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LETTRE XX

MISS FANNY A M. DEVILLE

Au château de la Bourdaisière, le g mars 1822.

Que de choses à vous dire, mon cher M. Deville! d’abord, je voudrois bien vous gronder • mais mon père , qui aime ses amis pour eux-mêmes , m’a défendu de le faire; autrement, je ne trouverois pas les raisons qui vous empêchent de quitter votré vilaine ville de Paris, assez concluantes pour n’avoir pas quelque chose à y répondre. Mais chut! j’en ai déjà dit plus qu’on ne me i’avoit permis. J’ai bien encore une autre querelle à vous faire, mais j’attendrai, pour mieux juger à quel point je dois vous en vouloir. Je

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me contenterai de vous dire que je vous soupçonne de beaucoup de duplicité à mon égard, et que je suis fondée à croire qu’il n’y a pas que moi qui retire de grands avantages de votre correspondance. Au surplus, quelque coupable que vous puissiez devenir à mes yeux, je sens que j’aurai bien de la peine à cesser de vous aimer, et de vous faire le dépositaire de mes pensées, dussiez-vous tramer contre moi; je crois, avec confiance, que vous aurez la générosité de ne pas abuser des armes que mon ingénuité pourroit vous fournir. Vous saurez donc, qu’il y a déjà quelques jours, j’étois allée vers les trois heures faire ma promenade accoutumée dans l’immense parc, que traverse une large avenue plantée d’arbres , qui conduit du château à la forêt d’Amboise.

L’éclat d’un beau jour ranimoit la nature, et déjà la timide violette annonçoit çà et là le retour du printemps. J’étois occu-

pée à réunir quelques unes de ces fleurs , quand je m’aperçus qu’un taureau furieux, échappé des étables, et attiré probablement par la couleur éclatante d’une partie de mon vêtement , dirigeoit sa course sur moi; ma fuite précipitée ne me permit pas de contenir un schal amarante, dont j’étois enveloppée; sa chute fixa un moment l’attention de ce terrible animal: mais il alloit m’atteindre de nouveau, lorsqu’un cavalier, se dirigeant à toute bride sur lui, le fit retourner dans la direction opposée. Au même instant, mon libérateur mit pied à terre , et s’approcha de moi pour me porter secours.

Mes yeux effrayés ne conservoient de faculté que pour fixer encore l’objet de ma terreur, que poursuivoit, dans sa course, le cheval qui sembloit lui -même obéir toujours aux ordres de son maître, en éloignant de moi le danger, et faisant rentrer cette bête furieuse jusque dans

le lieu d’où elle étoit sortie. Mais quelle fut ma surprise, lorsqu’en revenant de mon égarement, je reconnus dans l’individu qui me prodiguoit ses soins , la même personne dont la présence m’avoit déjà été secourable l’année dernière, à notre passage à Blois. Bientôt, nous fûmes entourés des gens du château , et je reconnus avec plaisir, par l’accueil respectueux mêlé d’une grande satisfaction , qu’il ri’étoit point étranger dans cette habitation. Son élégant et docile coursier, qui de lui-même avoit été se remettre entre les mains des palfreniers , recevoit, de leur part, beaucoup de caresses et de félicitations. Tout le château étoit en mouvement, toutes les physionomies respiroient la joie et le plaisir; mon père arrive, et mon étonnement est à son comble, lorsqu’en l’entendant exprimer, de la manière la plus touchante pour moi , toute l’étendue de sa recon-

noissance, je m’aperçois qu’il s’adresse a M. cle Saint-Remi lui-même. Le danger que j’avois couru, la surprise où j’étois, me permirent à peine de balbutier quel- j ques mots , et je fus obligée de me retirer j dans mon appartement. Les soins de ma- 1 dame Andrews, et deux heures de repos, | me rendirent mes forces ; je descendis au | salon, où peu de temps après, je fus re-

D’api ’ès tout le mérite et les qualités rares qu’on lui accorde généralement, je m’attendois à trouver en lui un homme plus âgé. Il paroît avoir tout au plus trente ans , et du reste , son maintien et sa conversation répondent parfaitement au portrait que vous m’en avez fait. Il a accepté avec grâce, le dîner impromptu qui lui a été offert. A sept heures, sa voiture et ses gens sont arrivés : au moment où il a pris congé de nous, mon père lui a annoncé sa visite pour le lendemain , et il

nous a quitté pour retourner au pavillon de Bellevue, où il étoit arrivé dans la matinée. Vous jugez aisément combien j’avois de questions à faire à mon père. Il a eu la bonté de répondre à toutes celles que j’ai osé lui adresser, et il a profité de cette occasion, pour me parler de la prochaine réalisation d’un projet dont il ne m’avoit entretenu , jusqu a présent, que d’une manière éloignée; il desire faire l’acquisition d’une propriété très considérable, qui se trouve à peu de distance du lieu que nous habitons. J’ai toujours aimé tout ce qui pouvoit lui plaire ; je sais combien le séjour de la campagne est convenable à ses goûts et à sa santé ; aussi n’ai- je pu que me réjouir de le voir prêt à conclure un marché qui est au surplus , dit - il , extrêmement avantageux. J’ai appris de lui que M. de Saint- Remi m’avoit vue à Paris, et qu’il avoit su depuis par vous, mon cher maître, qu’il

n’y avoit pas tant de hasard que je Pavois supposé, dans la rencontre de l’année dernière. Cet aveu de sa part m’a donné bien des choses à penser, et je vous aurois de vives obligations si, en vous piquant d’honneur, vous réalisiez, dans votre prochaine lettre, les protestations d’attachement, et de franchise sur-tout, avec lesquelles vous terminez celle que j'ai reçue dernièrement.

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