois la société d’un excellent ami, et celle d’un artiste dont j’apprécie infiniment le goût et les connoissances.

J’ai vu entre les mains de quelques uns de vos compatriotes, des miniatures faites par M. Chalon ; elles m’ont semblé bien dessinées, ajustées avec goût, et annoncent être faites avec une grande facilité. Quant à la couleur, il ma semblé, autant que j’ai pu en juger, qu’il est habituellement enclin à faire violet. M. Robertson joint à un dessin pur et gracieux un coloris extrêmement brillant, peut-être un peu cru. L’expression qu’il donne à ses physionomies est piquante. On pourroitlui reprocher d’être systématique dans sa couleur, et d’arrêter ses traits un peu trop sèchement. On m’a fait voir des portraits d’hommes par M. Newton, qui m’ont paru très bien:

j’ai vu celui d’une femme, fait par le même , avec moins de succès. C’est un malheur qui peut arriver à tout le monde, f^es miniatures de Mme Mie , élève du fameux Cosway, sont toutes d’une ex-

SUR LA MINIATURE. I I -y

pression agréable, mais pèchent souvent parla ressemblance. J’apprécie beaucoup le talent de Mme Grun , qui fait avec esprit, colore avec intelligence, et dessine avec grâce. On fait généralement bien le portrait en Angleterre, cependant je crois que les têtes ne perdroient rien à être entourées d’accessoires mieux terminés.

Ce n’est point le plus ou moins de fini des draperies et des fonds, qui peut nuire à la tête. L’effet général dépend seulement de la juste répartition de la lumière ; et l’on doit , lorsque l’on veut arriver à la parfaite imitation de la nature, chercher à la rendre sous tous les aspects qu elle présente à nos yeux. Nous ne retrouverons point dans aucun des anciens maîtres éette négligence d’exécution à laquelle s’abandonnent beaucoup d’artistes modernes. On remarque, en étudiant leurs compositions , qu’ils ne cherchoient à obtenir d’effet qu’à l’aide des oppositions

et de la lumière. Leurs draperies, noblement jetées, donnent de la légèreté à leurs têtes , et quelque obscures qu’elles | soient quelquefois, on remarque qu’elles | sont toujours soigneusement rendues, | On ne voit point chez eux les linges | tachés de noir et de blanc. Il est évident, au contraire, que la lumière y est dégradée avec un art et un soin qui rend bien plus juste l’effet de la nature ; mais les hommes sont les mêmes par- tout; et en Angleterre comme en France, beaucoup d’artistes croient atteindre le talent et la réputation d’un grand génie, en l imitant dans les écarts qui ne sont tolérables que chez un homme d’un mérite transcendant. C’est ainsi que beaucoup de faiseurs de vers ne ressemblent aux grands poètes , que dans les licences qu’ils se sont permises, et que les courtisans croient être de grands hommes, lorsqu’ils gont parvenus à imiter dans ses gestes , ou

même dans ses imperfections , le héros ou le souverain au char duquel ils sont attachés.

Le chevalier Lawrence, dont le talent admirable est reconnu de l’Europe entière, n’a dû cette réputation colossale dont il jouit, qu’à l’étude approfondie des grands maîtres de l’art, jointe à celle de la nature. Dans l’impossibilité où il est continuellement de répondre à l’impatience de ceux qui désirent posséder ses productions, il a été obligé souvent de ne pas leur donner tout le soin et la perfection d’exécution qu’il étoit susceptible de leur apporter. Cependant, on y econnoît toujours la touche hardie et avante d’un grand maître , tandis que ses ignorants imitateurs prouvent à chaque pas leur défaut de jugement et leur insuffisance.

Ce n’est point ainsi que MM. Philippe, Jakeson , et plusieurs autres , ont cherché

à rivaliser avec lui. Ils ont, à son exemple, étudié beaucoup, se sont fait une ma-

nière à eux , et méritent d’occuper à côté du Vandick de nos jours une place honorable.

J’ai lu avec intérêt la lettre que vous a écrite M. de Saint-Rémi : je regrette beaucoup que vous ne l’ayez pas vu; mais il meparoîttrop enchanté de l’aimable connoissance que je lui ai procurée , pour rester long-temps absent. Je vous félicite beaucoup d’aller habiter le château de la Bourdaisière ; et pour vous mettre à même d’en retirer plus de fruit, je vous donnerai , dans ma prochaine lettre , quelques renseignements sur les peintres àl’huile, tantanciens que modernes, qu’il vous sera utile d’étudier.

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