‹ Lettres sur la miniatureChapitre 15 sur 21 · LETTRE XVI · texte numérisé non relu

LETTRE XVI

MISS F ANNA A M. DEVILLE

Au château de la Bourdaisière, le 27 novembre 1821.

C’est avec toute l’émotion de la reconnoissance , mon cher et aimable guide, que je vous remercie des renseignements précieux, des conseils encourageants, et des aperçus fins que renferme votre dernière lettre. Je ne cesse de la relire, de la commenter: c’est une boussole qui doit éviter le moindre écueil au nautonier le plus inhabile et le plus imprudent: c’est la trace lumineuse et salutaire qui peut conduire votre élève à la perfection de l’art qu elle cultive. Vous m’avez insensiblement fait arriver au point d’être in-

ï 4 2 LETTRES

décise sur ce que je dois admirer le plus en vous , ou de l’artiste éclairé qui charme par ses belles productions, ou du professeur habile qui , me guidant par des ! routes faciles, en détourne avec adresse toutes les entraves. Vous me faites aper- \ cevoir dans le lointain , cette lumière brillante, cette flamme créatrice du vrai talent qui semble se rapprocher de moi par degrés; et déjà je mesure avec autant de surprise que de ravissement, la distance que j’ai parcourue, sans m’en apercevoir. Je vous en fais aussi l’aveu ; je ne porte pas un seul regard sur la riche collection que renferme la galerie du séjour enchanteur que j’habite, sans me dire:

« Mon excellent maître me fait admirer « telle ou telle perfection de l’art, me fait « remarquer tel ou tel défaut échappé à « la palette d’un grand peintre. » Tant il est vrai que le génie même a ses moments d’erreur ! Je vous vois auprès de moi oh-

SUR LA MINIATURE. l^â

servateur et surveillant ; je vous entends juge impartial et digne appréciateur des grands modèles. Vous détournez mes regards de ce qui pourroit, même en me séduisant, me faire dévier de la bonne route où vous me conduisez. Vous attachez mes yeux sur des objets qui , d’abord les flattent foiblement , mais dans lesq u els je découvre mille perfections que je copie avec enthousiasme , et dont l’empreinte ineffaçable me guide, m’enflamme , m’enhardit à une imitation d’abord imparfaite, mais qui, répétée, me donne une force, une assurance dont je ne me croyois pas susceptible.

J’ai trouvé en effet dans la belle galerie de M. de Saint-Rémy toutes les productions de l’art dont vous me parlez. Elles offrent à mes yeux un vaste parterre émaillé des plus belles fleurs: on voudroit d’abord les cueillir toutes ala-fois, et se les approprier; mais on se

décide à faire un choix difficile par lattrait de chaque objet, et qui laisse dans une hésitation, dans une incertitude qui j contraint à tout admirer séparément , et J donne une juste idée de la richesse et de j la variété des innombrables productions s de la nature.

Qui pourroit , à ma place , ne pas se livrer à toute l’admiration qu’elles inspirent? Le délicieux château que j’habite est placé dans l’un des plus beaux sites du jardin de la France. A droite , et à travers les plus riches vallées, on suit la Loire dans son cours: à gauche, au bas de la forêt d’Amboise , coule paisiblement le Cher dont les bords romantiques semblent être l’asile des habitants de l’Élysée. Ces deux fleuves qui paroissent rouler à l’envi leurs bienfaisantes eaux dans YEden de la France, forment, du lieu que j’habite et de la riche galerie où je vous écris, deux lignes parallèles établies par le créa-

SUR LA MINIATURE. iz(5

teur, pour donner une idée infinie de toutes les richesses dont il prit plaisir à doter les humains.

Je ne suis plus surprise des antiques et touchants souvenirs dont abonde ce pays. Son habitation a dû séduire les héros et les belles , dompter les âmes les plus dures, attirer les cœurs les plus sensibles. A deux milles d’ici est l'admirable château d’Amboise, où le féroce Louis XI institua les chevaliers de Saint-Michel. Payant ce noble tribut aux arts, il oublia quelque temps de verser le sang dont il souilla sa couronne. C’est de la terrasse de ce château qu’on découvre quatorze villes, et quon plane sur un horizon de trente lieues. C’est dans la plaine fertile qui se trouve au bas de cette forteresse que Charles VU vit, pour la première fois, Agnès Sorel , dont l’amour contribua si éminemment à la gloire de la France; et c est là, qu en des temps plus modernes,

le duc de Penthièvre sembloit , par ses bienfaits , réaliser les rêves de bonheur qu’auprès de lui l’aimable Florian décrivoit avec tant de grâce dans ses ingénieuses productions.

A la même distance se trouve le château de Ghenonceaux, où la belle Diane de Poitiers a laissé tant de souvenirs:

palais véritablement enchanté , et qu’on diroit avoir été bâti par les fées , à la sollicitation des nymphes de la forêt d’Amboise et des naïades de la rivière limpide du Cher.

Enfin , tout près est conservée avec le plus grand soin l’humble cabane où naquit la tendre et modeste La Vallière. Sa mère n’eut que le temps de s’y réfugier pour donner le jour à celle qui, née sous le chaume, devoit faire l’ornement de la cour de Louis XIV, et devenir à-la-fois le modèle des femmes aimantes, des âmes pieuses, et des nombreuses victimes du caprice des rois.

Je n’en finirois pas, mon cher maître, si je vous détaillois tous les souvenirs qui s’offrent à ma vue, et qui se trouvent sur mes pas; ils sont de nature à élever la pensée, à faire renaître les sentiments les plus tendres ; et l’on ne peut s’empêcher, quand on séjourne dans cette belle contrée, de répéter avec un auteur qui consacra ses écrits à l’éducation et au bonheur des femmes , ces vers que lui inspira le délicieux pays qui le vit naître :

« Bords charmants de la Loire a Celui qui vous verra, a Jamais de sa mémoire a Ne vous effacera. »

C’est le refrain d une romance nouvelle que j’aime souvent à chanter, et qu’on répète en ce moment dans toute la Touraine. Puisse-t-elle vous inspirer l’envie de venir nous visiter! Vous trouverez des sites ravissants pour vos pihceaux , des figures de femmes dont la

beauté modeste vous fera naître le désir de les retracer; et sur-tout des mœurs dont l’antique franchise et la touchante douceur vous feroient croire que vous avez retrouvé l’âge d’or.

De grâce ne soyez pas surpris de m’entendre vous faire ainsi l eloge des belles rives de la Loire ; la reconnoissance conduit ma plume autant que l’admiration. Partout et sans. cesse je trouve dans le château que j’habite des marques de la plus gracieuse, de la plus séduisante hospitalité : on diroit que M. de Saint-Remy, forcé de ne pouvoir nous faire lui-même les honneurs de son château, a voulu s’y rendre présent par mille soins touchants, par les plus ingénieuses prévoyances.

Chaque matin se trouvent sur la table qui compose mon atelier, des vases remplis des fleurs les plus fraîche» et les plus belles. L’amour de l’étude me fait-il oublier les heures , bientôt une des filles

SUR LA MINIATURE. i/jg

dn jardinier m’apporte une corbeille remplie des fruits les plus rares, les plus savoureux. Sur une console est une riche pendule à cylindre d’harmonie, qui, parmi les différents airs quelle répété, me fait entendre le Rule britannia, dont les accents patriotiques font tressaillir mon cœur, et me repprtent dans ma patrie du milieu du beau jardin de la France. Enfin je retrouve en face de mon bureau de travail tout ce qui contribue à multiplier mes illusions : je ne puis lever les yeux sans apercevoir une très belle copie de l’admirable portrait de Charles Ier, par Vandick. Tout près se trouve celui de la digne compagne de cet infortuné monarque, de cette Henriette de France si grande dans le malheur, et peinte par Vanderweff. A côté , peinte par le même , est la fille chérie de ce couple auguste et fidèle que la mort seule put désunir; cette charmante Hen-

riette d’Angleterre qui , à peine arrivée à j la cour de France, et devenue duchesse ; d’Orléans, périt d un breuvage qui fit j soupçonner qu’on a voit eu l’horrible intention d’attenter à ses jours. Cette malheureuse famille semble attacher sur moi ses regards, m’encourager au travail, et me dire : « Heureuse la jeune artiste qui,

« loin des troubles civils et des passions « de la cour, cultive en paix l’art qu’elle « chérit, embellit sa vie du charme de l’é- « tude, et se contente du sourire appro- « bateur d’un père et de l’éloge d’un mai- « tre ou d’un ami ! »

Ah, que n’êtes - vous auprès de moi!

vous guideriez mes pinceaux dont la touche devient chaque jour plus ferme et plus harmonieuse, mais qui ne peuvent suffire à copier tout ce qui m’émeut et me charme. Il faut que ces progrès soient bien sensibles , bien constants , pour que j’ose vous en faire l’aveu. N’y

SUR LA MINIATURE. l5l

voyez donc, mon aimable maître, aucune présomption de ma part, mais cet hommage de franchise et de gratitude que je vous dois. Vos lettres sont si lumineuses, elles entrent dans des détails si précieux, elles offrent des instructions si claires , si bien graduées , que toute jeune amie de la peinture, qui seroit contrainte à vivre dans une terre éloignée de la capitale, et même d’une ville populeuse, pourroit, en les relisant chaque jour, et avec quelques modèles, arriver dans ce bel art à un degré de talent qu’on croiroit difficilement être le fruit de l’isolement et de la méditation. Mon père ne cesse d’exprimer sa surprise et la satisfaction que lui causent mes rapides progrès ; et j’espère bien ne pas quitter ce charmant château que j’habite, cette belle et riche galerie où je passe de si doux moments, sans y laisser un gage de ma reconnoissance. Je veux que M. de

Saint-Remy, lorsqu’il reviendra visiter sa délicieuse retraite, trouve placée modestement au bas des petits tableaux de genre, qui composent sa riche collection, une jeune Écossaise occupée à peindre, ayant devant elle deux vases de fleurs et une corbeille des plus beaux fruits ; auprès de son pupitre seront déposées plusieurs lettres que la jeune artiste consulte à chaque coup de pinceau , et qui semblent la diriger dans son travail. Sa figure exprimera cette satisfaction intérieure, ce noble enthousiasme , qui font réussir, quelle que soit l’occupation qu’on se choisisse; et pour peu que ce portrait soit, s’il se peut, frappant de ressemblance, je tâcherai d’exprimer sur ses traits et dans son regard le désir si légitime de connoître l’ami des arts qui m’a donné la plus

utile et la plus charmante hospitalité

J’en fais l’expérience , mon cher maître ; celui qui contribue à notre bonheur, à

notre perfection, semble par son absence doubler les droits qu’il s’est acquis sur notre cœur: on le suit par la pensée; on s’attache sur ses pas; on voudroit qu’il fut témoin des progrès que l’on fait, qu’il partageât la satisfaction qu’on éprouve:

je ne sais enfin quel charme nous attache

à sa personne C’est pourquoi , mon

aimable guide, mon digne ami, je suis toujours, de près comme de loin, avide de m’entretenir avec vous et de vous réitérer les preuves de mon attachement sincère et de mon éternelle gratitude.

•V'V'^’VW »/w *

Page 1