LETTRE XV
M. DEVILLE A MISS F ANN Y
Paris, 3 novembre 1821.
Lorsque vous recevrez cette lettre , aimable Fanny, vous aurez, je pense, déjà visité la galerie de M. de Saint-Rémi ; et les souvenirs que vous en aurez rapportés, pourront venir à l’appui de ce que j’ai à vous dire aujourd’hui. Le but que je me propose ne me permettra point de m etendre sur le mérite de tous les tableaux que je sais être en sa possession. D’ailleurs le goût des beaux arts étant héréditaire dans cette famille , il n’a fait qu’enrichir une collection déjà considérable , formée par ses ancêtres , et que je ne eonnois pas. Aimant la peinture pour elle-
même, et sachant apprécier le mérite par-tout où il se trouve , il s’est plu à encourager les peintres vivants. Son goût et ses connoissances l’ont mis à même de faire un choix excellent; et, sans nuire à sa fortune , il a pu multiplier ses jouissances. C’est ainsi que l’amateur éclairé, sans attendre que l’opinion publique ait assuré la valeur d’un tableau , se dispense de payer le tribut imposé à l’ignorance, et acquiert un droit de plus à la reconnaissance de ceux qu’il a su distinguer.
Vous n’aurez point passé, j’en suis sûr, devant la collection d’émaux de cet amateur, sans les regarder avec intérêt. Il en possède plusieurs de Petitot, et d’autres très bien copiés d’après lui. Ce peintre, qui fut comblé des faveurs de Louis XIV, admiré de Vandick, mérite bien que nous nous en occupions un moment. Il a d’ailleurs plus de droits que tout autre à inspirer de l’intérêt aux femmes, qu’il a
peintes dans la perfection. Il fut dans son genre aussi pur que Raphaël , aussi brillant que Yandick; il est encore comme eux sans égal. Les cheveux de ses portraits, qui sont admirables par le fini et la transparence, sont pour la plupart faits par Bordier, son beau-frère, qu’il s’étoit associé dans ses travaux. Vous avez dû voir aussi quelques anciennes miniatures sur vélin, d’autres sur ivoire, peintes par Hall et Dumont ; des dessins aux trois crayons, par Dumoutier : ces choses-là sont bonnes à consulter. Malgré le ravage du temps et les progrès de l’art, on retrouve dans ces productions beaucoup de mérite.
Quoique l ecole française soit à présent plus riche que jamais en peintres d’histoire et en peintres de portraits , nous ne nous occuperons de ces derniers qu’après avoir rendu hommage à quelques uns de leurs prédécesseurs. Vous admi-
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rerez dans les portraits de Rigaud la beauté de ses carnations , la noblesse de ses tètes ; et vous remarquerez qu’il falloit un talent bien supérieur, pour les faire valoir, malgré la richesse et le brillant des costumes du temps, qu’il rendoit avec soin. Largillière , qui fut son rival sans cesser detre son ami , en étudiant chez les Flamands, avoit acquis à cette école un excellent coloris. Ses talents et son mérite lui valurent aussi l’estime et l’amitié du fameuxLeBrun. Il fit quelques tableaux d’histoire, et traita admirablement le portrait. Il possédoit au plus haut degré le talent de la ressemblance. Ses mains sont parfaites, et ses draperies jetées avec un grand goût. Mignard vous séduira par un coloris admirable, une délicatesse d’expression , et un fini précieux, qui caractérisent au plus haut degré ses productions. Greuse, plus rapproché de nos jours, et dont j’ai déjà eu
occasion de vous parler, ne se laisse jamais apercevoir, sans produire sur lame une profonde impression , due à la vérité, à la beauté d’expression de ses têtes et au charme de toutes ses compositions.
Si vous desirez connoître le nom de tous les peintres de l’école actuelle qui ont fait de bons portraits , il faudra vous nommer David , Gérard , Girodet , Gros, Guérin , et tant d’autres , à la gloire desquels j’aurois bien peu de chose à ajouter, en disant qu’ils ont réussi dans ce genre. De tous ceux-là Gérard est celui qui s’en est occupé davantage ; et c’est à son école que se sont formés les meilleurs peintres de portraits. Ce n’est qu’en l’étudiant beaucoup , qu’en le copiant souvent , que les peintres en miniature peuvent espérer d’arriver à la perfection de leur art. Il est le seul qui offre dans ses portraits un assemblage aussi complet de tous les genres de mérite. Après avoir donné un
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libre essor à son génie dans les vastes compositions qu’il a su enfanter, il n’en reste pas moins maître de lui; et, d’une main assurée , sait astreindre ce pinceau magique à rendre la nature avec cette exactitude de formes et cette vérité de couleurs qui frappent d’admiration l’œil le moins exercé , et enlèvent les suffrages de ses plus fiers antagonistes. Après avoir, pour ainsi dire, arraché la nature à ellemême, il se plaît à l’embellir par des poses nobles et gracieuses. Non content de la rendre sous son aspect le plus brillant, il sait encore la relever par des draperies dont les plis et les couleurs savamment combinés, décèlent, dans ses plus simples productions , la puissance de son talent. Est-il obligé de soumettre sa verve aux caprices de la mode, il pétille d’esprit et de grâces dans les ajustements; et les femmes les plus coquettes s’empressent de lui décerner une palme qui, sans
être la plus glorieuse, rien n’est pas pour cela la plus facile à remporter. Malgré l’éclat éblouissant que lance autour de lui le talent de Gérard, je ne craindrai point de refroidir votre enthousiasme, en vous entretenant des chefs-d’œuvre sortis de la main de Gros.
Ce respectable chef d’une école nombreuse a tous les droits possibles de fixer l’admiration de son siècle et la reconnoissance de ses élèves. Il a dans ses tableaux d’histoire et dans ses portraits, laissé à la postérité les preuves les plus incontestables de l’étendue de ses connoissances, de la supériorité de ses conceptions, et de la force de son exécution. En un mot, aux yeux de beaucoup de gens éclairés , il égale Rubens pour la couleur, et le surpasse pour le dessin.
Il est encore un autre peintre dont les compositions ingénieuses et le coloris brillant déploient à-la-fois les effets les
plus éclatants de la peinture, et les images les plus séduisantes de la poésie. Prudon , l’auteur de ces charmants tableaux , n’est pas moins admirable dans ses portraits. Il possède le talent de la ressemblance au plus haut degré. Ses têtes sont pleines de vie et d’expression. Je vous engage à ne pas négliger la première occasion que vous aurez de le copier.
Robert Lefèvre jouit depuis long-temps d’une grande réputation. Il a beaucoup étudié les grands maîtres, et les a souvent approchés. J’apporterai à l’appui de cette assertion le portrait qu’il a fait de lui -même, celui de Carie -Vernet, et beaucoup d’autres également admirables.
Hersent est aussi un excellent maître à étudier. Il a une noblesse de style , une fermeté d’exécution , et un coloris vrai , qui ne laissent rien à desirer.
Paulin-Guérin se fait remarquer par une facilité de travail, une franchise de
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tons, qui lui font saisir avec promptitude et rendre avec justesse l’expression de de toutes les physionomies.
Bien d’autres artistes, tels que Mauzaisse, Droling, Kinson, mesdames Godefroi, Boutellier, Dévidai, Hersent, etc., possèdent , dans un degré éminent, l’art de peindre le portrait. Les bornes de cette lettre ne me permettent pas de m’étendre sur leur mérite. Je vais, en vous parlant des peintres anciens, vous fournir des termes de comparaison qui vous aideront à asseoir votre jugement sur les productions modernes dont je ne puis pas vous entretenir.
Nous passerons d’abord en revue l’école italienne, la plus ancienne de toutes, et qui se subdivise, ainsi que vous le savez, en école florentine, romaine, Lombarde , et vénitienne. Vous n’oublierez pas que je vous cite seulement ceux des grands peintres dont l’étude est
particulièrement utile aux artistes qui s’occupent du portrait. Autrement, nous ] aurions un trop vaste champ à parcou- I rir; et il seroit au-dessus de mes forces ; et de mes connoissances, d’essayer à vous donner une juste idée du mérite et de l’immensité des productions sorties y pendant plusieurs siècles , de cette terre pri- 1 vilégiée. Je ne vous citerai point, pour \ la couleuf, les tableaux de Léonard de < Vinci ; mais vous admirerez en lui la cor- | rection du dessin jointe à une finesse j d’expression qui caractérisent éminem- j ment ses ouvrages. Les arts lui ont l’obligation d'un traité de peinture qui, de- ; puis plus de trois cents ans qu’il existe, a servi de guide, dans leurs études , à nos | plus grands artistes.
Le Titien est le modèle de la perfection ; c’est le peintre de portrait par excel- ] lence, celui qu’on ne sauroit trop étudier, et qui offre la réunion la plus par-
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laite de tout ce qui est désirable dans ce genre de peinture. Son coloris est d une vérité frappante, son dessin pur et ferme, ses poses sont fîères et nobles, et ses mains sont savamment modelées. 11 excelle dans les portraits de femmes et d’enfants , et semble n’avoir eu besoin que de le vouloir, pour fixer sur la toile ce que la nature offre de plus difficile à exprimer. Raphaël, cet être favorisé du ciel, qui sillonna la terre des éclairs de son génie pendant le court séjour qu’il fit au milieu des mortels, cet envoyé de la divinité, auquel seul il étoit réservé de nous en présenter l’image , n’a pas dédaigné de nous laisser aussi celles de quelques grands hommes. Ses têtes de vierges frappent d’admiration par une expression de candeur et de grâce , qui ne leur ôte rien de la noblesse et de la sublimité dont elles portent l’empreinte, il a su allier dans les mêmes traits la naïveté à la
finesse , et donner cle la dignité jusqu’aux simples jeux de l’enfance. Malgré labeauté de tous ses tableaux, on ne peut encore ^ avoir qu’une idée imparfaite de Ge talent ;j prodigieux, lorsqu’on n’a point été en Italie. Rien n’est plus savant ni plus riche de composition , que son École d’Athènes et les autres morceaux dont il a orné le Vatican. Son tableau de la Transfiguration , passe pour le chef-d’œuvre de la peinture. — Quelque désespérante que soit pour les peintres , la perfection , qu’il a su atteindre, on ne doit pas craindre de chercher à l’imiter.
On peut encore faire bien , tout en restant loin de lui : l’exemple d’une femme célèbre par son talent pour la peinture sur porcelaine, pourra vous y encourager. Mme Jaquotot , en présentant une de ses copies de Raphaël , eut le plaisir d’entendre de la bouche d’un monarque,
« qu elle avoit su faire revivre à ses yeux « ce grand peintre. »
Ne vous désespérez donc point, aimable Fanny, et faites comme ce Corrége, qui, en sortant de l’extase d’admiration que lui causa la première vue des ouvrages de Raphaël , s’écria avec l’accent de l’enthousiasme : Audi io son pittore ! Ce peintre, qui n’eut d’autre guide que son inspiration et son génie naturel , arriva cependant à un degré de perfection qui lui perinit d’exécuter, avec le plus grand succès , de vastes compositions. Il est remarquable par un coloris séduisant, une touche large et moelleuse, et semble avoir reçu ses pinceaux de la main des grâces.
Vous êtes aux yeux de tout le monde, Fanny, sous leur protection immédiate :
emparez-vous donc des vôtres avec confiance , et croyez qu elles seront plus dis-
posées que jamais à vous favoriser. L’Albane dut à leur culte et à celui de la poésie le charme attrayant de ses tableaux. Ses compositions fourmillent de pensées riantes et ingénieuses. Il peignoit les Amours , Vénus , et les Nymphes, sous les formes les plus gracieuses. Son coloris étoit brillant , et ses paysages toujours frais. Le Guide , qui l’aida à développer son talent, fut remarquable lui-même par une facilité qui tenoit du prodige. Sa touche est gracieuse et spirituelle. Ses carnations sont si fraîches , qu’elles semblent laisser entrevoir la circulation du sang. Ses têtes sont admirables; ses draperies jetées avec goût, et ses compositions offrent un ensemble imposant de richesse et de majesté.
Le Tintoret et Paul Veronèse se sont occupés du portrait ; mais ce dernier surtout est remarquable par l’éclat de la couleur, la noblesse de ses draperies, et la
fécondité de son imagination, qui la fait exceller dans ce qu’on appelle en terme de composition, les grandes machines.
Il faut pour y réussir, joindre à des connoissances étendues une conception vive et élevée , secourue d une grande facilité d’exécution. Ces qualités sont indispensables aux peintres d’histoire, et caractérisent les productions de l’école d’Italie. Si elles sont moins nécessaires aux peintres de portraits, ils doivent en revanche, s’appliquer avec une scrupuleuse attention à rendre la nature dans tous ses effets. Les Flamands et les Hollandois, inférieurs aux Italiens pour les grandes compositions, ont rivalisé avec eux pour l’exactitude de la forme, et leur sont supérieurs pour la couleur. Vandick, celui qui a mérité le surnom de Roi du portrait, dessinoit avec correction , et étoit admirable pour la pureté et la transparence des tons; il a enrichi votre patrie, plus
que toute autre, de ses chefs-d’œuvre.
Personne ne sut mieux saisir que lui, dans ses portraits, l’expression la plus favorable d’une physionomie : il est incomparable dans la manière dont il a rendu les mains ; et tout en ajustant ses figures au goût du temps où il vivoit, il sut draper les femmes avec grâce, les hommes avec noblesse. Il dut en outre , à la grande facilité de son talent, l’avantage bien rare d’obtenir dans les portraits d’enfants, une ressemblance aussi frappante que celle qu’il savoit donner aux têtes plus caractérisées. Il puisa les principes de la couleur à l’école de Rubens, ce peintre illustre, dontlegénie créateur et le pinceau fougueux ne peuvent être comparés pour la hardiesse , qu’au talent imposant du fameux Michel-Ange. Celui-ci, sombre et terrible, imprima dans ses vastes compositions l’effroi et la terreur ; l’autre , également fécond et sûr de
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ses moyens, les sut employer à pénétrer d’étonnement et d’admiration. Doués tous les deux de l’imagination la plus ardente, si le peintre italien l’emporte par la sublimité de ses conceptions, Rubens le surpasse par la magie des couleurs et la variété merveilleuse de ses productions. Il peignit tous les genres ; l’histoire , le paysage , l’architecture , les animaux , les fruits , les fleurs , et fut admirable dans le portrait. Vous ne pouvez pas étudier un peintre qui vous soit plus utile pour le coloris. Sa supériorité dans ce genre de mérite, est aussi reconnue que celle de Raphaël pour la pureté du dessin.
Rembrant ne fut pas moins étonnant que les peintres dont nous venons de parler. 11 possédoit au degré le plus éminent l’intelligence du clair - obscur. Ses tableaux, en les regardant de près, sont heurtés et raboteux , mais à une certaine distance, ils font un effet merveilleux.
Sa manière paroît suave , ses couleurs sont parfaitement en harmonie, et toutes ses figures semblent être de relief. Ses compositions sont d’un effet très piquant, et ses têtes de vieillards sont frappantes d’expression. Il a su donner à toutes les parties du visage un caractère de vie et de vérité que vous ne sauriez trop admirer.
Wanderwerff, Gerard-Dow, Mieris, Metzu , et plusieurs autres , sont remarquables par le fini de leurs tableaux , la savante répartition de la lumière, et la transparence de la couleur. Ils se sont peu occupés du portrait , cependant leurs figures, quoique d’une petite dimension, sont tellement terminées, qu’on peut les copier en miniature, et en retirer beaucoup de fruit.
L’école espagnole a produit peu de peintres marquants; aussi devons-nous admirer davantage ceux qui ont dû à un
génie supérieur l’honneur d’être placés à côté des plus célébrés artistes de l’Italie. A leur tête, se présente, escorté des plus brillantes compositions , le sublime Murillo. Ses productions sont remarquables par un coloris franc, une touche ferme, et une manière empâtée d’employer la couleur qui assure à ses productions la plus longue durée dans tout leur éclat. Il sut varier son coloris suivant les sujets qu’il lui plut de traiter; et poursuivant en tout la nature pas à pas, il reste toujours vrai.
Velasques s’occupa davantage du portrait , et eut de grands succès dans ce genre. Ribera, connu aussi sous le nom de l’Espagnolet , a fait peu de portraits , mais s’est acquis une grande réputation par ses tableaux d’histoire. Il étoit enthousiaste de Michel -Ange, et l’a imité dans sa manière.
L’école allemande nous offre peu de
peintres que je puisse vous indique#*.
Albert-Durer, né dans le 1 5“e siècle, a eu une grande réputation, mais sa manière de dessiner est roide et peu gracieuse, son coloris lourd et peu transparent.
Holbein , né à Bâle , à peu près à la même époque, a joui d’une réputation méritée jusqu’à nos jours ; il y a beaucoup de ses portraits en Angleterre, où il finit sa carrière, mais ils ne se soutiennent pas à côté de ceux de Rubens, Vandick , etRembrant. Vous ne trouverez pas mauvais, mon aimable élève, qu’après une lettre de cette longueur, je vous laisse le temps d’étudier et de copier ceux des maîtres dont je vous ai parlé , et que vous pouvez avoir sous les yeux. Ma prochaine Vous donnera quelques instructions sur la peinture d’après nature.