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LETTRE XVIII

MISS F ANN Y A M. DEVILLE

Au château de la Bourdaisière, le 25 décembre 182t.

Que manque-t-il à mon bonheur, mon j bon M. Deville? ne suis-je pas aussi heureuse qu’on peut letre? Mon excellent jj père vient au-devant de mes moindres H désirs , et paroît lui-même satisfait de la tranquillité de son existence. Le séjour délicieux et paisible où nous vivons, me fournit mille occasions d’occuper mon temps d’une manière utile et agréable;, mon unique ambition en cherchant à acquérir des talents et à m’orner l’esprit , | est de charmer la solitude du meilleur des hommes. J’ai eu le bonheur d’y réussir jusqu’à présent, je me plais à croire

qu’il ne regrette point l’existence brillante, mais accompagnée de soins et d’inquiétudes, qu’il avoit autrefois. Son indulgence et son amour pour moi l’aveuglent en ma faveur; je ne me dissimule pas, cependant, combien il me manque encore d’instruction et d’expérience pour être digne dépositaire des idées lumineuses et des observations philosophiques, que son esprit et ses talents transcendants l’ont mis à même de faire pendant la longue et honorable carrière qu’il a fournie. Vous formez des vœux pour moi , mon digne ami ; eli bien sachez donc que vous pouvez réaliser le seul que j’aie le droit de former. Nous ne vous avons vu qu’au milieu du brouhaha de Paris; ce n’a été, pour ainsi dire, qu’à la dérobée, que nous avons pu jouir de votre société. Je vous ai souvent entendu vanter les charmes du séjour de la campagne. Si notre habitation a quelque droit

à vous intéresser, faites, à mon père qui vous y engage ardemment, à moi qui vous en supplie, un sacrifice de quelques jours ; digne appréciateur des beautés de la nature, vous augmenterez encore par votre présence l’enthousiasme que m’inspirent les scènes moins brillantes dans cette saison, mais toujours admirables, quelle étale de tous côtés devant mes yeux; et je répéterai avec l'aimable auteur de l’homme des champs :

dans sa triste ignorance

Le vulgaire voit tout avec indifférence :

Des desseins du grand Etre atteignant la hauteur, Il ne sait point monter de l’ouvrage à l’auteur.

Le sage seul, instruit des lois, de l’univers,

Sait goûter dans les champs une volupté pure: C’est pour l’ami des arts qu’existe la.nature.

Le ciel, presque toujours pur dans cet heureux climat, nous permettra encore de longues et intéressantes excursions.

Quel plaisir n aurai-je pas, au retour de

nos promenades , à vous faire les honneurs de la noble habitation de votre intéressant ami ! J’aurois la satisfaction d’entendre mon père, plus heureux que jamais de vous voir, approfondir à son aise avec vous, toutes ces questions savantes qui faisoient autrefois le sujet de vos conversations , et qui n’ont été que trop souvent interrompues par cette foule d’importuns dont on est assiégé dans Paris.

Gomme je ne veux point être taxée d’intérêt personnelle ne vous parlerai point des progrès que je pourrais faire en travaillant sous vos yeux. Je me contente aujourd’hui de vous envoyer quelques copies que j’ai faites , d’après l’huile ; l’une d’elles m’a valu le succès le plus flatteur que je pusse obtenir. Mon père, ayant le projet de se fixer en France, a fait venir d’Angleterre un portrait de ma mère admirablement peint par le chevalier Williams Beatchey; désirant à son insu

essayer de lui procurer le précieux avan* | tage de ne jamais se séparer de l’image chérie d’une épouse adorée, j’avois heu- 1 reusement profité de toutes ses absences , j pour en faire une miniature. Inspirée ; par le sujet, aidée de mes souvenirs, j’avois mieux réussi que je ne pouvois m’y attendre. Le désir de perfectionner mon ouvrage, et d’arriver à ce mélange des- • prit, de douceur, et d’amabilité , qui sont j si savamment exprimés dans l’original , m’avoit fait oublier l’heure, lorsque, sur- ! prise par un léger bruit, j’entends au même instant mon père s’écrier, avec l’accent du plus vif attendrissement :

« Non contente de me rappeler sa mère « par toutes ses qualités aimables , elle « se plaît encore par ses talents , à mul- « ti plier son image à mes yeux. » Comment vous peindre tout ce qu’a eu de touchant pour moi la scène qui a suivi

cette exclamation? il m’a tendu les bras; je me suis précipitée sur son sein , j’ai mêlé mes larmes aux siennes ; et il n’y a que vous dont la profonde sensibilité puisse apprécier le charme inexprimable que j’ai goûté dans l’épanchement subit et inattendu de toute sa tendresse paternelle. Il n’est revenu de son émotion que pour me combler d éloges , et pour me parler des obligations qu’il vous a. Il veut dans une lettre particulière joindre ses instances aux miennes, et pour leur donner plus de force, il consent à se séparer pour quelques jours de cette dernière production, dont je dois tout le succès à vos bontés, dans l’espérance qu’elle vous déterminera à la rapporter vous-même.

C’est alors que vos pressentiments se réaliseront, et que commencera pour moi l’année la plus intéressante de ma vie ; soyez-en bien convaincu, et croyez éga-

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SUR LA MINIATURE. l8l

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